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Notes d'un voyage en Corse

MONUMENTS ANTÉRIEURS AUX ROMAINS. STAZZONE ET STANTARE. STAZZONA DU TARAVO.

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Je n’hésite point à rapporter à une époque antérieure à l’établissement des Romains dans la Corse quelques monuments d’origine inconnue, et absolument analogues à ceux qu’en France ou en Angleterre on nommerait druidiques ou celtiques. Si, dans notre pays, on est embarrassé pour assigner une date à leur construction, à plus forte raison l’incertitude redouble lorsqu’on les rencontre dans une île assez éloignée du continent celtique, et qui n’a eu que fort tard des relations connues avec des peuples du Nord.

Déjà M. Mathieu, capitaine d’artillerie, avait signalé un dolmen dans la vallée du Taravo[21]; mais l’existence d’un semblable monument, en Corse, avait quelque chose de si improbable à mes yeux que je balançais à entreprendre une excursion pour m’en assurer. En effet, outre la défiance que m’inspirait le vague d’une description que n’accompagnait aucun dessin, je savais, par expérience, combien il est facile d’attribuer au travail des hommes des entassements de pierres produits par des phénomènes naturels; en un mot, je craignais que le dolmen du Taravo ne fût une de ces suppositions dont les celtomanes sont souvent prodigues. Un examen attentif me convainquit de l’exactitude de l’explorateur qui m’avait précédé, et la description suivante prouvera, j’espère, l’authenticité du monument et son importance, à laquelle M. Mathieu ne me paraît pas avoir rendu toute justice.

Ce dolmen est situé dans la vallée du Taravo, à environ une lieue et demie de Sollacaro, à quelques centaines de mètres de la rive gauche du torrent, sur une colline découverte, dont la pente est de l’est à l’ouest. Il se compose de quatre grosses pierres plates, dont trois, enfoncées dans le sol, forment un parallélogramme rectangle, fermé au nord-est et ouvert au sud-ouest; une quatrième pierre, plus grande que les précédentes, couvrait le tout comme un toit qui devait sensiblement déborder les parois inclinées d’ailleurs en dedans. Aujourd’hui ce toit est renversé, et l’une des parois latérales brisée en morceaux; mais sa base est encore fortement implantée dans le sol. L’autre paroi est très-endommagée. La pierre qui ferme le dolmen reste seule intacte. Si l’on en juge par la couleur des cassures que les lichens n’ont

Stazzona du TARAVO Page 16

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point encore recouvertes, la destruction de ce monument ne serait pas très-ancienne[22]. Peut-être l’espoir de trouver un trésor a-t-il engagé à creuser l’intérieur du dolmen de manière à déranger l’équilibre; peut-être une forte gelée ayant fait éclater les parois latérales, la chute du toit a-t-elle achevé la ruine de tout le reste?

La pierre qui ferme le dolmen au nord-est est haute de 1ᵐ60 au-dessus du sol, large de 1ᵐ25, épaisse de 0ᵐ15 à 0ᵐ20. Autant que j’en ai pu juger, les parois latérales avaient la même hauteur et environ 2,80 à 3 mètres de longueur. Quant au toit, sa plus grande longueur est de 3ᵐ10, sa largeur de 2ᵐ60. Toutes ces pierres sont grossièrement équarries, et c’est probablement avec des coins qu’on les aura débitées dans la carrière, de façon à leur donner la forme plate qu’elles affectent. Peut-être s’est-on servi d’un ciseau ou d’une hachette pour égaliser leurs côtés et leur sommet. C’est surtout la pierre du fond qui porte les traces évidentes de ce travail, car à l’intérieur elle est dressée et pour ainsi dire polie avec un soin particulier. On y remarque une longue échancrure, pratiquée, ou du moins agrandie à dessein, vers le sommet et du côté de l’est. Si, par la pensée, on partage cette pierre en quatre carrés égaux, on se représentera sa forme en supposant que le carré supérieur, qui touche à la paroi orientale, a été enlevé et l’angle rentrant, légèrement arrondi.

A quelque vingt mètres en face du dolmen, et sur son axe, on trouve sous un maquis très-fourré quatre grands blocs prismatiques couchés sur le sol, légèrement pyramidaux et un peu arrondis à leurs angles, longs de 3,80 à 5 mètres, et larges sur chacune de leurs faces de 0ᵐ90 à 0ᵐ70. Ils sont gisants sans ordre, mais très-rapprochés les uns des autres. Je ne crois pas me tromper en supposant qu’ils ont formé autrefois deux groupes distincts, chacun composé de deux pyramides. Plusieurs ont à leur base comme un bourrelet ou plutôt un socle grossier réservé dans la masse. A voir ces longues pierres dans un autre lieu, on dirait des colonnes sortant de la carrière, et épannelées à coup de marteau.—Quarante ou cinquante mètres plus loin, et dans la même direction, mais de l’autre côté d’un petit ravin, on trouve encore, à terre, sous le maquis, deux blocs semblables dont un est brisé.

Pour moi je ne doute point que ces pierres et celles du dolmen n’aient fait partie d’un même monument, et qu’elles ne soient dans une certaine relation étudiée les unes à l’égard des autres. Même nature de roche (granit gris tel que celui des rochers d’alentour), même orientation, même travail grossier pour les équarrir. J’ajouterai que la présence de menhirs aux environs, et surtout en face de l’entrée des dolmens, est un fait qu’ont observé toutes les personnes qui ont étudié les monuments celtiques de la Bretagne et de l’Angleterre.

Au nord du dolmen, du côté où le sol incline, on remarque comme un mur grossier, formé de grandes pierres brutes, confusément entassées pour soutenir les terres. Cela s’étend pendant une trentaine de mètres en décrivant une courbe très-légère, dont la concavité regarde le dolmen. En prolongeant cette courbe par la pensée on obtiendrait une espèce d’ellipse allongée, qui autrefois aurait entouré et le dolmen et les menhirs placés en avant. Mais je m’aperçois que je cède moi-même à la celtomanie, et que les souvenirs de Stone Henge me font voir ici une enceinte semblable à celle du fameux temple des plaines de Salisbury. Dans le fait rien ne prouve absolument l’existence d’une enceinte, et l’on peut expliquer cet empierrement par la seule disposition du sol, et le désir de retenir autour du monument les terres que les pluies auraient pu entraîner. Au reste, la nature de cette construction et l’impossibilité de lui trouver une autre destination dans un lieu aussi désert, ne me laissent aucun doute sur son origine que je crois fermement contemporaine du dolmen et des menhirs.

Dans le pays le dolmen s’appelle la Stazzona del Diavolo. Stazzona, nom générique de tous les dolmens corses, signifie forge dans le dialecte des paysans. D’après une tradition à laquelle on ne croit plus (car il n’y a point de gens moins superstitieux que les Corses[23]), mais que l’on conte encore aux enfants comme chez nous les histoires de Croque-Mitaine, le diable aurait assemblé ces pierres de sa main pour lui servir d’enclume. Quelquefois on entendrait les coups de son redoutable marteau. Un jour ou une nuit, mécontent de son travail, il jeta ce marteau du haut de la stazzona dans la plaine du Taravo. Le marteau, tombant à un millier de mètres de là, forma en s’enfonçant dans la terre un petit étang qu’on appelle quelquefois lo Stagno del Diavolo, mais plus souvent Stagno d’Erbajolo. Un berger conta à M. Mathieu que cet étang diabolique s’agrandissait tous les jours. Pour moi, non seulement je ne retrouvai plus cette tradition, mais encore l’étang me parut presque entièrement comblé, ou du moins rempli de vase et de roseaux.

Les menhirs se nomment Stantare. Ce mot n’est pas plus italien que Stazzona; toutefois on y devine une étymologie latine. Je ne sache pas qu’il ait un autre sens, et pourtant je suis porté à croire qu’il avait autrefois une signification plus générale, ou du moins qu’une tradition s’est perdue touchant les pierres debout. Voici mon seul motif que j’abandonne pour ce qu’il vaut: Lorsqu’un enfant s’amuse à se tenir la tête en bas, les pieds en l’air, pivotant sur lui-même, cela s’appelle, dans le langage des mamans et des nourrices, «far la Stantara.»

LE STANTARE Route de Propriano à Sartène Page 23.

LE STANTARE Route de Propriano à Sartène Page 23.
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Or, cette locution existe dans des districts où personne n’a ni vu ni entendu mentionner les pierres debout. Tout au moins doit-on conclure de ce qui précède que jadis les menhirs étaient plus communs en Corse qu’ils ne le sont aujourd’hui.

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