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Du Kremlin au Pacifique

CHEZ LES MANDCHOUS

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Le train s'emplit de gros rieurs, de faces campagnardes qui respirent la santé. On les parque en troupeaux dans des wagons à ciel ouvert, ils prennent l'aventure gaiement. Un bonnet en poil de loup, un mouchoir à quatre cornes encadre drôlement leur visage en relief, rude et cuivré. La tresse est nouée comme un câble autour du crâne. Le corps, taillé en hercule, gros os, forte encolure, flotte à l'aise dans une veste de toile bleue et des souliers ferrés: l'homme, en marchant, a une façon de peser sur la terre qui sent le paysan. Ils disent de grosses malices, encore un trait de la campagne: ce sont des Mandchous.

La maison qu'ils habitent au milieu des épis arbore au-dessus du toit une oriflamme rouge; un vieil arbre, souvent, la prend sous ses branches. Les bœufs peinent dans les labours, les chars montés sur des roues antiques grincent le long des chemins. Tous les fonds de vallées, les bords de ruisseaux sont cultivés. Dans les plaines, cernées par les montagnes, les groupes d'arbres, égrenés, signalent par leur chevelure la ferme isolée. Le soir, cette campagne baigne dans un air liquide, sous une brûlante haleine; les toits, voilés par les feuilles, ont une grâce légère et la voix du laboureur, qui regagne sa maison en chantant, résonne avec magnificence.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

La nature est sauvage dans le nord de la Mandchourie: on y trouve des coulées d'herbes fauves, jamais foulées, des recoins âpres et brûlés où les chênes roux font à la montagne un diadème, et, sur les sommets, des forêts silencieuses, de grands bois de cèdres majestueux. Ces arbres sont admirables par leur robuste vieillesse; leur tronc puissant monte si haut, si droit, que les chênes les plus vigoureux à côté de ces rois sont des nains. Quand le Mandchou de la plaine tourne les yeux vers ses montagnes, à l'automne, il voit, comme les marches d'un escalier, les teintes dégradées des feuillages étagées sur le revers, en bas les taillis vineux, plus haut l'or des bouleaux, la pourpre des chênes, un riche manteau dont chaque semaine la couleur change, mais sur la cime, le front des cèdres reste d'un beau vert immuable. Un charme héroïque se dégage de cette vision: le Mandchou n'est qu'un laboureur, mais d'une vieille race de conquérants, et d'un fer de charrue on peut toujours forger une épée.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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