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Du Kremlin au Pacifique

DANS LE TRANSSIBÉRIEN

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A chaque départ, une légère fièvre règne dans la gare de Moscou. Ces wagons qui roulent si loin et rapportent l'odeur du désert, laissent toujours sur le quai des mouchoirs qui s'agitent, des femmes qui pleurent; c'est une petite ville de province qu'ils transportent, pleine d'intrigues et de romans. Onze jours, c'est long; l'ennui rapproche et chacun veut savoir pourquoi l'autre voyage, à la poursuite de quel merle bleu.

Celui-ci au nez cabossé, à la figure rougeaude, tiquetée de poils roux, les cheveux rêches, l'œil d'un bleu pur, sous un front bas et plissé, est un consul qui va rejoindre son poste. Sa face rayonne, quand il dit, en se frappant la poitrine: «J'ai l'oukase de Sa Majesté dans ma poche.» Une vraie pâte de Grand-Russe, opiniâtre, douce, née pour le labeur et le service. A vingt-cinq ans, ayant mauvaise vue, il a quitté la flotte, carrière brisée; il est redevenu docile étudiant, s'est assimilé, avec cette mémoire souple des Slaves, les langues de l'Asie; et de suite on l'a envoyé aux frontières: c'est sa place. Renfrogné, grognon, un ours en tanière, bouleversé comme une vieille femme par des présages, trois bougies allumées, deux mains en croix, il donne de lui une piètre idée. Une minute après, c'est un autre homme, un mot l'a fait sortir de sa coquille, l'enthousiasme le transfigure, il raconte sa joie d'aller en Mandchourie. Puis, avec des Français, il entre en confidences; des souvenirs de sa vie de matelot, l'enivrement d'une fête à Marseille le rendent tout à coup éloquent. Et soudain, volte-face, il rougit et se renfonce dans un silence bougon.

Le soutien de ce grand taciturne est une jeune femme, fluette, brune, vive, deux grands yeux d'encre, élargis par la migraine, dans un étroit visage fané, des yeux à aller jusqu'au bout du monde. L'alouette en Orient gazouille pour le maître. Ils ont passé leur lune de miel au Turkestan, elle avait des femmes sartes pour compagnes; il fallait bien voir âme qui vive et ces grandes romanesques lui ont confié leurs amours: il lui en reste dans les manières un léger abandon. Quand elle chantonne, c'est en mineur, comme les mahométanes. Mais elle a du sang de Cosaque dans les veines; elle sait, devant l'obstacle, donner le coup de cravache et son rire balaye tous les nuages.

Deux beaux enfants, un domestique turc et un chien complétaient ce ménage. Nés sur les frontières, élevés chez les nomades, le vent du désert dans les cheveux, les polissons mettaient à une rude épreuve la douceur de l'épagneul et la patience du Sarte. Katia avait des yeux de velours dont ses petites amies du Turkestan lui avaient déjà appris l'usage; le gamin enfourchait tout ce qu'il trouvait, coussin, genou, le plus souvent la croupe du chien dont les yeux d'or ne bronchaient pas. Le soir, pour calmer ces deux impatients, le musulman cherchait dans sa mémoire un vieux conte de caravanier; ils fermaient les paupières en croyant respirer des jasmins, et le chien, bourré de chocolat, se couchait à leurs pieds, la patte sous son oreille endolorie.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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