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Notes d'un voyage en Corse

STAZZONA DE LA VALLÉE DE CAURIA.

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J’arrive à la description d’un monument beaucoup plus important et plus complet que ceux qui précèdent. C’est un dolmen appelé encore la Forge du Diable, Stazzona del Diavolo, parfaitement conservé. Il se trouve dans la vallée de Cauria ou Gavuria, au milieu d’une plaine assez large, et sur un plateau peu élevé, mais qui cependant peut s’apercevoir de loin. Huit pierres composent la Stazzona, toutes moyennement épaisses de 0ᵐ30; six, plantées debout, fortement inclinées à l’intérieur, forment les parois, savoir: deux à l’E.-E.-S. à droite de l’entrée; trois au côté opposé; une au fond, fermant le dolmen au N.-N.-O. Une seule pierre le couvre comme un toit; enfin, circonstance que je n’avais pas encore observée jusqu’alors, une huitième pierre, placée à l’entrée de la Stazzona, présente l’apparence d’un seuil élevé. A l’intérieur, la chambre du dolmen a un peu plus de 3ᵐ15 sur 2ᵐ05 en œuvre. La première pierre, formant paroi, à droite de l’entrée, a 2 mètres de long; la seconde, du même côté, longue de près de 3 mètres, déborde considérablement la pierre du fond, laquelle a un peu plus de 2 mètres. Les trois pierres de gauche ont environ 1 mètre chacune. Enfin la

Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria Page 26.

Dolmen de la Vallée de Cauria ou Gavuria Page 26.
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hauteur du monument sous soffite est de 1ᵐ65. Vu de l’extérieur, le dolmen paraît moins haut, car son aire est d’environ 0ᵐ50 plus basse que le terrain d’alentour. Il me reste à parler de la pierre du toit très-irrégulière dans sa forme, et mesurant environ 3ᵐ50 sur 2ᵐ30. Elle est fendue, par un accident assez récent en apparence, obliquement dans le sens de sa largeur. Vers le centre on observe un léger creux auquel vient aboutir une rigole évidemment travaillée de main d’homme, qui se dirige vers l’E.-N.-E. et se coude au moment de toucher le bord du toit. Dans la direction E.-E.-S., vers l’entrée du dolmen, on voit une seconde rigole toute droite, partant de l’extrémité d’une cavité elliptique, dont le grand axe lui serait perpendiculaire. Enfin, du côté opposé, c’est-à-dire au N.-N.-O., une troisième rigole correspond à une cavité moindre que les précédentes.

Bien souvent j’avais entendu parler de ces rigoles tracées sur les toits des dolmens, mais jamais je n’en avais vu de mes yeux. Ici elles sont de la dernière évidence, et il suffit d’observer leur canal anguleux et leurs bords vifs pour s’en convaincre. Qu’elles aient été tracées pour l’écoulement d’un liquide quelconque, cela est encore bien certain, à considérer leur pente et leur direction. Quant aux cavités, je n’y reconnais aucune apparence de travail, et ce ne sont, à mon avis, que des accidents naturels.

Les pierres de ce dolmen sont plus rudes que celles de la Stazzona du Taravo, et toutes m’ont paru dans l’état où le hasard a pu les faire découvrir.

Un vide de 0ᵐ04 à 0ᵐ08 existe entre la pierre du fond et le toit. Rien de plus commun dans nos dolmens. Celui de Bagneux, près de Saumur, par exemple, ne touche pas non plus à la pierre du fond. D’autres vides, entre les parois et la table, ont été bouchés très-soigneusement avec de la terre et de petites pierres, par des bergers qui, souvent, au risque de rencontrer le terrible forgeron, couchent la nuit dans la Stazzona, ou s’y réfugient pendant les orages. C’est à eux encore qu’il faut attribuer une marche en moellons qui facilite la descente dans l’intérieur du dolmen.

A trois cents mètres à l’est-est-sud de la Stazzona, le long d’un mur de pierres sèches, tout moderne, neuf Stantare disposées sur une ligne parallèle à l’axe du dolmen, rappellent, mais de bien loin, les allées de Carnac et d’Erdeven. Il serait toutefois difficile de s’assurer que ces pierres ont formé autrefois une avenue régulière, c’est-à-dire deux lignes parallèles, car aujourd’hui cinq seulement sont debout; les quatre autres, renversées, sont couchées à peu de distance, sans qu’il soit possible de déterminer leur position primitive. Une autre pierre, presque entièrement enterrée, est peut-être une dixième Stantara. Mais il eût fallu la dégager pour constater son identité avec les neuf autres. Les cinq qui restent en place sont sensiblement inclinées les unes dans un sens, les autres dans un autre, de façon à faire croire qu’elles n’ont jamais été orientées. Au reste, il est probable que leur nombre a été autrefois plus considérable, car on a dû en briser beaucoup pour construire le mur voisin qui enclôt le champ où est situé la Stazzona. D’un autre côté, le maquis est si épais en ce lieu, que couchées, ces pierres peuvent facilement échapper aux recherches. Dans la direction opposée, c’est-à-dire au N.-N.-O., je n’ai observé aucune Stantara; mais pour prononcer qu’il n’en existe point, il faudrait avant tout brûler le fourré de cistes et de myrtes qui ne permet pas d’apercevoir le sol.

La plus longue des Stantare a 3 mètres de long; elle est renversée. Les autres ont de 1 mètre à 1ᵐ60; toutes ont environ 0ᵐ75 d’épaisseur. D’ailleurs, toutes les observations que j’ai faites au sujet des Stantare des bords du Rizzanese, s’appliquent également à celles-ci.

De retour à Bastia, je montrai à plusieurs personnes les croquis que j’avais pris sur les lieux. J’appris alors l’existence d’autres monuments du même genre, situés également dans l’arrondissement de Sartène, mais trop tard malheureusement pour les visiter. Une Stazzona intacte existe, m’assure-t-on, à Bezzico Nuovo, et l’on voit plusieurs Stantare debout à Bacil Vecchio, près du village de Grossa. Mon ami, M. Pierangeli, antiquaire instruit, et l’un des correspondants les plus zélés de votre ministère, m’a promis de les visiter et de vous adresser ses observations.

Dans une partie de l’île fort éloignée, au milieu des plus hautes montagnes du Niolo, un groupe de pierres entassées les unes sur les autres est connu sous le nom de Stazzona. Si je suis bien instruit, cet amas serait le résultat d’un accident naturel. Cependant je regrette qu’on ne me l’ait pas signalé lorsque je fis une excursion dans le Niolo. Cette stazzona est située à l’est, et fort près du lac de Nino. On passe devant en allant du Niolo à Solcia. Il serait fort à désirer qu’elle fût examinée avec soin.

A l’exception de cette dernière Stazzona, dont l’existence est très-incertaine, toutes celles que je viens de citer sont placées à une distance de quelques lieues de la mer, en sorte qu’il ne serait pas impossible qu’elles eussent été élevées par des navigateurs étrangers, momentanément de séjour dans l’île. On a fait, en Bretagne, une observation semblable; c’est que les monuments dits celtiques se trouvent en plus grand nombre sur le bord de la mer que dans l’intérieur des terres. Je ne pense pas toutefois que ce fait ait une grande importance; car il est difficile d’admettre que des commerçants ou des pirates, que des étrangers sans établissement fixe, aient élevé sur un sol qu’ils devaient bientôt quitter, des monuments qui exigent un déploiement de forces si considérable. Il est infiniment plus vraisemblable qu’ils ont été construits par un peuple fixé dans le pays.

Si l’on compare les pierres levées de la Corse avec celles de la France, il sera difficile de trouver des caractères qui les distinguent. L’inclinaison des Stantare est tellement irrégulière qu’on a plus de raison de l’attribuer à des accidents fortuits, qu’à un système particulier. Entre les dolmens et les Stazzone la ressemblance est complète, si ce n’est que le travail d’équarissement des pierres est un peu plus sensible en Corse que sur le continent. L’orientation assez générale de nos dolmens ne s’observe point en Corse; mais il suffit qu’en France ce fait ne se reproduise pas constamment pour qu’il perde beaucoup de son importance. En un mot, je ne vois aucune différence appréciable entre les monuments dits celtiques et ceux de l’arrondissement de Sartène, en sorte qu’on serait tenté de leur supposer une destination, et même une origine communes.

Mais cette destination et cette origine sont en France des mystères fort obscurs, et ce n’est que par une série de suppositions passablement gratuites, qu’on en est venu à les considérer comme des temples ou des autels de la religion druidique[24]. Du silence complet des auteurs anciens, qui cependant ont accordé quelque attention aux doctrines des prêtres gaulois, on pourrait inférer que ces monuments étaient préexistants à la religion des druides. En effet, on nous parle de temples gaulois, de statues de dieux gaulois, de grands simulacres de divinités façonnés par les druides: nulle part il n’est question de pierres levées. On peut se demander même si les constructions attribuées aux druides ne sont pas trop grossières pour qu’on puisse les attribuer à une époque où l’art était assez avancé pour produire des statues et des temples. Il me semble qu’entre l’érection d’une pierre brute et la fabrication d’une idole, quelque barbare qu’elle soit, il y a un degré immense à franchir dans l’échelle de la civilisation.

Quoi qu’il en soit, reste ce fait très-remarquable, du grand nombre de pierres levées qu’on trouve dans les pays celtiques, et de leur rareté, ou même de leur absence complète dans d’autres contrées où l’histoire ne mentionne point d’immigrations gauloises. Il en résulte une forte présomption que ces étranges monuments sont particuliers au peuple qui en possédait une si grande quantité sur son territoire.

Il est vrai qu’on n’en peut pas conclure absolument que tous les dolmens doivent être attribués aux Celtes, et dans le cas particulier qui nous occupe, on peut se refuser à croire qu’un peuple dont de nombreuses armées étaient arrêtées par un bras de mer, ait, à une époque très-reculée, porté des colonies dans une île éloignée du continent. Le fait cependant n’est point impossible, et quelques considérations viennent s’y rattacher, qui le rendent moins improbable.

Depuis les savantes recherches de M. le docteur Edwards sur les races humaines, on connaît la persistance des types physiques, que n’effacent ni une invasion ni même un long asservissement. Il est donc intéressant d’étudier la physionomie du peuple corse, et de chercher avec quel autre peuple elle offre des ressemblances.

Avant de visiter l’île, je m’attendais à y trouver les types qui abondent sur la côte N.-O. de l’Italie et sur une partie de nos côtes méridionales. En un mot, j’étais imbu de cette idée que les Corses appartenaient à la race ibérique, dont un rejeton, présumé pur, subsiste dans la Biscaye et la Navarre. L’aspect des habitants de Bastia me confirma d’abord dans cette opinion; mais quand je vins à comparer leurs traits à ceux des paysans des villages éloignés, surtout lorsque je parcourus les montagnes de l’intérieur, je remarquai des physionomies toutes nouvelles.

L’habitant de Bastia ne se distingue pas de l’Italien de la côte orientale. Je décrirais ainsi ses traits caractéristiques: le visage allongé, étroit; mais le diamètre horizontal de la tête très-grand, le nez aquilin, les lèvres minces et bien dessinées, les yeux noirs, les cheveux noirs et lisses, la peau d’une teinte uniforme, olivâtre[25]. Ces traits sont ceux de beaucoup de Génois, et se rencontrent fréquemment dans la Provence et le Languedoc. Si l’on sort de Bastia, et qu’on se dirige vers les montagnes, les grands traits, les figures allongées deviennent fort rares. Le Corse des districts du centre, d’une race, peut-être autochthone, ou du moins de la plus ancienne de l’île, a la face large et charnue, le nez petit, sans forme bien caractérisée, la bouche grande et les lèvres épaisses. Son teint est clair, ses cheveux plus souvent châtains que noirs. Parmi les bergers qui vivent toujours en plein air, il n’est pas rare de trouver de beaux teints colorés. Il faut bien se garder de confondre l’effet produit sur la peau par une chaleur constante, avec la couleur même de la peau. Le montagnard de Coscione ou des environs de Corte est hâlé, noirci par le soleil; mais il a des couleurs carminées, et la teinte de sa peau est claire. Chez le Génois, au contraire, la teinte olivâtre de la peau semble résulter d’une matière colorante répandue dans l’épiderme. On peut faire une remarque semblable pour la couleur des cheveux. Parmi les Corses que je crois de race pure, les cheveux d’un noir-bleu sont aussi rares que dans nos provinces du nord. Les cheveux châtains des montagnards de Corte, souvent bouclés ou crépus, ont des reflets dorés très-vifs, et leurs couches inférieures sont infiniment plus claires que celles qui sont continuellement exposées à l’action du soleil.

En résumé, les traits du montagnard corse ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l’habitant de la France centrale: ils sont précisément ceux que le docteur Edwards attribue à la race gallique, que l’on croit la plus anciennement établie dans la Gaule.

Quant à certains traits du caractère national dont M. Amédée Thierry a remarqué, avec raison, l’égale persistance, il ne serait pas difficile de trouver une grande analogie de mœurs entre les Corses et les Galls. Voici en quels termes M. Thierry résume le caractère gaulois: «Bravoure personnelle, esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment intelligent; à côté de cela une mobilité extrême, une répugnance marquée aux idées de discipline, beaucoup d’ostentation, enfin une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive vanité[26].»

Ouvrons maintenant l’histoire de Filippini. A chaque page ce caractère se trouve si exactement résumé, qu’on le dirait uniquement tracé pour les Corses. Dans leur guerre contre Gènes, quelle mobilité! quelle indiscipline! quelle désunion! En Corse, on ne voit point une nation, mais des familles qui n’agissent que dans leurs intérêts particuliers. Cette bravoure gauloise, que M. Thierry a si bien définie par l’épithète de personnelle, n’est-ce pas celle du Corse, qui n’aime à faire la guerre que pour son compte? Enfin, sa susceptibilité et sa passion proverbiale pour la vengeance[27] ne sont-elles pas les conséquences de son excessive vanité, qui, même chez les plus grands hommes, dégénère en une ostentation ridicule. Qu’on se rappelle la robe de satin et la couronne de lauriers de Napoléon.

Je viens, Monsieur le Ministre, de vous exposer, avec l’impartialité de l’indécision, les considérations qui viendraient à l’appui d’une origine celtique pour les Stazzone de la Corse. Je regrette vivement de ne pouvoir pousser plus loin mes recherches, ni les diriger sur un point qui n’a point encore été étudié, que je sache, et pour lequel je suis malheureusement incompétent. Je veux parler du dialecte corse, dans lequel il serait intéressant de rechercher les mots de l’ancienne langue ou des anciennes langues qui ont pu subsister jusqu’à ce jour. Diodore de Sicile rapporte que, dans la Corse, certaines tribus barbares parlaient un langage étrange et inintelligible[28]. Quels étaient ces barbares? Remarquons que ces mots de barbares et de langue inintelligible conviendraient assez à l’idée qu’un Grec, et Diodore de Sicile en particulier, se faisait des Celtes et de leur idiôme[29]. Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses, bien que le toscan et le français même tendent tous les jours à détruire son originalité, pourrait-on retrouver beaucoup de mots d’origine celtique. J’en citerai cinq qui m’ont frappé, évidemment empruntés aux langues du nord: ye, oui; falare, descendre; valdo, forêt; mori, beaucoup; bracanato, bariolé. Si l’on jette les yeux sur une carte de l’île, on remarquera un très-grand nombre de noms de lieu n’ayant nullement la tournure italienne, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Un glossaire complet de ces mots faciliterait, je crois, l’étude des origines corses[30].

Au reste, sans s’écarter des traditions historiques, on pourrait encore expliquer, et peut-être d’une manière plus simple, les rapports de physionomie et de caractère entre les Corses et les races galliques. Les Ligures, dont l’immigration en Corse est attestée historiquement, ont eu, à une époque très-reculée, des rapports intimes avec les Celtes. Leurs langues mêmes se ressemblaient, puisque à la bataille d’Aix les Ligures auxiliaires des Romains avaient le même cri de guerre que les Teutons. Ils se disaient de race commune. Dans les Pyrénées-Orientales, dans les Basses-Alpes, dans le Var, contrées habitées par les Ligures, on trouve des dolmens et des menhirs.

Sur l’autorité de Sextus Avienus l’on confond peut-être à tort ce peuple avec les Ibères. Sénèque, énumérant les nations qui s’établirent successivement en Corse, distingue expressément les unes des autres. Il ajoute ce renseignement remarquable, que les Ibères fixés dans l’île avaient conservé leur costume et quelques mots de leur idiome (il pouvait en juger étant espagnol lui-même); mais que la fréquentation des Grecs et des Ligures l’avait d’ailleurs presque complètement dénaturé[31].

Enfin, si l’on ne veut point admettre que les Ligures appartiennent à la grande famille celtique, on pourrait supposer que, partant pour la Corse, ils auraient emmené avec eux quelque horde gauloise voisine de leur séjour. De pareilles associations avaient lieu fréquemment parmi les peuples que les Grecs appelaient les barbares[32].

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