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Du Kremlin au Pacifique

KABAROVSK

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Par-dessus les eaux, les grands miroirs brillants, les archipels luisants, une colline lève le front. L'Amour arrive jusqu'à sa base, et reçoit l'Oussouri, avec lequel il bifurque vers le nord. Une fine statue sur le terre-plein domine le spectacle étonnant de ces deux larges fleuves qui s'embrassent, c'est la statue de Mouraviev, une aiguille noire qui se détache, volontaire, sur ces grands horizons noyés; l'homme a le piédestal qu'il rêvait, un beau tournant du fleuve dont il fit la conquête.

Sur cette terrasse de Kabarovsk, il fait bon se promener le soir, quand la musique militaire joue sous les feuilles et qu'il passe sous les ombrages de jeunes cavaliers, des robes claires et des plumes blanches, dans l'air sec et transparent d'une soirée d'automne. Le fleuve tourne avec calme au pied de la falaise, ridé d'un friselis léger. Points bruns perdus sur cette immensité, les barques n'ont pas l'air de bouger, comme les îles engourdies sous le ciel tiède. La lumière est enlaçante. Une seule fumée tache l'horizon, c'est une forêt qui brûle et le vent nous apporte une odeur de roussi.

Kabarovsk est une ville militaire, tracée au cordeau, pleine de bâtiments officiels, de casernes et d'écoles, et la population, où le soldat domine, mène la vie élégante des petites garnisons, les uniformes et les toilettes étincelant dans des flots de poussière. L'estafette qui vole porter les ordres du gouverneur, le cadet qui va au collège, les fillettes même, les «gymnasiarques», ont un air martial, tout le monde ici marche à la baguette. C'est aujourd'hui la rentrée des classes: il arrive des postes lointains des capitaines qui amènent leur fille au pensionnat. Une de ces enfants nous frappe par sa mine sérieuse et douce; la robe, simple, en serge, le chapeau de fine paille et son bouquet de pâquerettes, le ruban de velours dans les cheveux, révèlent la main soigneuse d'une maman et la petite a dans les yeux un éclat franc, sage et discret: «Voilà, explique le capitaine avec de grands gestes, j'ai épousé une Française et cette petite-là, c'est une Française, tout le portrait de sa mère; elle parle mieux le français que le russe, et adroite comme une petite fée; ça coud, ça brode et ça dessine, voyez plutôt.» Gênée par ces éloges, la fillette, cramponnée à son parapluie, baisse les yeux; elle est jolie. Que de soins il a fallu à la mère pour donner à cette violette le parfum de nos bois!

«Que seras-tu plus tard? demandons-nous à un écolier. Soldat?—Officier, réplique vivement l'enfant.» C'est le même qui passe ses soirées à lire les campagnes de Napoléon: tendre la main à des Français lui paraît dur après Moscou et Sébastopol. Sa sœur, moins farouche, est fière de nous réciter sa fable de La Fontaine et de nous faire la révérence comme elle a lu dans un vieux livre qu'on la faisait en France. Leurs parents sont le vrai type du ménage d'officier sibérien, lui, bureaucrate en semaine, chasseur du samedi au lundi, l'œil gai sous les lunettes, la lèvre fine dans une barbe bien fournie, un être sain, naïf, tout près de la nature, dont il a les gaucheries et les adresses; elle, au contraire, toute pâle et nerveuse, relevant de maladie, mais si douce et prévenante que le foyer est embelli par sa présence; elle a voulu que le français règne à la maison, elle le parle sans accent avec une fragilité merveilleuse, les enfants l'ont appris sur ses lèvres. Quels braves gens! Et fiers d'être sibériens, parlant de leur terre avec émotion. Un de leurs amis a planté un jardin où il fait pousser à grand'peine la mirabelle, l'abricot, la pêche, des fruits d'Europe, une rareté ici. Nous nous sommes promené sous ces ombrages soignés avec amour. Le maître du verger a détaché une pomme pour nous l'offrir, elle avait de la poussière sur la peau, mais la chair était succulente, et tous nous la regardaient croquer d'un air d'orgueil; ils triomphaient devant les espaliers. «La Sibérie, disait notre ami, c'est une belle jeune fille.»

Kabarovsk n'a qu'un port minuscule, animé par un va-et-vient de jonques et de barques légères. Au grand soleil, les toiles carrées, les oriflammes rouges sont d'un bel effet. Les Chinois, les plus nombreux, détiennent le commerce des grains, des fèves, des pois, et leurs débardeurs facétieux réjouissent le quai. De grand matin, on entend piétiner dans les rues: les ouvriers du port descendent, les marchands, les spéculateurs fiévreux, rongés par l'opium. Il faut gagner de l'argent, voilà ce qu'un Chinois se répète. A l'âge où chez nous les polissons montent aux cerisiers, il est dans les affaires; à quinze ans, marié, considéré, il fonde des succursales, aucun peuple n'a la bosse du commerce aussi jeune. C'est une race haletante. Enrichis, ils ruminent de nouvelles affaires, la mort les surprend sur leurs livres de comptes. Toute leur vie n'est qu'un long calcul. Leur cadavre même est assuré, et s'ils meurent en exil, ils sont sûrs de retourner dans un beau cercueil à la terre natale.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Il arrive aussi le matin des barques chargées à pleins bords de piments et de raisins, de minces pirogues maniées par de petits hommes fort laids et des femmes dont les cris perçants s'élèvent sur les eaux: ce sont des Goldes. Ils apportent en ville les légumes que les maraîchers coréens ont fait pousser au bord du fleuve. Ces bateliers ne sont beaux qu'à l'aviron, quand ils manœuvrent leur esquif avec la rame découpée qui a la grâce d'un violon. Une fois amarrés, ils allument un feu par terre et s'accroupissent autour pour fumer; quelques enfants jouent dans la barque sur une peau de chien, la femme recoud au bas de sa robe une breloque de cuivre, un coquillage. Vus de près, ces indigènes semblent taillés à coups de hache; la tête énorme a de durs saillants, la face est large, les pommettes et les os de la mâchoire proéminents, la joue gonflée, les yeux perdus dans la graisse et tout le corps à l'avenant, mal équarri et gauche. Ils s'habillent de peaux de saumon, sur lesquelles ils peignent avec le suc des plantes, en rouge, en bleu, les ondes et les spirales qu'ils ont vu frémir à la surface de l'eau. Ce sont de vrais primitifs. On aime à songer que, depuis des siècles, cette lourde race mène la vie du pêcheur, attendant que le fleuve la nourrisse. Leur vie tient dans le creux d'une barque; l'enfant y apprend à marcher; il en garde toute la vie la jambe torse. Autrefois, ils voulaient être ensevelis dans un canot, persuadés qu'on n'entrait au paradis qu'en donnant le coup d'aviron.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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