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Du Kremlin au Pacifique

EN REMONTANT L'IRKOUT

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A mesure que le lac s'éloigne, les délicatesses du ciel s'estompent, la ligne prend un accent plus mâle, la végétation se fortifie, l'air durcit: nous approchons des hauts plateaux.

Nous sommes en pays cosaque. Les villages sont interminables parce qu'autour de chaque maison, le soldat-laboureur a son champ, son verger, sa pâture: aussi n'y circule-t-on qu'à cheval, même les femmes, car le temps n'est plus où dans le camp des Zaporogues la mère du Cosaque n'était pas admise.

Dans une colonie, où les hommes sont à la guerre, il n'est resté qu'une vieille, humble et gercée, avec une petite fille sauvage comme une chèvre. «Petite, va chercher des œufs pour les barines.» L'enfant, tandis que la vieille allume ses cotrets, court pieds nus dans la boue, et revient essoufflée avec des œufs plein son tablier. Mais avant de rentrer, elle se lave les pieds au ruisseau. «Petite, mets la nappe et le couvert.» L'enfant obéit comme un soldat, en faisant de grandes enjambées et se mordant les lèvres quand elle passe, craintive, devant l'étranger. La soupe fume, la chambre est clarteuse, un bégonia fleurit la croisée. «Excusez-nous, dit la vieille, nous ne pouvons faire mieux», et les deux femmes nous observent du coin de l'œil avec anxiété. «Rassurez-vous, bonne-maman, l'omelette est délicieuse.»

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Les vallées qui descendent en pente douce de la Mongolie sont de longues coulées d'herbages: un peuple curieux, les Bouriates, chassé jadis du plateau mongol, a retrouvé ici ses pâturages, mais, devenus sédentaires et charpentiers, ils ont mis des clôtures à leurs parcs. On les reconnaît à leur habit bleu de ciel, à leur mauvaise petite pipe; le couteau dans la ceinture, le briquet sur la cuisse, la langue sourde et rauque, cuivrés, l'œil et les cheveux d'une noirceur diabolique, on les prendrait pour des sauvages, mais jamais on ne les croise qu'ils ne mettent pied à terre en soulevant leur feutre. Ils habitent des maisons de bois, rondes comme des tentes, le foyer au milieu de la chambre, un trou percé dans le toit; ils s'y accroupissent dans la fumée parmi les écuelles et les outres de lait caillé. La maîtresse du logis a des bottes, un caftan soyeux, un mouchoir de couleur autour des cheveux et des bijoux dont le cliquetis égaye. Du plus loin qu'elle aperçoit l'étranger, il est d'usage qu'elle coure au-devant de lui avec une jatte dorée pleine d'eau-de-vie, pour lui souhaiter la bienvenue: on n'entre pas dans le pays bouriate sans y tremper les lèvres.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Ces Bouriates sont bouddhistes. Des prêtres éduqués dans les séminaires du Thibet, rompus à cette liturgie, leur apportent des statues et des bannières de Lhassa dont ils décorent leurs pagodes. Comme leurs frères mongols, ils allument le bâton d'encens, offrent le gâteau de beurre à des dieux accroupis. Aux grandes fêtes du désert qui rassemblent les nomades, le Bouriate monte en pèlerinage, trouvant sans doute qu'on respire et qu'on prie mieux là-haut, dans l'air natal. Quoique lamaïtes, ils n'ont pas renoncé à leurs sorcelleries: derrière la pagode officielle, ils dissimulent leurs fétiches, les dieux monstrueux, démons, diables cornus, rouges, bleus, ricaneurs, effrayants, qui gardent encore leur crédit près du peuple.

Prince ou caravanier, un Bouriate n'est heureux qu'à cheval. Manier ces petits chevaux intrépides qui se nourrissent des écorces qu'ils mordent le long de la route, courir la montagne, colporter des nouvelles aussi rapidement qu'au désert, se griser de sa propre vitesse, c'est le plaisir du Bouriate, sur ce point resté nomade. Un voyageur dans ce pays de chevaliers errants trouve toujours une douzaine de compagnons pour faire route avec lui, le tirer d'embarras, au gué, si la rivière est dangereuse, polis, courtois et qui s'esquivent avec noblesse, lorsqu'on veut les récompenser. Vers le milieu du jour, on fait halte au milieu du bois, quelques éclats de bouleau allument le feu, à l'antique, trois piquets joints maintiennent le chaudron où cuit la soupe au thé, au gruau et au beurre. Le plus âgé fait la prière, asperge le foyer, jette aux quatre points cardinaux les premières cuillerées, libation qui n'est pas dénuée de grandeur, surtout lorsque le vent bouleverse les sapins.

L'Irkout, qui arrose ce pays, est un mauvais torrent impétueux. Il ne fait pas bon le traverser au temps des crues, le passeur dans sa nacelle fait de grands signes de croix, le troupeau de bœufs entraîné par le courant, atteint à grand'peine le rivage, des morceaux de la berge se détachent et troublent les ondes. C'est que, là-haut, dans la montagne, il a tourné longtemps avant de conquérir sa liberté. Dans ces défilés encaissés, il roule en grondant, jamais plus beau que le soir, quand son eau toute blême, qu'un peu d'écume blanchit, pousse ce chant de révolte, sourd, menaçant, coupé de sanglots, qui emplit le ravin. La nuit, sous les arbres, cette rumeur vous poursuit, c'est presque une voix humaine, une captive qui souffre, un frémissement de colère.

Dans les pures clartés qui descendent du plateau, les montagnes se détachent avec plus d'ardeur. L'immense plaine de Tounka est bordée par une merveilleuse chaîne cisaillée. Sur ses pointes, s'accrochent, dans les chaleurs d'orage, des nuages de pourpre, qui finissent par crever la nuit en larges gouttes: chaque éclair qui fend les ténèbres montre alors, avec un relief saisissant, cette bordure de pics, ce mur crénelé qu'on ne peut comparer qu'à un vieil étendard frangé par les batailles. C'est un beau drame à l'horizon.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

On chemine de longues journées par une allée forestière, percée dans les bouleaux. Le fossé est fleuri de pivoines, la gentiane bleue se montre sur les talus ainsi que le petit fuchsia qui sent bon, il y a du thym et de la lavande qui embaument, des digitales et des marguerites, baignées par un air salubre, merveilleusement ciselées, la fougère épanouit sa dentelle, toutes les plantes, trempées par les nuées, s'élancent avec cette vigueur que donnent la montagne et les pluies salutaires. Les sapins atteignent une taille inconnue dans les vallées, ce n'est plus la masse confuse de la taïga, mais de grandes futaies où la lumière répand ses ondes, l'arbre a pris toute son envergure. Des milliers d'écureuils badinent sur ces branches robustes, ils vous regardent d'un air mutin; on s'approche, la fourrure zébrée file comme un éclair. De grosses perdrix rouges, peu sauvages, viennent jusqu'au bord du chemin. Des abeilles et des papillons passent dans l'air. Les sapins ont un port vainqueur, les bouleaux une svelte jeunesse; de l'humble capillaire à la cime des grands arbres, la même sève généreuse circule.

Parfois les branches mouillées s'écartent, un bout de pré s'étale, clos de longues perches, un étang sert d'abreuvoir aux bestiaux, une aire à battre le grain, quelques huttes bien charpentées sous un toit de terre et de mousse, signalent l'habitation d'un Bouriate. Il vit là sur son bien, en indépendant, cultive son champ, coupe son foin, se nourrit de laitage, se met le soir à l'affût pour tirer le canard et envoie ses enfants cueillir framboises et myrtilles. La vie n'est pas toujours gaie dans ces solitudes, mais, du moins, chacun est le maître, un certain écart sépare les enclos; et quand l'isolement pèse, sur un bon petit cheval on va voir les amis.

Le dernier poste russe avant la frontière est un hameau sur le bord de l'Irkout, assourdi en toute saison par le bruit du ruisseau sur les galets. Alimenté par le glacier du Moukou-Sardik dont la tête majestueuse commence à barrer l'horizon, grossi par tous les ruisselets de la forêt, le torrent se démène comme un beau diable. Les cavaliers venus de Mongolie ou les maquignons russes qui montent jusqu'au désert se regardent quelquefois plusieurs jours par-dessus les flots mugissants. Le site est admirable, encaissé dans une âpre montagne, sous le ciel limpide des grandes altitudes, et l'edelweiss, laineux comme un bas de montagnard, brille au bord de l'eau glacée. La forêt s'arrête net à la lisière du plateau: la Russie ne va pas plus loin.

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Dans ce village-frontière, un pope et sa femme, humbles, mystiques, tentaient d'évangéliser les Bouriates. La tâche est rude, la Mongolie et ses couvents sont trop près et le Bouriate ne voit dans l'icone qu'un joli tableau à pendre au mur. Le clocher de l'église en planches sonne en vain dans la bourrasque, les paroissiens ne l'entendent pas, ils écoutent encore les dieux de la forêt, ceux qui bruissent dans les sapins. «Rien à faire avec ces mauvaises têtes, dit le missionnaire, tous des païens», et, montrant sa commune éparpillée dans les bois, il ajoutait, dernier terme du découragement pour un Russe: «C'est une vraie république.»

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Trois caravaniers vont nous conduire en Mongolie. L'un est un bel insouciant de dix-huit ans qui n'aime que son cheval et sa liberté. Son plaisir est de piquer des galops en plein bois, de casser des branches le long du chemin, de siffler comme un merle, charmant quand il court sous les arbres, avec l'audace de la jeunesse. Presque toujours silencieux, sa bonne figure sourit à mille pensées vivaces, comme une fontaine par un beau matin. Le second, marié, est un petit fermier de la montagne; il a pris la tête de la caravane et presse le pas, car on approche de la fin de l'automne et son foin n'est pas coupé. Le troisième, le plus vieux et le plus respectable, est veuf: des verres de lunettes troubles et fêlés protègent ses yeux malades, il a des cheveux gris, la taille voûtée. Toujours à l'arrière-garde, il chevauche gravement, échangeant avec les autres quelques mots sérieux, suivis de longues réflexions. Un chien blanc bat le taillis à côté de lui, il le prend sur l'arçon, aux pas difficiles, c'est un petit chien d'aveugle, frétillant et malin. Ce vieux, peut-être à cause de ses souffrances, respire la sainteté; le soir, à l'étape, les autres ne se lassent pas des belles prières et des légendes dont il a la mémoire garnie; en marche, quand il chante comme un prêtre à l'office, ils se taisent pour l'écouter et sa voix triste résonne jusqu'au fond du bois.

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