NOTE B.
Reading edition
Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance m’ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce qu’on y attache encore quelque croyance.
La plus ordinaire est l’idée antique qu’on peut jeter un sort, soit par le regard soit par des éloges. Cela s’appelle innochiare, annochiare. Tout le monde n’a pas le pouvoir de nuire par les yeux; il faut avoir le mauvais œil, et celui qui l’a fait souvent du mal sans le vouloir. L’annochiatura, par les éloges, atteint surtout les enfants. Plus d’une mère lorsqu’on loue la beauté de son fils vous dira: Nun me l’annochiate, ne me le fascinez pas. Et il n’est pas rare d’entendre des Corses dire d’un air de tendresse à un enfant: che tu sia maladetto—scomunicato, etc., sois maudit, excommunié, parce que le charme opère en sens contraire. On fait ainsi un souhait heureux, sans compromettre celui à qui il s’adresse.
J’ai ouï parler de quelques bandits (ce mot doit toujours se prendre dans le sens de proscrit) qui portaient sur eux des scapulaires, afin de se rendre invulnérables. Il y a un mot pour exprimer cette sorte de charme, c’est ingermare. On y croyait beaucoup en France au XVIᵉ siècle, et l’on se rendait dur, c’est-à-dire invulnérable, au moyen de certains amulettes.
Voici enfin une dernière superstition dont j’ai été témoin. Une femme enfonça, en ma présence, un tison éteint dans un tas de maïs placé sur l’aire. J’en demandai la raison, et elle me dit, après s’être un peu fait prier, et d’un air tout honteux, que cela empêchait les streghe, les sorcières, d’enlever le grain.—Il y a deux ans que je vis à Jargeau, près d’Orléans, un feu de la Saint-Jean, solennellement béni par un prêtre en étole. Les femmes et les hommes se précipitèrent sur les brandons et les emportèrent, afin, me dit-on, d’empêcher le tonnerre de tomber sur leurs maisons. En 1839, j’ai vu à Chambord un tison semblable cloué au-dessus d’une porte du château.
J’ajouterai qu’on brûle ou qu’on assassine en France deux sorciers, bon an mal an, et qu’en Corse, on leur laisse pratiquer leur magie à leurs risques et périls dans l’autre monde seulement.