← Table of contents
Du Kremlin au Pacifique

UN VIEUX PEUPLE

Reading edition

Au ras du fleuve, dans un liséré de terrain entre la montagne, la forêt et le flot magnifique, le village ghiliak lève son armature de bouleau, ses perches en croix finement reflétées. Sur la grève, une meute de chiens, découplés comme des loups, aux yeux laiteux, aboient vers une barque immobile près d'un filet. Quelques femmes accroupies sur le sable, autour de la flamme, cuisent dans un pot d'argile la graisse d'un phoque fraîchement tué; sa peau, qui fera des bottes et des gants, sèche sur un toit. Quatre pieux soutiennent le tréteau où des jeunes filles écorchent vivement le saumon, jettent les branchies aux chiens et suspendent ces magnifiques morceaux de pourpre, comme des girandoles. C'est la grande semaine où l'on capture des milliers de poissons; tout le village est sur pied, les barrages tendus jusqu'au milieu du fleuve, les filets promptement relevés, et la pêche miraculeuse s'entasse sur le rivage. Les vieux, assis sous leur pignon, regardent, tout en reprisant les mailles usées, revenir les barques pleines. C'est un bon temps pour la pêche, un matin gris cendré, le fleuve file avec calme, les phoques au large font des culbutes et les derniers rayons tremblant sur les bois ont une grâce langoureuse. Bientôt les jours raccourciront, mais, des largesses de l'Amour, le Ghiliak vivra tout l'hiver.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
Illustration from Du Kremlin au Pacifique
Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Un vieux, grisonnant, marchant tout de travers, la lèvre abîmée par la pipe, mais l'œil encore perçant, nous a mené dans le village, gravement salué par tous les jeunes gens, car chez les Ghiliaks barbe blanche est vénérable. Il habite une vieille maison sur pilotis, dont le plancher, le toit et les parois en troncs de bouleaux reposent sur quelques bonnes souches de sapins, toutes garnies d'un manchon de métal, pour empêcher les rats d'y grimper. Une odeur rance de saumure et d'huile règne dans cette cahute où vivent deux femmes: l'une, la tête hérissée d'une crinière de lionne, recoud à son tablier de peau des rondelles de cuivre d'un gracieux travail, l'autre allaite un gros nourrisson. Emboîté dans une gaine, étroitement ligoté, le petit malheureux suit d'un œil inquiet le chien qui lui lèche la figure et sa mère qui l'amuse d'un jouet en bois blanc, un ours drôlement sculpté. Le jour, par la porte basse, éclaire mal la chambre, mais on distingue, au milieu, sur des pierres et des cendres brasillantes, une marmite à trois oreilles; dans les solives obscures, sous la faîtière, les outils suspendus du pêcheur, des filets, des harpons, du liège, des sacoches en peau de poisson et dans la plus sombre encoignure trois statuettes en paille torchée, le dieu du fleuve, le dieu de la forêt et celui du foyer, couverts d'ex-voto en frisures de bouleau. Les deux femmes portent à l'oreille une boucle de plomb chargée d'une pierre brute, leur tunique s'attache par un anneau finement ciselé dans une dent de morse. Petites et grasses, d'aspect huileux, elles jettent à l'étranger de mauvais regards, tandis que l'homme, affectueux, confiant, montre volontiers ses trésors, ses peaux de lynx ou de renard et ses plus rares zibelines, celles qui ont le poil profond, sombre et soyeux.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Par une planche à crans, on descend de cette habitation aérienne et le Ghiliak nous mène à sa maison d'hiver, celle-là construite en pisé, à demi enterrée et solidement bardée: une banquette fait le tour de la pièce, la cheminée est dehors, creusée dans un tronc d'arbre. Au milieu, les chiens ont leur litière, quand ils rentrent, fourbus, des longues courses en traîneau: d'aussi bons amis ne peuvent coucher dehors. La lucarne, vitrée d'une peau de poisson, filtre un jour orangé, bien bas quand le soleil s'éloigne. Aux femmes surtout l'hiver doit paraître long: à la lueur d'un méchant lumignon, elles râpent et polissent le cuir, taillent des habits, recousent avec du fil de poisson la culotte déchirée, le bonnet de fourrure, font des arcs et des flèches, radoubent le canot, dégrossissent des avirons, trient les lichens et les herbes médicinales, mais surtout elles veillent au feu, chaque nuit recouvert de cendres et ranimé chaque matin: c'est leur sacerdoce. Dans la maison où il y a des filles, un jeune homme à barbe noire vient quelquefois causer; la fiancée attend avec ardeur les premières feuilles et songe au jour des noces où le mari apportera devant le seuil paternel la marmite neuve, symbole du foyer, qu'il a forgée lui-même: elle n'aura qu'à y mettre le pied pour devenir sa femme.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

La dernière maison du village est celle du tonnelier, forçat libéré, très occupé en cette saison à fabriquer ses douves, car la pêche est bonne et il faut des barils. Son toit touche aux feuilles de la forêt, où le cimetière se dissimule. Derrière les premiers taillis, au milieu des fougères et des lis, sous un if où des ramiers roucoulent, une maisonnette en miniature cache les cendres d'un mort. Ses parents l'ont enseveli avec ses objets précieux, sa pelisse, ses filets, sa pipe et son couteau, le tout brisé pour qu'il en ait l'âme. Une main pieuse entretient sous ce petit toit de menues provisions, du poisson, du tabac, de l'eau-de-vie. Le pêcheur dort content au milieu de tout ce qu'il a aimé, son grand fleuve, sa forêt, son village. On parle souvent de lui, car les sauvages n'ont guère d'idées; ils sentent la présence des défunts presque aussi chaudement que celle des vivants; dans ces cœurs simples, les souvenirs sont longs à s'effacer.

Une antique légende demeure chez les Ghiliaks: jadis il est venu, de très loin, sur une jolie frégate, un capitaine blanc avec ses compagnons; il n'était pas méchant. Une tempête, comme il s'en élève dans ces mers maudites, l'a englouti: c'était La Pérouse, le premier Européen qui abordait dans ces parages. Malheureux, disait André Chénier,

Malheureux, tes amis, souvent dans leurs banquets, Disent en soupirant: Reviendra-t-il jamais?

Il n'est pas revenu, mais, dans la nuit morose, où végétaient les pauvres Ghiliaks, le navigateur a passé comme un astre étincelant. Ils s'en souviennent encore.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings