EN MONGOLIE
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Les chevaux se sont mis à hennir comme s'ils sentaient l'air libre, on les laisse errer à la lisière du bois, dans un grand pâturage, sous des étoiles innombrables. Le lendemain, le soleil se lève, étincelant sur d'immenses herbages fleuris d'edelweiss et de plantes inconnues, aux parfums violents, c'est le plateau mongol. Une montagne fière décore l'horizon, le Mounkou-Sardik, droit comme une tente; sa pointe a l'air d'un sceptre; sa tête est dans la lumière. Dans un pli de son manteau, une coulée de neige persiste comme une goutte de lait.
Ce pic a toujours eu le don d'attirer les Mongols; tout l'été la plaine est semée de grands troupeaux errants et les pèlerins accourent de plusieurs lieues à la ronde vers un petit couvent délicieusement placé au bord d'un lac superbe, le Kosso-Gol, au pied de la montagne sainte. Elle est la borne du royaume, la dernière citadelle du plateau, penchée sur les vallées brumeuses où le Mongol ne descend pas. Sa vue a réjoui nos Bouriates, les chevaux eux-mêmes semblent ravis de fouler l'herbe.
Le couvent lève, au milieu de la plaine, ses pavillons d'or. Déjà de l'horizon accourent des cavaliers, le soleil fait miroiter l'acier, le cuir des harnais, la soie des tuniques et les banderoles claires que les femmes portent à leur chapeau. Les chefs de tente arrivent en grand équipage, fiers de montrer leur avoir, une épouse plantureuse chargée de bijoux et de nombreux enfants. Pour des nomades habitués à la solitude, c'est un grand jour. Les vieilles femmes ouvrent la marche, encadrant les jeunes, toutes bien en selle, et le nourrisson, serré par une courroie autour des reins ou dans un petit berceau sur l'arçon, apprend déjà les cahots du cheval.
Les ruelles du couvent, qui n'entendent que des psaumes le reste de l'année, s'animent. Ces grosses princesses, parées comme des châsses, ont besoin d'expansion et d'enjouement, ce sont filles de pasteurs, amazones habituées au grand air, nourries de crème et de lait, intrépides. La fête est une occasion de revoir ses cousines. On se reconnaît de loin, on s'aborde selon l'étiquette pompeuse du désert, et l'on échange avec noblesse saluts et baisers. Il en est de géantes, d'une corpulence que le poids des jupes exagère encore, mais si lourde que soit l'écuyère, elle garde, signe de race, les traits fins d'un bijou. Cette beauté florissante, que de soins pour la mettre en relief! Les cheveux noirs, huilés, raidis sous des courroies, encadrent le visage, à l'égyptienne; sous le chapeau de velours aux grands bords relevés, une coiffe de perles et de grains de corail descend sur le front; un gilet chatoyant prend le buste; des colliers d'ambre; des coquillages, des pièces d'argent sont cousus au corsage et au bout des tresses; de grosses manches piquées, une ample crinoline ajoutent à cette majesté: l'élégance est de faire du bruit en marchant, de froisser des étoffes et du cuir. Écrasées par ce luxe, dépaysées, plus douces et plus modestes, les femmes bouriates qui sont venues à la fête se tiennent à l'écart, on les reconnaît à leurs vêtements bleu de ciel: le charme des vallées est dans leur regard.
Les petits novices qui font le guet sur le toit du couvent poussent un cri d'allégresse: le grand lama est signalé à l'horizon, on a vu trembler sa plume de paon, et les sonneurs de conques le saluent d'un mugissement. Un vieillard, fort affaissé, arrive en effet, sur un cheval paisible, et les moines se précipitent pour lui tenir l'étrier. Il est habillé de vieil or, une paire de sourcils blancs déborde ses besicles: à peine a-t-il mis pied à terre qu'il tire un flacon de jade, met sur sa paume flétrie quelques grains de tabac et prise. Le supérieur du couvent s'approche avec cérémonie de ce grand personnage, échange avec lui la tabatière et, pour fêter son arrivée, commande une salve de gongs et une distribution de tartines de beurre.
La nuit d'attente qui précède une fête est toujours belle; les pèlerins flânent, inoccupés, l'âme prête aux émotions. Il s'en offre une, exquise, la vue que l'on découvre au bord du lac. Avant le coucher du soleil, ils viennent donc, à cheval, jusqu'à la grève, le flot bleu caressant chante sur les graviers, l'espace s'étend devant leurs yeux, un beau glacis, frôlé par les mouettes. Est-ce le relief des montagnes, fines comme les bords d'un calice, la pureté d'une eau que rien ne trouble, même pas un nuage, le Kosso-Gol avec son visage transparent soulève l'admiration. Même quand un frémissement l'agite sous les flèches du couchant, il ne perd jamais ce calme, ce grave sourire qui plaît tant aux Mongols.

Sur un point du rivage, ils ont dressé, face au lac, des faisceaux de perches: là reposent leurs vieux sorciers, ces chamanes qui reçoivent encore, défunts, les prières et les offrandes. Le pèlerin ne manque pas de leur apporter une écharpe, un pigeon, ou un éléphant en bois sculpté. Le bouvier dans la plaine aperçoit ces tombeaux qui tranchent sur le ciel clair.
Une vertu bienfaisante s'attache au Kosso-Gol: c'est un refuge. Les oiseaux sauvages cessent de l'être sur ces rives où personne ne les chasse, l'alouette se lève sans crainte à deux pas du cheval et il y a tant d'hirondelles que c'est tous les soirs, sur le monastère, un lacis de cris éperdus, qui durent jusqu'à la nuit close.
