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Du Kremlin au Pacifique

LA DESCENTE DU FLEUVE AMOUR

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C'est le chemin des émigrants. Ils encombrent le pont du bateau qui descend la Chilka, ils dorment à la belle étoile, sous des couvertures. Les coqs du bord les réveillent, mouillés par le brouillard, éblouis par le matin; ils vont faire leur prière à l'avant, penchés sur la rivière qui les entraîne, persuadés qu'ils marchent vers le bonheur. Le soir, les soldats chantent et tous écoutent, ravis, les voix mâles qui résonnent dans les couloirs de roches. Quelques-uns se tiennent à l'écart, les malades, les tristes ou des amoureux peu bavards. Un couple savoure sa lune de miel: c'est un robuste ouvrier des chantiers de Vladivostok, qui est revenu au pays, à Tobolsk, chercher sa fiancée, une blonde aux yeux pâles. Pour s'occuper, la femme a pris sa machine à coudre et festonne de petits bonnets. Le gros lourdaud regarde sa libellule avec émerveillement; par moments elle lève les yeux et pose franchement sur lui son regard humide. Ceux-là ne doutent pas de l'avenir.

Les Jaunes sont relégués dans l'entrepont, contre la machine. Les Mandchous s'en consolent, il y fait chaud et la place importe peu, pourvu qu'on puisse fumer et s'égayer en compagnie. Mais le Chinois fait bande à part, froissé dans son orgueil. Un riche marchand de Chang-Haï ou de Tientsin est outré de se voir confondu avec des portefaix et de se morfondre, lui qui a chaussettes blanches, fins souliers, gilet brodé, sous une écoutille. Un groupe de Coréens en habits neigeux, rêvassent en fumant la longue pipe, paisibles jardiniers venus au bord de l'Amour planter leurs choux. Enfin, dans la cuisine, un Japonais, quand tout le monde est endormi, veille encore à la chandelle sur sa grammaire russe, c'est le petit serpent à fond de cale.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Le bateau brûle du bois et refait tous les soirs sa provision de bûches. Du train dont va le pillage, il n'y aura bientôt plus de forêts, la fournaise croque à plaisir les chênes, les érables, les peupliers. Par les nuits sombres, c'est un beau feu d'artifice, sur la rivière, dans ces grands défilés où elle tourne. Le cirque de montagnes qui nous entoure est plongé dans l'ombre, mais elles se devinent à la pâleur du ciel sur leur crête, aux tournants où la lune apparaît, fouillant dans les sapins et faisant jaillir des silhouettes d'arbres, des bouleaux, des fantômes. La rencontre d'un bateau dans ces nuits pâles tient du prodige: ses lampes rouges s'aperçoivent de loin, elles arrivent comme les prunelles d'une bête, suivies d'une carcasse phosphorescente. La cheminée lance des étincelles, on entend battre les aubes, la sirène mugit, et le monstre s'éloigne dans la nuit, lent et mystérieux, comme un spectre au travers duquel on aperçoit la lumière de l'âme.

L'arrêt, nécessaire pour charger du bois, permet aux petits marchands de framboises ou d'airelles d'exercer leur industrie. Ils apportent aux passagers des pains de beurre, emmaillotés dans une feuille de chou, de la crème aigre, des pommes sauvages, et les Cosaques rôdent autour. Ces marchés d'occasion souvent tournent au tragique: le Cosaque vide la corbeille, le bateau siffle et la paysanne bernée se lamente et se tord les bras sur le rivage. Alors, bon prince, le soldat lui lance son panier et son écu qui tombent à ses pieds, vite elle regarde si la pièce est fausse et, souriant à travers ses larmes, elle envoie au taquin un baiser qui lui pardonne.

Un charme imprévu de la route est la rencontre des îles qui sont fréquentes au milieu du courant: c'est un point léger sur l'horizon, une épave qui grossit et devient tout doucement un bout de terre effilé, animé et couvert de grands arbres aux têtes bouclées. Ces îles légères au milieu de l'eau, à la limite du ciel, ont une grâce mélancolique; sur un déluge sans bornes, elles captivent le regard et semblent venir à nous comme des navires chargés de feuillage. Jamais leur charme n'est plus attrayant que dans ces matinées, faites exprès, de brouillards et de transparences, où, dans un lointain vaporeux, on les voit s'avancer, sveltes et souriantes. Le rivage est souligné par une bordure de saules, fléchis par le courant, le soleil argente toutes les feuilles, l'eau glisse entre les racines, et la verdure, rajeunie par la rosée, scintille comme en avril. Ou le soir, quand le coucher de soleil est d'une violence espagnole, une ville semble brûler à l'horizon, du brasier s'élèvent des fumées noires, toute la largeur du fleuve est en feu; alors comme des joyaux sombres l'archipel se détache sur un fond d'or. Jardins secrets, impénétrables, qui recèlent du bonheur: l'indigène, frappé de leur mine heureuse, les a surnommées les «îles de la lune de miel».

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Fi du miel, pense la pauvre étudiante, calfeutrée dans sa cabine, qui ne paraît même pas au dîner et relit dans la solitude son cher Kropotkine. Un merveilleux pays se déroule sous ses yeux sans pouvoir l'arracher à ses livres. A l'idée qu'elle n'a pas une pensée commune avec les gens du bateau, elle s'enivre, pauvre fille de vingt ans, abusée par des chimères. Pourtant de si bons yeux n'étaient pas faits pour la haine, et tant qu'une femme n'a pas coupé ses cheveux, il n'en faut pas désespérer.

Une jeune dame met la gaieté à bord: c'est le fruit savoureux issu d'un Cosaque et d'une Mongole, marquée par les deux races. Du désert, elle tient son port royal, sa rapide manière de tourner la tête, de bouger les épaules et les hanches, de mouvoir le poignet, de cambrer les reins, comme une écuyère assouplie; l'air indépendant, un front à fendre l'espace et des yeux, des diamants noirs, dans un teint mat. Qu'elle mènerait bien à cheval dans la steppe, avec un grand chapeau de velours, les troupeaux de sa mère! Sa voix a des éclats nets et cinglants. Quel élan dans tout ce qu'elle fait, quelle élégance! Les Russes en sont ébahis; le capitaine, vieux philosophe, qui navigue depuis trente ans, la regarde avec admiration quand elle jette à table ce feu qui l'anime. Elle voyage pour son plaisir, pour voir du pays, avec ses trois enfants chez qui le sang mongol a encore prédominé. Son mari, capitaine, est à la guerre. Elle a mis à son garçon une tunique et un képi, elle endort ses petites filles avec des chansons de route. Pourtant, quand ils sont couchés, elle aime, enveloppée d'une peau de chèvre, à monter sur la passerelle et à rêver entre le ciel et l'eau, sur ce grand pays submergé, comme au lendemain d'un déluge; ses yeux sont faits à ce large horizon, elle n'en a jamais vu d'autre, et, dans ses moments de délassement, elle se souvient qu'elle est sibérienne.

Cependant les pays se succèdent, tous noyés. L'impression, déjà ressentie dans la taïga, d'une grandeur accablante, vous poursuit. Le fleuve a parfois plus de trois verstes de large, sans compter ses bras errants et ses lagunes, où l'on se réfugie en cas de tempête. Sous les roseaux, agités par le vent, un campement s'improvise, il se trouve toujours dans l'équipage un joueur de guitare, les autres chantent; la journée passe à l'abri. Le soir, la tempête apaisée, dans la savane qui ne se courbe plus, un feu s'éteint: près des cendres, un jeune soldat joue une mélodie d'une douceur infinie: «J'ai tant passé sous les fenêtres de ma bien-aimée que mes talons en sont blessés!» Personne ne l'écoute, il chante pour lui-même, il est bien loin d'ici.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Du temps où il n'y avait pas de chemin de fer, le seul trait d'union entre le Baïkal et le Pacifique était ce chemin d'eau, tortueux et lent. Vers la fin de l'été, une kyrielle d'écueils qui affleurent rendent la navigation pénible et tous les voyageurs gardent dans l'oreille le cri du sondeur penché à l'avant, sur sa perche, avertissant la nuit d'une voix monotone le pilote qui louvoie entre les signaux. Mais ce long voyage était plein d'attrait, la rivière à chaque coude réservait des surprises; tantôt, serrée comme une couleuvre entre les pierres, elle menait à de grands cirques fermés où l'épervier planait dans le silence; tantôt, quittant ces lieux sauvages, elle se donnait du bon temps dans la plaine qu'elle couvrait de roseaux et de saules, entravés dans ses bras. Les bateaux n'allaient pas vite mais laissaient le loisir d'admirer. Les couchers de soleil se gravaient dans les yeux, la couleur sombre des eaux, à la tombée du soir, brune comme ces pensées de velours que les Russes appellent les «yeux d'Annette». La nuit, si le brouillard se levait, le capitaine jetait l'ancre; la halte dans la brume, pleine de murmures et d'étranges parfums, le silence, le courant froissé sous la quille, c'était bien émouvant. Les premiers rayons du matin dissipaient les nuées qui s'enfuyaient, légères, et le bateau les chassait devant lui comme un troupeau de fées.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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