Note 40 — LIVRE III. L'ÂGE CLASSIQUE. (SUITE.)
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Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner, il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin, impudent parce qu'il diffère de vous sur une question purement spéculative, c'est là, dans mon humble opinion, un style très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge. J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut frauder ses héritiers[41].—Ailleurs, la lugubre plaisanterie devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane, le cœur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital. Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend; même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances sont celles d'un maître pour un enfant.—Ni la grâce ni le bonheur d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43]; puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe. Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures, que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»