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Du Kremlin au Pacifique

IRKOUTSK

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Une petite ville fraîche et blanche apparaît dans la plaine inondée, jolie comme une hermine au bord de l'eau; ses clochers brillent, deux rivières passent sous ses fenêtres, un ciel immense la couve sous son dôme, elle a l'air jeune et guilleret: c'est Irkoutsk, une petite capitale. On y arrive par un pont de bois jeté sur l'Angara. La belle rivière! Comme elle est souple et rapide! on voit les herbes et les cailloux de son lit comme au travers d'une vitre. Elle accourt du Baïkal, avec un courant qui fait trembler les amarres, entraîne barques et radeaux: cependant elle est douce, elle glisse le long des rives, sa brise est une caresse.

Ce qui passe sur le pont n'offre pas moins d'attrait. Le type qu'on observe frappe par sa haute stature, son air délibéré. Les hommes ont des yeux de loup, les femmes l'œillade effrontée; tous, charpentés solidement, flânent en ouvriers du lundi. L'un joue de l'accordéon, un autre grignote des graines de cèdre dont il jette les épluchures dans la rivière, un groupe sur le quai semble comploter un mauvais coup. Des chenapans, dit la rumeur publique. En tout cas, de beaux hommes, bien carrés, qui feraient de merveilleux terrassiers, s'ils fêtaient moins les saints du calendrier. Il est choquant de voir tant de femmes peiner, gâcher du mortier, porter des briques, charretières au besoin, debout sur un char antique, gardant leur équilibre et poussant l'attelage comme des cochers de cirque, tandis que de grands flandrins, la toque sur l'oreille, la blouse au vent, arpentent en zigzag les trottoirs de bois et narguent les passants.

Dans cette foule un peu canaille, qui aime les violences, les fichus rouges, passe quelquefois une rare beauté blanche et nacrée, la Sibérienne des légendes, étiolée par de longs hivers, pensive, un camélia éblouissant, deux yeux purs comme de l'eau de roche. A l'heure où le ciel met un bandeau de pourpre, qu'on l'aperçoive à sa fenêtre, derrière le rideau de mousseline et les géraniums, ou qu'elle passe en voiture, insensible aux ardeurs du couchant, elle est pâle, languissante, un air de contrainte et de souffrance, c'est une grande fleur qui a poussé trop vite.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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