Note 183 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf, «singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands, voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour, écrivait des fables pleines d'humanité pour former le cœur du duc de Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin, disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère, fit l'Opéra du Gueux, la plus féroce et la plus fangeuse des caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays. Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres, dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à les contredire, et, dans la Semaine du Berger, fit entrer les mœurs réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat. «Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste de sa personne et de ses habits. De même ici la Magicienne, le Combat des Bergers, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont chers au Gallois, le beurre au Hollandais,—la pomme de terre est le mets du berger irlandais.—L'Écossais broie l'avoine pour son festin,—les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.—Tant qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.—Ni les poireaux, ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon cœur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien, pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay, à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'œuvre un document d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes, et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui, ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau.