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Du Kremlin au Pacifique

VLADIVOSTOK

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Une forêt brûle, une belle forêt de chênes et de bouleaux où le feu avance en demi-cercle, en tordant les buissons; le vent fait voler les cendres et les étincelles, le train passe à travers l'incendie, personne n'y prend garde: un trésor flambe au milieu d'insouciants.

Aux approches de l'océan, la brise souffle légère, le ciel, fouetté, brille comme une soie; par l'échancrure d'une montagne, la nappe bleue se découvre, semée de voiles, protégée par un écran de côtes, le golfe est lisse comme un lac; dans une poche de ce rivage, découpé comme ceux de la Grèce, dans un site admirable qui fait songer à Salamine, Vladivostok a mis ses maisons blanches, son arsenal et ses bassins, à huit mille verstes de Pétersbourg.

Le quai fourmille de Chinois occupés à décharger des sacs de riz ou d'arachides, des bottes d'algues et de choux de mer, des caisses de son remplies d'œufs qu'ils détachent délicatement de leur gangue, en vérifiant par transparence si l'œuf est frais. La belle humeur de ces drôles est intarissable. Au grand soleil, le torse reluisant, quand ils déjeunent sur leurs jonques, se régalant de ces sucreries et de ces pâtes fades qu'ils sont seuls à apprécier, ce sont des éclats de rire qui n'en finissent plus. La mer est détestable, bousculée par des typhons: ils s'aventurent quand même pour un tout petit gain. Rompus, le soir, ils vont se délasser au théâtre: un pitre enfariné leur fait passer un bon quart d'heure, les mots poivrés les font hennir, ils écarquillent les yeux à la pantomime, la musique stridente des flûtes et des cymbales les charme; ils reviennent en causant dans la nuit avec animation; souvent la lune pâlit, ils n'ont pas dormi et se remettent à l'ouvrage aussi dur que la veille.

Un village se cache humblement derrière la montagne. Des Coréens l'habitent, vêtus de blanc comme chez eux, cultivant leurs laitues. Le maraîcher n'est pas pressé; il s'en va, ruminant sous son chapeau de paille, appuyé sur un long bâton de pâtre. Il dit bonjour à son voisin, salue la femme qui passe, un fardeau sur la tête, la taille serrée dans sa haute jupe blanche, un frais corsage lilas sur les épaules. Les enfants habillés de soies multicolores jouent dans la rue comme une bande de rouges-gorges. Près de l'échoppe du savetier qui lit son almanach aux dernières clartés du jour, trois fillettes malicieuses lancent de l'eau au bonhomme qui fait mine de se fâcher pour les faire envoler. Les amis se promènent en se tenant par le petit doigt, à la campagnarde; c'est à côté de la grande ville un hameau champêtre, l'asile où des cœurs simples se réfugient, heureux de leur beau linge et de leurs soies printanières.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

La ville russe, construite à la hâte, s'étage en éventail au flanc d'une montagne, jusqu'au faîte couronné par des coupoles d'or. Elle n'est animée que par le séjour de l'escadre. L'hirondelle n'est pas mieux accueillie que les gros cuirassés, qui, chaque printemps, reviennent, pavillon flottant, dans le chenal. C'est la joie qui rentre en ville. Toutes les nuits d'été, les feux des projecteurs balayent les ténèbres et voltigent sur les toits, agitant bien des cœurs.

Un coup de canon, par moments, retentit: c'est un bateau de guerre qui rentre au port, un tir dans la rade ou le salut des forts à quelque vaisseau étranger. L'écho des montagnes prolonge à l'infini la détonation, l'air en est ébranlé, c'est la chanson que les gens de Vladivostok connaissent le mieux; elle leur rappelle qu'ils sont aux avant-postes de la Sibérie, citadelle et rempart.

Mais Vladivostok gèle tous les hivers.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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