Note 69 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles. Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places, et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en œuvre de tous les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme, est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa vie; mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais recommencer sans un ordre spécial[69].»