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Du Kremlin au Pacifique

LA VIE DE PROVINCE

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Les fouets claquent dans la grand'rue, c'est jour de marché, jour de fête pour Ajé-Ké, et tous les magasins du bourg, large ouverts, étalent leurs marchandises, pour attirer les campagnards. Ils viennent avec leurs doigts noueux tâter les fourrures de lynx et de panthère, la peau de chat ou de renard dont ils veulent fourrer leur pelisse, la vaisselle de cuivre, les petits pots bien forgés, bien battus, bien polis. Les femmes se laissent tenter par ces galons de village qu'elles cousent au col et aux poignets de leurs robes. La rue est pleine de monde, les rouliers poussent la charrette embourbée jusqu'à l'essieu, jurent sur leurs huit chevaux, s'arrêtent chez le carrossier à l'enseigne de la grosse roue, sous la gueule du dragon qui signale un mont-de-piété ou à l'auberge des Trois-Couronnes.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

La place du marché fourmille de vestes bleues. Installés sous de grands parasols, les vendeurs de pommes et de raisins chassent avec une queue de cheval la poussière et les mouches, les petits pâtissiers crient leurs noix confites d'une voix suraiguë, les marchands de grains, les maraîchers hèlent le client; autour des montagnes de choux et des jarres d'huile on discute, on rit, on se tape sur l'épaule. Le charlatan débite sa drogue devant un cercle de badauds. Un condamné traverse la foule, portant comme une collerette sa cangue, sans vergogne. Des barbiers opèrent en plein vent: comme à nos marchés du samedi, le villageois vient se faire beau, on lui renoue la tresse, on lui passe le rasoir sur le crâne, non sans quelques balafres. Des cuisines s'improvisent sur un réchaud de braise, les morceaux de mouton rôtis à la brochette se dégustent aussitôt sous une toile volante. Le soleil éclabousse cette foule remuante, vermillonne les grosses joues. Le vieux marchand de lunettes, dont les yeux fatigués fuient la lumière, se renfonce dans le coin le plus obscur et le plus frais de sa boutique; il a mis sur son front un abat-jour en papier vert; il est là, renfrogné, comme un sage qui médite; sa fille aux yeux rieurs surveille les clients et la place inondée de soleil; une alouette captive leur tient compagnie.

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Parmi les grosses fermières mandchoues, la femme d'un Chinois, menue, vieillotte, chancelant sur ses pieds mutilés, excite la risée des gamins. Elle est mise avec plus d'élégance, mais le peuple se moque d'elle parce qu'il la sent incapable aux travaux des champs, femme de marchand, de spéculateur, bonne à compter des piastres. Par une ruelle déserte, elle se dirige vers une maison enfouie sous des peupliers, au fond d'une cour encombrée de jarres. Le maître du logis est un grand négociant d'Ajé-Ké: des centaines de charrettes emportent à la côte son huile et ses fèves. Un ordre méticuleux règne chez lui; sur le parquet, les nattes blondes étincellent; la tablette des aïeux, les vases, les bibelots, ornent la pièce d'apparat; les boiseries ont des fleurs sculptées, le verrou est une rose. Le plaisir du marchand, à la fin de la journée, dans cette pièce qu'un jour voilé éclaire, est de déguster dans une feuille de porcelaine son thé en fleur, régal de riche. Trois femmes dans la salle voisine s'occupent à des soins de parure, se coiffent, piquent un jasmin dans l'édifice, se fardent: la plus jeune et la plus jolie a les autres comme dames d'atour. La toilette des enfants n'exige pas moins d'apprêt, il faut qu'ils soient mignons, costumés selon leur fortune; l'avarice du marchand n'a qu'une fissure, l'orgueil qu'il éprouve à couvrir sa famille de robes et de bijoux. Enrichi, le Céleste retourne dans son pays, mais il en vient un autre, qui le remplace: le négoce, les opérations à longue échéance sont dans leur tempérament; le Mandchou, bon enfant, laboure, et le fruit de la récolte reste aux ongles du Chinois.

L'homme le moins satisfait de cette bourgade est sûrement le gouverneur. Pour un mandarin, la Mandchourie c'est l'exil chez les barbares. A qui confier le secret d'une pièce de vers que les parfums d'une nuit d'été vous ont inspirée? Les finesses de l'esprit passent inaperçues chez ces rustres. Ciseler un compliment est peine inutile. Sur la tête du fonctionnaire, la présence des Russes est comme un orage menaçant; il danse sur la corde raide entre Pétersbourg et Pékin, et, ne sachant jamais auquel il est prudent d'obéir, pour s'épargner les soucis, il se calfeutre dans son palais, ne sort plus, déclare qu'il a la migraine; chaque matin, de ses yeux apeurés de fumeur d'opium, il regarde dans la glace si sa tête est toujours sur ses épaules, il tremble comme un lièvre au gîte.

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Blottie sous de vieux peupliers, Ajé-Ké possédait quelques pagodes; leur cloche de bronze appelait les fidèles, chaque corps de métier avait son autel et son dieu; les forgerons, les orfèvres, les cuisiniers, priaient le leur. Mais tout s'est écroulé dans la révolte des Boxeurs et les représailles; les idoles sont en poudre, les brûle-parfums, les vases ont disparu, la cloche est fêlée, dans les encoignures du toit les tourterelles seules chantent l'office. Même abandon au cimetière: les sépulcres entr'ouverts montrent leurs squelettes, bonnets de velours, boutons de jade, cigognes brodées que la pluie et la neige diluent; les morts, richement parés le jour des funérailles pour accomplir les rites, gisent maintenant, délaissés, sous les vieux arbres, des nuées de corbeaux sur leurs coffres; la piété filiale n'en demande pas davantage.

Dans un quartier éloigné, au bout d'une rue, près d'un étang au bord duquel se font les exécutions capitales, une petite mosquée rassemble tous les soirs ceux qui exercent un métier sanglant, les bouchers, les assommeurs de bœufs. Se sentant honnis dans les pagodes, ils se sont faits musulmans. Le salle est décorée de versets du Coran, le sol est couvert de nattes; les Mandchous se déchaussent, coiffent un turban, se prosternent vers l'alvéole creusée dans le mur du côté de La Mecque, et l'appel à la prière du soir, que chante le muezzin de son minaret, résonne singulièrement dans ce pays lointain.

La foule animée des soirs de marché s'est dispersée, la dernière charrette s'éloigne, une mule rue dans les brancards; les bruits s'éteignent et derrière les murs de terre et les carreaux de papier commencent les chuchotements nocturnes, les lueurs tremblotantes soufflées dès que la patrouille approche. D'un bouge illuminé s'échappent des cris de détresse. Notre ami s'est élancé: un soldat bat une femme, il veut l'arrêter: «De quoi vous mêlez-vous? crie du fond du cabaret une voix d'ivrogne, cet homme est avec moi. Passez votre chemin.» C'est un officier qui s'enivre avec son subalterne. «Vous voyez un gradé de la dernière promotion, dit tristement le Courlandais. On les a nommés trop vite. Ils ont les galons sans l'honneur.» Nous sommes revenus, n'osant plus rien nous dire: les Chinois, terrifiés par l'algarade, avaient soufflé leurs lanternes et filé prudemment, en rasant les murailles.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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