LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
Reading edition
CHAPITRE V. Swift.
I. Les débuts de Swift. — Son caractère. — Son orgueil. — Sa sensibilité. — Sa vie chez sir W. Temple. — Chez lord Berkeley. — Son rôle politique. — Son importance. — Son insuccès. — Sa vie privée. — Ses amours. — Son désespoir et sa folie.
II. Son esprit. — Sa puissance et ses limites. — L'esprit prosaïque et positiviste. — Comment il est situé entre la vulgarité et le génie. — Pourquoi il est destructif.
III. Le pamphlétaire. — Comment en ce moment la littérature entre dans la politique. — Différence des partis en France et en Angleterre. — Différence des pamphlets en France et en Angleterre. — Conditions du pamphlet littéraire. — Conditions du pamphlet efficace. — Ces pamphlets sont spéciaux et pratiques. — L'Examiner. — Les Lettres du Drapier. — Le Portrait de lord Wharton. — Argument contre l'abolition du christianisme. — L'invective politique. — La diffamation personnelle. — Le bon sens incisif. — L'ironie grave.
IV. Le poëte. — Comparaison de Swift et de Voltaire. — Sérieux et dureté de ses badinages. — Bickerstaff. — Rudesse de sa galanterie. — Cadénus et Vanessa. — Sa poésie prosaïque et réaliste. — La grande question débattue. — Énergie et tristesse de ses petits poëmes. — Vers sur sa propre mort. — À quels excès il aboutit.
V. Le conteur et le philosophe. — Le Conte du Tonneau. — Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et la raison. — Comment il diffame l'intelligence humaine. — Les Voyages de Gulliver. — Son jugement sur la société, le gouvernement, les conditions et les professions. — Comment il diffame la nature humaine. — Derniers pamphlets. — Construction de son caractère et de son génie.
En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain son tutor lui apportait les in-folio les plus respectables: Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le proctor fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine, speciali gratia, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent, sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de Jonathan Swift.
I
II
Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les Voyages de Gulliver et le Conte du Tonneau.
Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter, de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou assomme les bavards qui en disputent autour de lui.
Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par l'inquisition de Portugal. Le récit de son M. du Baudrier paraîtra une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui, la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse, vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.
III
C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.
En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien, et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes, si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis, celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes, contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres. La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une discussion.
C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle, qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des dissertations de politique ou des controverses de religion sont restées des modèles d'art.
Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux: gros squires bouffis par le porto et le bœuf, accoutumés à la fin du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'Examiner, qui changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du Drapier, qui fit reculer un gouvernement.
Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son court portrait de lord Wharton. Avec les formules de politesse officielle, il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et d'une telle hauteur.
Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité, je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'œil, ni geste; il parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.
Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:
Puis il conclut en doublant l'insulte:
Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un coup d'œil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il est pamphlétaire comme Annibal fut condottiere.
IV
Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée, et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace dans les amusements.
Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant, toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort, pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.
Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la Grande Question débattue! Il s'agit de peindre l'entrée d'un capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte pour voir son habit brodé.
Ceci a été vu, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le Journal d'une dame moderne, l'Ameublement de l'esprit d'une dame, et tant d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements notés au sortir d'un salon. L'Histoire d'un mariage représente un doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode; n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre que ses vers sur sa propre mort?
Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte, celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore, il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des claqueurs et des figurants.
V
Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le Conte du Tonneau, au milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science et de toute vérité.
Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane? Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre? Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument libérateur.
S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de montrer la perversité humaine: le cœur nous est plus intime que la raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le Conte du Tonneau que dans Gulliver.
Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre; l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui, imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage, aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de plus exact ni de plus limité.
Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible? Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime, délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est la seule cause de notre vénération ou de notre amour.
Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il faut découvrir le yahou sous l'homme. Quel spectacle!
Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.
Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne puisse servir également en fricassée ou en ragoût.
Je prie donc humblement le public de considérer que des cent vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour, particulièrement en hiver.
J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa naissance peut en un an, s'il est passablement nourri, atteindre vingt-huit livres.
J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de mendiant (et dans cette liste je mets tous les cottagers, journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je crois que nul gentleman ne se plaindra de donner 10 shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui fournira au moins quatre plats d'excellente viande nutritive.
Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau convenablement préparée fera des gants admirables pour les dames et des bottes d'été pour les gentlemen élégants.
Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.
Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et visibles aussi bien que de la plus haute importance.—Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés, puisqu'ils sont les principaux producteurs de la nation.—Secondement, comme l'entretien de cent mille enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous les gentlemen de fortune qui ont quelque délicatesse dans le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit étant uniquement de notre crû et de nos manufactures.—Troisièmement, ce serait un grand encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi en quelque sorte par le public lui-même.—On pourrait énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition de quelques milliers de pièces pour notre exportation de bœuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses par amour de la brièveté.
Et il finit par cette ironie de cannibale:
On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de cette tranquille dissertation.
Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré, ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie pratique; trop supérieur pour embrasser de cœur une secte religieuse ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, condottiere contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature, qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible, d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison. Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte, avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel spectacle le cœur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront: «Surtout lorsqu'il brûle.»
CHAPITRE VI. Les romanciers.
I. Caractères propres du roman anglais. — En quoi il diffère des autres.
II. De Foe. — Sa vie. — Son énergie, son dévouement, son rôle politique. — Son esprit. — Différence des réalistes anciens et des réalistes modernes. — Ses œuvres. — Ses procédés. — Son but. — Robinson Crusoé. — En quoi ce caractère est anglais. — Sa fougue intérieure. — Sa volonté obstinée. — Sa patience au travail. — Son bon sens méthodique. — Ses agitations religieuses. — Sa piété finale.
III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième siècle. — Tous ces romans sont des fictions morales et des études de caractères. — Liaison du roman et de l'essai. — Deux idées principales en morale. — Comment elles suscitent deux classes de romans.
IV. Richardson. — Sa condition et son caractère. — Liaison de sa perspicacité et de son rigorisme. — Son talent, sa minutie, ses combinaisons. — Paméla. — Son tempérament. — Ses principes. — L'épouse anglaise. — Clarisse Harlowe. — La famille Harlowe. — Le caractère despotique et insociable en Angleterre. — Lovelace. — Le caractère orgueilleux et militant en Angleterre. — Clarisse. — Son énergie, son sang-froid, sa logique. — Sa pédanterie, ses scrupules. — Sir Charles Grandisson. — Inconvénients des héros automates et édifiants. — Richardson sermonnaire. — Ses longueurs, sa pruderie, son emphase.
V. Fielding. — Son tempérament, son caractère et sa vie. — Joseph Andrews. — Sa conception de la nature. — Tom Jones. — Caractère du squire. — Les héros de Fielding. — Amélia. — Lacunes de sa conception.
VI. Smollett. — Roderick Random. — Peregrine Pickle. — Comparaison de Smollett et de Lesage. — Sa conception de la vie. — Dureté de ses héros. — Crudité de ses peintures. — Relief de ses caractères. — Humphrey Clinker.
VII. Sterne. — Étude excessive des particularités humaines. — Caractère de Sterne. — Son excentricité. — Sa sensibilité. — Ses gravelures. — Pourquoi il peint les maladies et les dégénérescences de la nature humaine.
VIII. Goldsmith. — Épuration du roman. — Peinture de la vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu protestante. — Le ministre de Wakefield. — L'ecclésiastique anglais.
IX. Samuel Johnson. — Son autorité. — Sa personne. — Ses façons. — Sa vie. — Ses doctrines. — Son jugement sur Voltaire et Rousseau. — Son style. — Ses œuvres. — Hogarth. — Sa peinture morale et réaliste. — Contraste du tempérament anglais et de la morale anglaise. — Comment la morale a discipliné le tempérament.
Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît, approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman anti-romanesque, œuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle, mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre, lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la même table avec le Robinson de Daniel de Foe.
I
II
C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné pourtant, et maintenant les autres suivent. Les mœurs chevaleresques se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et pittoresque. Les mœurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles le théâtre spirituel et licencieux. Les mœurs bourgeoises s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous ces romans sont des œuvres d'observation et partent d'une intention morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces, des admirations utiles et des motifs d'action.
Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine, et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron, le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte; c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.
III
IV
Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains. Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros, Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique; il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les gentlemen, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début, jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde, comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures, finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le roastbeef y descend comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée et le ventre plein.
À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates, l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers. Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant, que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.
V
Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus. Ils sont psychologues. Every man in his humour, ce titre d'une comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier, Humphrey Clinker. Point d'action; le livre est un recueil de lettres écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe, une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue, l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros. Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance, lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment, aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier curé, à une coupure du pouce, à vingt nœuds faits sur un sac, à je ne sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de Tristram Shandy sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient.
VI
VII
Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui; miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke, l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons de philosophie élégante et de mœurs épicuriennes; la violence du contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les prédilections de l'esprit anglais.
VIII
Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national, l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des mœurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.
Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs, sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent, les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il est assassin.
La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes. Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement.
En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle, il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois, cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.
Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.
Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en distille. L'un flageole debout, écœuré, pendant qu'un hoquet entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places, tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin, borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes, rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement, gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille, écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine, regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière, affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu salir les yeux de votre aspect?
Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent, et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le voit.
Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin extirpe l'œil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa main. Cependant un chien attrape le cœur qui traîne à terre; des fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va s'en aller sous leur scalpel.
Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie en civilisation.
CHAPITRE VII. Les poëtes.
I. Domination et domaine de l'esprit classique. — Ses caractères, ses œuvres, sa portée et ses limites. — Comment il a son centre dans Pope.
II. Pope. — Son éducation. — Sa précocité. — Ses débuts. — Les Pastorales. — L'Essai sur la critique. — Sa personne. — Son genre de vie. — Son caractère. — Pauvreté de ses passions et de ses idées. — Grandeur de sa vanité et de son talent. — Sa fortune indépendante et son travail assidu.
III. L'Épître d'Héloïse à Abeilard. — Ce que deviennent les passions dans la poésie artificielle. — La boucle de cheveux enlevée. — Le monde et le langage du monde en France et en Angleterre. — En quoi le badinage de Pope est pénible et déplaisant. — La Sottisiade. — Saletés et banalités. — En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de salon sont inconciliables.
IV. Son talent descriptif. — Son talent oratoire. — Ses poëmes didactiques. — Pourquoi ces poëmes sont l'œuvre finale de l'esprit classique. — L'Essai sur l'homme. — Son déisme et son optimisme. — Valeur de ces conceptions. — Comment elles sont liées au style régnant. — Comment elles se déforment sous les mains de Pope. — Procédés et perfection de son style. — Excellence de ses portraits. — Pourquoi ils sont supérieurs. — Sa traduction de l'Iliade. — En quoi le goût a changé depuis un siècle.
V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances classiques. — Prior. — Gay. — La pastorale antique est impossible dans les climats du Nord. — Le sentiment de la campagne est naturel en Angleterre. — Thompson.
VI. Discrédit de la vie de salon. — Apparition de l'homme sensible. — Pourquoi le retour à la nature est plus précoce en Angleterre qu'en France. — Sterne. — Richardson. — Mackensie. — Macpherson. — Gray, Akenside, Beattie, Collins, Young, Shenstone. — Persistance de la forme classique. — Empire de la période. — Johnson. — L'école historique. — Robertson, Gibbon, Hume. — Leur talent et leurs limites. — Commencements de l'âge moderne.
Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage. Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période. Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles, ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien, l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur; l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine, tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre, oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses, lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes; si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil, insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière, tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a suivi.
I
On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'Iliade et l'Odyssée; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé, qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»—«Jamais, dit Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'écrire; quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour les insérer à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui contenaient des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard.» Il fallait que son écritoire fût devant son lit avant son lever. Une nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le servait. Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation; la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet poétique.» Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles, l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde, l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses, la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités, enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et développé, pour mettre en relief la forme classique par l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait.
II
C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En vérité, je voudrais admirer les œuvres d'imagination de Pope; je ne saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes, que son Épître d'Héloïse à Abeilard fut accueillie par un cri d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par cœur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.
Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes. Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»
Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles, trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la cuisine; il ne faut ni cœur ni génie pour la faire, mais une main légère, un œil attentif et un goût exercé.
III
Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société. Il est factice, et les mœurs de la société sont factices. Dire des galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble, l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné, très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit la Boucle de cheveux enlevée et la Sottisiade; ses contemporains s'extasièrent sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et jugèrent qu'il avait surpassé le Lutrin et les Satires de Boileau.
IV
Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude. Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode; ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries; ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement, magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi. Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang; elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme la Henriade, à des odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle règne, et son œuvre finale est le poëme didactique qui est une dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées, elles ne nous intéressent plus. L'Essai sur la critique ressemble aux Épîtres et à l'Art poétique de Boileau, excellents ouvrages qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais. Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature, que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère, modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes. Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une fois dans l'Essai sur l'Homme, qui est une sorte de Vicaire savoyard, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu, que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés, comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés, effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps, n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté, il est dépourvu d'efficacité, il est l'œuvre de la froide raison raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et amoindris, se sont amalgamés dans son œuvre. Il se vante «de les avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve d'invention personnelle que dans ses épîtres sur les Caractères. Il y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple, dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur tous les terrains.
Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes. J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut les compter:
Know then thyself, presume not God to scan. The proper study of mankind is man. Plac'd on this isthmus of a middle state, A being darkly wise, and rudely great: With too much knowledge for the sceptic side, With too much weakness for the stoic's pride, He hangs between; in doubt to act or rest; In doubt to deem himself a God or beast, In doubt his mind or body to prefer; Born but to die, and reas'ning but to err; Alike in ignorance, his reason such, Whether he thinks too little or too much: Chaos of thought and passion, all confus'd, Still by himself abused or disabus'd; Created half to rise, and half to fall; Great lord of all things, yet a prey to all. Sole judge of truth, in endless error hurl'd, The glory, jest, and riddle of the world.
Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'œil tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un coup d'œil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter. C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse, tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements. Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées, tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur, déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière; de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope est le plus savant.
Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes ces beautés il ne reste presque rien:
Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à scruter Dieu.—La véritable étude de l'humanité, c'est l'homme.—Placé dans cet isthme de sa condition moyenne,—sage avec des obscurités, grand avec des imperfections,—avec trop de connaissances pour tomber dans le doute du sceptique,—avec trop de faiblesse pour monter jusqu'à l'orgueil du stoïcien,—il est suspendu entre les deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir tranquille,—s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,—s'il doit préférer son esprit ou son corps,—ne naissant que pour mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,—sa raison ainsi faite qu'il demeure également dans l'ignorance,—soit qu'il pense trop, soit qu'il pense trop peu,—chaos de pensée et de passion, tout pêle-mêle,—toujours par lui-même abusé ou désabusé,—créé à moitié pour s'élever, à moitié pour tomber,—souverain seigneur et proie de toutes choses,—seul juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,—la gloire, le jouet et l'énigme du monde.
Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis, des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire, mais s'en tient là.
Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient, qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que, lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit, enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal, n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement. Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus; nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose; exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression, toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'Iliade: c'était l'Iliade écrite dans le style de la Henriade; à cause de ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était formé et raffiné d'après les mœurs et les idées de la France. Ils avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté, immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel, c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain, gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des beaux parleurs qui le portaient.
V
VI
Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson, l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat, s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain, bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de tendresse, et qui, la main sur le cœur, la larme à l'œil, verse sur le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait devant les gens un pastiche des mœurs primitives, point trop vraies, car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée sur leur habit.