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Du Kremlin au Pacifique

LA TAÏGA

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Katia s'est mise à la portière et désignant du doigt un point argenté à l'horizon, elle se retourne en criant: «Un arbre!» Cet arbre, c'est un bouleau. Il est tout seul, en éclaireur, mais il en arrive d'autres, au bout de la plaine, comme un rideau de troupes. Ils se massent sur le champ de bataille. Duel à mort, en effet, entre la steppe et la forêt, et chaque année les arbres gagnent du terrain. «On dirait un parc», dit Katia. Un parc naturel dont l'herbe ne serait jamais fauchée, ni les massifs taillés, où les allées ne conduisent à aucun château, des charmilles désertes, un superbe domaine abandonné. Le soir, dans les larges espaces, les groupes de bouleaux éplorés ont une grâce touchante: avec un peu de complaisance, quand le jour baisse et que les feuillages se voilent, on peut se croire dans un parc à la Watteau: il n'y manque que les pièces d'eau, les musiciens et les marquises.

Ces belles perspectives ne sont que le prélude de la taïga. Bientôt on pénètre avec angoisse dans ses ténèbres. La forêt sibérienne est extraordinairement touffue et sombre; elle n'a pas de spacieuses futaies où l'air circule, c'est un amas confus de troncs tumultueux. A peine, dans le noir, distingue-t-on le cierge fin d'un bouleau, le candélabre d'un mélèze ou la dépouille d'un sapin culbuté par la foudre, pâmé comme un héros dans les bras de ses compagnons. Un parfum de terreau s'en exhale, ce sont des arbres qui pourrissent dans les fondrières, aiguilles sèches, écorces vermoulues, graisse féconde où des milliers de fleurs prennent racine, des fougères, des ciguës, des marguerites. Le triste est que là-dessous, il n'y a pas d'oiseaux. Vivent nos forêts sagement exploitées, nos anciens, nos modernes et nos baliveaux, où bouvreuils, fauvettes, mésanges et roitelets font leurs nids.

La taïga est un monde obscur. Elle n'est gaie que l'hiver: alors on y voit plus clair; c'est la saison où les villages renouent connaissance; par les matins de givre, les traîneaux filent, les chemins sont durs, l'équipage a bon pied, la buée s'attache à la crinière des bêtes et leur met des diamants sur le poil; avec de bonnes fourrures, on supporte l'air glacial, un doux rayon de soleil glisse entre les brindilles, les grelots sonnent. «Cours, mon cheval, vers l'isba où nos amis nous attendent et te donneront du vin chaud.»

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Il y a dans le bois des espaces défrichés où l'on aperçoit le bulbe d'un clocher, une masure d'un rouge vif, une jupe écarlate de faneuse, un paysan à la charrue poussant ses trois chevaux, tandis que la bergeronnette le suit dans le sillon. Bonne terre, semble-t-il. Les fermières viennent au train avec des poulets, des œufs, des crêpes, un teint frais. Leur petit œil éveillé ne craint pas ces messieurs de Moscou. Blondes aux tresses lourdes comme les filles de Novgorod, ou brunes alertes de l'Ukraine, de la Grande ou de la Petite-Russie, elles ont cet air déluré, piquant, frondeur qu'on ne trouve qu'en Sibérie. Pas de raison ici d'assourdir la voix. «Chez nous, dit le proverbe, on a les cheveux sauvages», la parole aussi. Ce n'est pas une fleur pâle, cette jeune Sibérienne qui vous offre en plaisantant un panier de myrtilles dont on dirait qu'elle s'est barbouillé les joues.

Il n'est pour attrister le regard que les arbres abattus: on leur fait une entaille dans le pied dont ils meurent; au lieu de les trancher en pleine sève, on attend qu'ils soient secs, et le bûcheron paresseux les coupe à hauteur d'homme, laissant sur le terrain quantité de souches qui, à la longue, ressemblent à un cimetière. Rien n'est lugubre comme ces troncs sans feuilles, qui languissent et implorent le coup de grâce.

Mais la terre est si jeune, si généreuse, on la sent remplie de ferments qui travaillent. Il y a le long des fossés de grandes fleurs d'un rose ardent, effréné, des massifs d'angéliques et de reines des prés, courtisées par des milliers de papillons dorés, sanglants, des semis de fleurettes blanches sur toutes les eaux dormantes. Les moustiques virevoltent dans l'air chaud. Aux clairières, les bouleaux s'entrelacent autour des mares que l'hirondelle frise en volant, puis le bois ténébreux recommence, la nuit brune où l'on croit voir des loups. Beau pays dont les forces s'éveillent: il vous donne des sensations troubles et puissantes, de la fièvre et de l'étouffement. Comme l'épervier qui plane dans l'azur et jette son cri triomphant, on voudrait s'élancer, trouer ce manteau sur lequel on sent la lumière. Perdu dans ces grands bois où l'on pourrait marcher des semaines, on leur trouve tout de même une jeunesse qui sent bon.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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