Note 168 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler. Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même, et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France. Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez; la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu, qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes, l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170]. Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et la grossièreté. «Perdra-t-elle son cœur ou son collier au bal, fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir beaucoup de choses sans se fâcher.