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Du Kremlin au Pacifique

LE BAÏKAL

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La foule s'en va, le dimanche, respirer au bord du Baïkal. Par un matin d'été, plein de promesses, il est doux, mêlé à ces cœurs simples, de remonter lentement la belle vallée de l'Angara. La rivière que l'on côtoie emporte en fuyant le reflet des sapins. Les îles, modelées par le courant, ont pris la forme d'un glaive; des troupeaux de chevaux s'ennuient dans leurs pâtures, les plus impatients viennent jusqu'à la pointe, et n'osant se jeter à l'eau, la crinière agitée, frappent le sol de détresse et se mettent à hennir.

La brèche où passe la rivière est majestueuse et l'eau coule hâtivement. Dans ce couloir austère la montagne est si grave qu'elle met une sourdine à la gaieté des voyageurs. Soudain le fond s'éclaire sur un espace éblouissant, un cri de joie est parti du train: c'est le Baïkal.

L'Angara a percé le rebord du lac. Deux petits villages gardent les lèvres de la blessure, l'un caché sous les mélèzes, Listvennaïa, l'endroit de plaisance où l'on envoie les belles anémiques, l'autre, Baïkal, débarcadère pour les bateaux durant la belle saison. Entre ces deux hameaux, un passeur conduit sa barque dont l'eau reste longtemps troublée. Quelques martins-pêcheurs et des mouettes franchissent aussi la passe et se perchent au milieu sur un rocher tout blanc qu'on appelle la pierre des Chamanes, où le peuple s'imagine que les sorciers, les nuits sans lune, font leurs incantations. Tout est décidément extraordinaire dans l'Angara, même sa source, inépuisable, c'est la fille d'un dieu.

Le Baïkal est cerné par les montagnes, d'où lui vient sa beauté: l'œil brille sous un noir sourcil. Ses falaises élevées tombent à pic, ses plages sont rares, et comme il ne touche que des roches, il est d'une pureté sans pareille. Tout bon pèlerin gravit la montagne de marbre qui se dresse au bord du lac, couverte de thym, de lavande et de grandes fleurs sans odeur. Du sommet, on découvre, vers le sud, la rive de Transbaïkalie; au nord, les rives se perdent dans une mer lumineuse. L'après-midi est chaude, le marbre sur lequel on s'appuie brûle, le lac luit comme du plomb fondu. Sur les eaux paresseuses, calme plat, et la brume des beaux jours, saturée d'or. Une envie de sommeil et d'oubli vous gagne. Délicieuses journées qui compensent les rigueurs de l'hiver. De toutes les clartés répandues sur le lac on se remplit les yeux à satiété, on rentre à la maison avec des brassées d'églantines: tout n'est pas que douleur en Sibérie.

Les couchers de soleil, en été, se prolongent; le ciel ne peut se résoudre à fermer son écrin, les couleurs y font des gammes veloutées et voilées, dont la pureté de l'air permet de jouir et qui retentissent dans une eau délicate et sensible à l'extrême. Puis les étoiles s'allument, bien nettes, d'autres, au fond du lac, leur répondent. C'est l'heure où le Baïkal revêt son aspect le plus religieux. Penché sur l'abîme où vivent tant d'animaux étranges, comment l'indigène, le pieux Bouriate ne l'aurait-il pas divinisé?

Lac sacré, saint Baïkal,

dit une petite chanson que l'on fredonne au bagne,

Lac sacré, saint Baïkal, Fais que mon tonneau surnage; Bargousin, bon vent du Nord, Souffle sur les vagues et pousse-moi vers la côte. Un vieux forçat m'a aidé dans mon évasion; Quand je n'ai plus senti le poids de mes chaînes, Je me suis senti revivre dans l'air de la liberté. J'ai marché jour et nuit sous la forêt; Je faisais le tour des villages par les petits sentiers: Les filles des Cosaques m'ont donné du pain, Les brigands m'ont donné du tabac. Le tigre m'a épargné, L'hiver ne m'a pas gelé, La balle du Cosaque ne m'a pas atteint. Lac sacré, saint Baïkal, Fais que mon tonneau surnage, Que je ne sombre pas près du rivage!

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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