Note 161 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien, elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie, même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions: elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les feuillages[163].»—Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les avantages de la poste aux lettres[164].—Antithèses et contrastes: elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du bonheur céleste.—En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons, les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums, l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis. Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].» C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.