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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Note 64 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)

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La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «Tom Pouce[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.—Whittington et son chat est une œuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi, contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone, contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier «une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois, une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles, un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de retrancher de leurs œuvres les branches mortes et superflues. Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs vignes, en remarquant que lorsqu'un âne en avait brouté quelqu'une, elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote, précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et presque in terminis; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la Libye, il y a des ânes avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs, lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la source de tout le génie humain et de toutes les institutions de l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les gentlemen de Bedlam, et une commission chargée de les trier trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en Flandre avec les autres.—En voici un second qui prend gravement les dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette réforme rendrait au monde.—Moi-même, l'auteur de ces admirables vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste, qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et le dégoût.

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