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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Note 45 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)

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Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même, et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son cœur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime, et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce, Cadénus et Vanessa, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe, renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense, leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif, par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine, c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder: «voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton trente-quatrième.—Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu plus.—Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].» Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop fine pour être saisie par ces rudes mains.

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