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Du Kremlin au Pacifique

FEMMES DE CHEZ NOUS

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«Entrez, Messieurs», dit une voix claire sous la cornette. D'un préau d'école, s'échappe un concert de voix qui épellent, réglées par celle de la maîtresse, d'un pur accent, d'un beau velours. La classe s'est levée d'un seul bond et a crié bonjour en chinois, et l'on chuchote, on rit sous cape. Elles sont là, une centaine de fillettes, enfants trouvées, recueillies par les sœurs, des infirmes, des malingres, le rebut de la ville. Mais à force de soins on en a fait des ménagères, elles ont appris à coudre et à tricoter, elles savent lire et écrire, ce qui est rare pour une femme chinoise, on leur enseigne de beaux cantiques; elles sont douces et si bien mises, un nœud rouge dans les cheveux, qu'un jour un marchand les épouse. Il ne reste au couvent que les aveugles qui chantent au lutrin.

Pour nous faire honneur, la communauté s'est réunie au parloir, dont on a entre-bâillé les persiennes. C'est la grande chambre austère de nos couvents, images aux murs, chaises de paille, et des traînettes en tapisserie sur le parquet ciré. Un rayon de soleil, à la croisée, passe à travers les bégonias, et poudroie sur les cornettes. Chaque visage embéguiné évoque une de nos vieilles provinces: voilà des montagnardes, des filles du Jura et des Vosges, taillées en bois de chêne, une Picarde au nez malin, un front de Bretonne qui miroite, un visage du Nord angélique: les plus nombreuses viennent d'Alsace et de Lorraine, les provinces inépuisables; on les reconnaît à leur parler chantant.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Monseigneur se plaint de la lenteur des trains en Mandchourie. «Les Grandeurs voyagent lentement», dit sœur Mathilde sans avoir l'air d'y toucher, et tout le parloir s'est déridé. Il y en a une, toute cassée, sœur la Racine, comme on l'appelle, depuis cinquante-trois ans en Mandchourie; elle a des yeux tout jeunes et clairs et des naïvetés qui amusent les autres. Comme nous retournons en France, elle pourrait nous confier une lettre pour sa famille. «Écrivez vite votre lettre, ma sœur.—Permettez, dit la vieille religieuse en rougissant, si Mme la supérieure m'y autorise.» Elle avait bien quatre-vingts ans.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

La cloche sonne le salut; les cornettes s'en vont à travers le petit cimetière aux croix blanches. La mission, saccagée par les Boxeurs, ne s'est pas relevée; les murs de la cathédrale restent marqués par les boulets, les flammes de l'incendie; tout parle encore de cette nuit tragique où l'évêque et son troupeau furent martyrisés. Cependant, dans la chapelle provisoire, étroite et nue, des femmes prient de toute leur âme: pas une qui ne pleure un deuil: du milieu des ruines leur chant s'élève, pur et plaintif. Les premières communautés chrétiennes devaient avoir ce recueillement, cette intimité et ces traces de larmes sur des joues désolées.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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