LES JUNGLES DE L'OUSSOURI
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Cette mer glacée et inhospitalière était tout juste bonne à recevoir un bagne. Sans se décourager, le Russe est revenu sur ses pas, cherchant des eaux plus douces.
Nous remontons l'Oussouri, entre deux rives bien ombragées que l'automne commence à piquer de taches de rousseur; les trembles, les bouleaux, les chênes rougissants, tapissent le fond des vallées; sur la berge, la cabane d'un Coréen sous un vieil arbre surveille le potager et l'on croise sa barque massive en sapin mal raboté; plus loin une cosaquie reflète dans l'eau grise ses maisons blanches et la boule verte de son clocher.
L'Oussouri suit le pied des collines qui barrent l'horizon de Kabarovsk: moins puissant que l'Amour, plus familier, plus riant, son cours vagabonde dans des terres marécageuses. Les joncs, les roseaux, les grandes herbes traînantes, rendent la navigation pénible, la rivière s'égare dans des lagunes, des eaux dormantes. Les filets, tendus par les riverains, créent un nouvel obstacle. Enfin, la nuit, le brouillard se lève, le sondeur inquiet tâte dans les ténèbres les fonds toujours perfides, le mieux est d'attendre au lendemain et de jeter l'ancre dans ce pays qui sent le marais et la fièvre: attirés par les lueurs du bord, d'énormes saumons, chose malaisée à croire, sautent dans l'entrepont; les matelots les prennent à la main et nous les apportent, vivants. Sur le rivage, des chiens, devinant notre présence, ont aboyé toute la nuit.
Le lendemain, un soleil radieux met la brume en déroute et éclaire, au pied d'une montagne fauve, un pays plat, enlizé dans les herbes. Un ataman de Cosaques est venu, dès le matin, avec sa femme vêtue en chasseresse et une paire de chiens maigres se joindre à la troupe; ce Sibérien robuste, dur comme un rouvre, a soutenu dans sa jeunesse un combat contre un ours: il est fier d'en montrer les cicatrices.
La gazelle de l'Oussouri est une jolie bête, aux pattes frêles, au poil d'or bien uni qui se tient, le jour, couchée dans l'herbe chaude et se lève le soir, se dirigeant dans l'obscurité avec ses grands yeux poltrons. Il faut la surprendre à l'heure de la sieste, quand elle dort au milieu de ses petits. Alors, dans le fourré plus haut qu'elle, une tête fine, effarouchée, deux cornes gracieuses, un long corps ambré cherche à fuir; le troupeau fait des bonds éperdus, les faons détalent derrière la mère, qui tremble. On tire dans les herbes, la bête fauchée s'abat comme une fleur et vous regarde en mourant d'un œil désespéré.
Mais la poursuite enivre dans cette plaine sauvage, sous un soleil de feu. Le pied se blesse aux bosses du marais; l'air est plein de moustiques grisés par la fin de l'été; on respire le long des étangs des aromes mordants, l'herbe vous enlace à mi-corps; la soif brûle et l'on a bien envie de boire aux mares fiévreuses. Le soir ramène, brisés, tous les chasseurs vers une clairière, où les gazelles, les oies sauvages sont amassées en trophée. La plaine rayonne sous la violence du couchant; toutes les eaux sont troublées par des lueurs de sang et l'automne met dans les teintes et les parfums une maturité douloureuse.
La fraîcheur de la nuit est délicieuse après ces journées de fatigue. Le bateau suit la rive si jeune et si peuplée. L'ataman de Cosaques, excité par la chasse et quelques verres de vin, cause avec l'officier, sur ce ton familier qui nous surprend toujours en Russie entre le chef et le subalterne; il raconte avec exubérance sa vie de Cosaque, ses grandes chasses, ses prouesses d'homme des bois. Le bateau l'a déposé devant son village; le géant, sur la grève, poussait des hourras et nous songions à sa large poitrine, à ses grosses mains qui avaient maté l'ours. «Des hommes comme ceux-là, disait l'officier, c'est un plaisir de les commander.»
