Note 174 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son second poëme, la Dunciade; il faut beaucoup d'empire sur soi pour ne pas jeter par terre ce chef-d'œuvre comme insipide et même dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,» reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux, enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de bœuf et ses mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur cœur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de cœur un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile: pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace, connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges; faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'œufs et de pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus, diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures, demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin, et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu. Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme; son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher le poëte ailleurs.