Note 53 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour; Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud, commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54], il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre; c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique l'exécration et le dégoût.