Note 189 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux Goldsmith, qui fit le Ministre de Wakefield, la plus charmante des pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères: l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations, amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et des plus célèbres fut Young, l'auteur des Nuits, ecclésiastique et courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort, l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu, l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne. Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et l'obscurité, ces deux sœurs solennelles, ces deux jumelles filles de l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la sœur du jour, la déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine. Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis longtemps en Angleterre avant d'aller infester le Génie du christianisme et les Martyrs. Atala et Chactas sortent de la même fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus, d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes, d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques. Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En effet, tout était changé.