Note 187 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir, à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne, qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment, l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les Saisons de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi, indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur; il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle, jardinier de cœur, ravi de voir venir le printemps, heureux de pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.» Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes, taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse palette de Rubens.