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Notes d'un voyage en Corse

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NOTES D’UN VOYAGE EN CORSE

Paris.—Imprimerie de H. Fournier et comp., rue de Seine, 14 bis.

NOTES D’UN VOYAGE EN CORSE

PAR M. PROSPER MÉRIMÉE INSPECTEUR DES MONUMENTS HISTORIQUES DE FRANCE PARIS FOURNIER JEUNE, LIBRAIRE 18, RUE DE VERNEUIL M DCCC XL

Illustration from Notes d'un voyage en Corse

NOTES D’UN VOYAGE EN CORSE

Monsieur le Ministre,

Dans le rapport que j’ai l’honneur de vous soumettre, je me propose de décrire, en les classant par époque, les différents monuments que j’ai examinés pendant un séjour de deux mois en Corse. Toutefois, le manque presque absolu de renseignements historiques, l’état de ruine, et dans certains cas, la nature même des édifices ne permettant pas une classification très-détaillée, j’ai dû me borner à poser quelques grandes divisions fondées sur les caractères artistiques, ou sur les rares documents que fournit l’histoire.

Je m’occuperai d’abord des monuments qu’on a lieu de croire antérieurs à l’établissement définitif des Romains dans la Corse, soit qu’ils appartiennent aux naturels de l’île, soit qu’ils aient été élevés par des étrangers en relation avec eux. Je passerai ensuite à ceux qu’on attribue aux Romains, et le catalogue en sera fort court. Il en est quelques-uns dont les caractères incertains me donneront lieu d’examiner s’ils n’ont pas en réalité une origine moins ancienne. Enfin je terminerai cette notice en décrivant sommairement les édifices du moyen-âge, beaucoup plus nombreux, et en essayant de signaler leurs formes distinctives.

Avant tout, il convient, je crois, de jeter un coup d’œil rapide sur l’histoire de la Corse, car les révolutions politiques d’un pays y exercent toujours une grande influence sur le développement des arts, et l’on voit souvent le caractère de ses monuments dépendre des relations qu’il a eues avec d’autres contrées.

Une profonde obscurité couvre les premiers âges de la Corse. Sans remonter aux traditions mythiques sur le roi Cyrnus, fils d’Hercule, et sur la bergère ligurienne Corsa,[1] des témoignages nombreux prouvent que l’île fut connue et fréquentée dans des temps très-reculés par les navigateurs de plusieurs nations de la Méditerranée.

Vers l’année 562 avant J.-C., des Grecs, partis de Phocée en Asie, s’y arrêtèrent, avant de fonder Selia en Calabre: mais au bout de vingt ans ils abandonnèrent l’île, attaqués par des Étrusques qui se liguèrent avec les Carthaginois de la Sardaigne, pour les expulser[2]. On attribue à ces Étrusques la fondation de Nicée sur la côte orientale de la Corse.

Au rapport de Diodore de Sicile, les Etrusques étaient maîtres de là Corse[3] lorsque les Syracusains ruinèrent leur marine, environ 450 ans avant notre ère.—Sénèque cite des immigrations de Ligures[4] et d’Ibères.—Pausanias appelle Libyens, au moins une partie des habitants de l’île[5].—Quoique dans les traités entre Rome et Carthage, il ne soit point fait mention expresse de la Corse[6], il est probable que les Carthaginois y eurent des comptoirs, si même ils n’y dominèrent point comme en Sardaigne. Antérieurement à ces immigrations, une race, peut-être aborigène, existait déjà dans l’île; Sénèque le dit expressément[7], et Diodore de Sicile atteste qu’une race barbare, d’origine inconnue, probablement très-ancienne, se maintenait, encore de son temps, dans quelques cantons de l’île[8]. J’aurai, plus tard, occasion de revenir sur ce fait intéressant.

A une époque qu’on ne peut préciser, des peuplades corses envahirent le nord de la Sardaigne et s’y fixèrent[9], mais cependant elles continuèrent pendant longtemps à se distinguer des naturels de l’île[10]. Si l’on cherche à expliquer cette immigration d’un petit peuple par les causes éternelles des grands mouvements qui agitent les races humaines, on doit croire que les Corses étaient, dans le même temps, envahis par une nation étrangère, qui les poussait vers le sud, comme les barbares de l’est refoulèrent ensuite les Germains sur les frontières romaines. Mais quelle est la date de cet événement? C’est ce qu’il est impossible de déterminer même par approximation. Tout ce que l’on peut conclure du récit de Pausanias, c’est que l’établissement des Corses en Sardaigne serait très-antérieur à l’arrivée des Phocéens; ainsi les Grecs auraient été précédés et de bien loin, en Corse, par d’autres nations dont l’histoire n’a conservé aucun souvenir[11].

L’an de Rome 494, les Romains pénétrèrent en Corse, vraisemblablement à la suite des Carthaginois, et s’emparèrent d’Aleria, l’une de ces villes dont on attribuait la fondation soit aux Phocéens soit aux Étrusques. Successivement ils envoyèrent dans l’île de petites expéditions qui contraignaient les insulaires à payer un tribut de cire, principale production de leur pays, et apparemment la seule qui tentât la cupidité des Romains. Sur la côte orientale, Marius établit une colonie qui porta son nom, et Sylla une autre, qui agrandit ou repeupla la ville d’Aleria. Cependant, sous les premiers Césars, la Corse n’était point entièrement soumise, et il s’en fallait que les naturels de l’intérieur fussent considérés comme sujets de l’empire. Maîtres des côtes, les Romains dirigeaient de temps en temps des battues dans les montagnes pour se procurer des esclaves[12], à peu près comme faisaient naguère les Portugais sur la côte d’Afrique. Dans les derniers temps de l’empire, on voit la Corse administrée par un président qui relevait du vicaire de Rome[13]. On ne sait pas exactement quand le christianisme s’introduisit dans l’île[14].

Aux Romains succédèrent les Goths et les Vandales; à ceux-ci les Arabes, qui recommencèrent la chasse aux hommes sur une plus grande échelle. Attaqués et expulsés à grand’peine par les Pisans, ils ne laissèrent que des ruines, et pendant plusieurs siècles, ils continuèrent à désoler les côtes par des pillages si fréquents, que la population, abandonnant le littoral, fut réduite à chercher la sécurité sur les hauteurs voisines[15].

Dans les pays de montagnes, où le paysan est plutôt pasteur que laboureur, le régime féodal a toujours été moins tyrannique que dans les plaines. Cependant, des traditions populaires subsistent encore pour conserver le souvenir des violences exercées par les seigneurs de la Corse contre leurs vassaux[16]. A la vérité, suivant les mêmes traditions, la vengeance ne se faisait jamais attendre longtemps. Déjà, vers le milieu du XIᵉ siècle, des communes s’étaient établies dans les districts du centre et sur la côte orientale[17]. Dans l’ouest, ou, pour parler le langage des annalistes nationaux, au-delà des monts, les seigneurs maintinrent plus longtemps leur autorité. En guerre avec ces derniers, les communes firent hommage de l’île entière au pape, afin d’avoir un protecteur. En 1070, Urbain II la céda moyennant une redevance annuelle de cinquante livres, monnaie de Lucques[18], à la république de Pise, florissante à cette époque, et il semble que les Corses n’eurent qu’à se féliciter de cet étrange contrat, dans lequel on ne dit pas qu’ils aient été consultés. D’abord les gouverneurs pisans ne s’appliquèrent qu’à maintenir la paix entre les communes et les seigneurs, et à polir les mœurs sauvages de leurs nouveaux vassaux. Le XIIᵉ siècle fut pour la Corse une époque de tranquillité et de bonheur. «Ce fut alors», dit Filippini, d’après Giovanni della Grossa, «que s’élevèrent quantité d’édifices publics, et beaucoup de belles églises que l’on admire encore[19].»

Après la bataille de Meloria[20], les Pisans, battus par les Génois, étaient dans l’impuissance d’exercer leur protectorat sur la Corse, où déjà leurs ennemis s’étaient fait de nombreux partisans, surtout parmi les communes. Le pape Boniface VIII prétendit reprendre le droit de souveraineté du saint siége sur l’île, ou plutôt il le transféra à Jayme II, roi d’Aragon; mais les Génois ne tinrent compte de ses décrets, et continuèrent à se fortifier, gagnant du terrain chaque jour, quelquefois par les armes, plus souvent par l’intrigue et la corruption. Depuis le XIIIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIᵉ, la Corse est un champ de bataille où les Génois, les Aragonnais, plusieurs princes italiens, les papes, les rois de France, armant les insulaires les uns contre les autres, les excitent sans cesse à s’égorger pour savoir à quels maîtres ils appartiendront. Rien de plus triste, de plus hideux, que cette période de trois siècles, marquée par des massacres sans gloire, des perfidies sans résultat, des cruautés atroces, une mauvaise foi et un égoïsme honteux de la part des gouvernements étrangers et des chefs nationaux. A peine, au milieu d’une foule de capitaines changeant sans cesse de bannière, le lecteur, découragé par une interminable suite d’horreurs, respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant presque seul pour l’indépendance de sa patrie; héros sauvage comme elle, mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.

Avec lui tomba la dernière espérance de la Corse, qui, déjà sacrifiée à Gènes, par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, cessa pour un temps d’agiter ses chaînes, et sembla se résigner à l’esclavage.

On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa nationalité, et ne s’assimila point à ses protecteurs.

Dans les guerres civiles s’éteignit de bonne heure le pouvoir des seigneurs ultramontains, dont l’autorité fut, d’ailleurs, toujours trop contestée, les ressources trop médiocres, les mœurs trop sauvages pour qu’ils aient eu sur leur pays l’influence civilisatrice que la noblesse exerça sur le continent. Les évêques, presque tous étrangers, n’en obtinrent pas davantage.

Pauvres, nullement enthousiastes de dévotion, exploités par des gouverneurs avides, les Corses n’ont jamais pu cultiver les arts. Chez eux point de grands édifices. «Latissimum receptaculum casa est.» Ce mot de Sénèque est encore vrai de nos jours; car, pour produire des monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus heureux.

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