LES BORDS DE LA COUPE
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Un vieux Cosaque, l'«Ancien», nous gardait. La façon dont cet homme comprenait son devoir était touchante. On lui avait commandé de veiller sur les étrangers, il veillait. La nuit, dans les auberges, il couchait en travers des portes; sa femme avait glissé du pain blanc dans son bissac, il le donnait: toute sa préoccupation était de servir, d'obéir et de contenter ses maîtres. On rougissait presque de lui adresser la parole, car il se mettait aussitôt au port d'armes, le bonnet à la main et il avait des cheveux blancs. Le voyage en carriole devait le sortir de ses habitudes, c'était un vieil homme rangé qui avait femme, enfants, un petit bien qu'il ne quittait jamais; il portait un bel habit de velours et disait volontiers: «J'ai de quoi boire du thé jusqu'au menton, Dieu merci!» A sa peau de mouton, à sa figure honnête, on devinait qu'il arrivait droit de son village; mais les railleurs, avec lui, n'avaient pas toujours le dessus.
Il est rare que l'étape arrive avant la nuit, la course est longue, beaucoup de côtes, et le cocher, comme les papillons, a mille choses à dire aux fleurs de la route. Ces trajets dans les bois ont leur charme: grâce au lac qui embellit tout ce qui l'entoure, la forêt semble habitée; sous les sapins, il y a de légers bouleaux, sous les bouleaux, des noisetiers, des sorbiers, à terre des fougères, des anémones, des digitales et des ailes de feu qui voltigent. Des chapelets d'hirondelles au ventre blanc font la causette sur les fils du télégraphe, les marmottes devant leurs terriers, de loin, font la nique aux passants. L'extrême légèreté de l'air donne une grande douceur aux feuilles mouillées. Quand on arrive en haut d'une côte, un large horizon bleu se découvre, des chaînes tendues comme des voiles aux plis légers, sur le front d'un ciel pâle, une suite de longues vallées harmonieuses, un pays modulé, musical.
«Postillon, dépêche-toi, on n'y voit plus.—Oui, mais regarde le beau ruban d'étoiles sur nos têtes.» C'est étonnant de rouler la nuit au milieu des sapins; quelques-uns se penchent comme s'ils avaient à vous parler; d'autres ont des diamants dans leur chevelure. Nous allons d'un train de poste, montant, dévalant. Enfin, dans un creux noir, un point d'or scintille, c'est l'auberge. Elle est en sapin neuf, petite, on n'y trouve que des œufs durs et du thé, mais par la fenêtre ouverte la nuit entre. Pas de lune, mais suffisamment d'étoiles pour voir entre les arbres les vapeurs légères du crépuscule. Tout près, un murmure de source. Au ciel, une grande fête, des lumières dont quelques-unes se détachent, et, comme au bord d'une mer calme, un grand silence.

Kultuk est un petit port au bout du lac, placé juste à l'endroit où la rive décrit une courbe magnifique entre les montagnes du fond. Les pêcheurs qui l'habitent ont l'immensité sous les yeux. Dans ce malheureux village, quelques peaux de mouton séchaient au soleil, personne dans la rue ni aux carreaux. Mais, sur la grève, des enfants jouaient dans les épaves, ils prenaient ces morceaux de bois blanchis par les eaux, les jetaient aussi loin qu'ils pouvaient avec leurs petits bras et le Baïkal les leur ramenait, ne voulant pas de tache sur son manteau. Ou bien ils regardaient jusqu'au fond du cristal les galets dorés par le soleil.
A partir de Kultuk, la route longe le lac à flanc de coteau. Il apparaît, entre le bout des feuilles de sureau et de noisetiers, gonflé par une brise légère. Le Baïkal est surtout charmant, par une matinée chaude, quand il est d'huile et que, de temps en temps, une mouette se pose dessus. Un petit poisson saute en l'air et provoque de longs frissons. De grands plis soulèvent le velours, comme une respiration profonde.
Fraîches demeures entourées de vergers, prairies qui descendent vers le Baïkal, église rustique, couverte d'écorce, tous ces hameaux nichés dans un repli du rivage respirent la paix et le calme. Chacun vit pauvrement avec du lait, des œufs, sur la pêche et la récolte, une petite vie bien à l'écart, mais l'horizon lumineux devant soi: les yeux des pêcheurs en gardent un brouillard bleu. Les fermes sont aménagées pour l'hiver, doubles fenêtres, portes matelassées, grand poêle, crépi à la chaux, et sous le manteau de la cheminée un berceau suspendu à une perche.
Après les grandes pluies de l'été, tous les ruisseaux sont débordés. On traverse des torrents déchaînés. Entre deux files de peupliers, la rivière descend de la montagne en mugissant. Plus de pont, elle a tout brisé et couché le long des berges des carcasses de sapins, les racines en l'air. On la sent qui mousse dans la nuit et qui frémit comme un cheval emporté. Cependant le passeur pousse son bac: sur l'autre rive, une grande voiture de foin attend, le paysan à la tête des chevaux; une jeune femme, assise tout en haut, mange des cerises. Comme l'air est pur, les voix résonnent. Quel timbre juste ont les Sibériennes! Elle a crié bonsoir. Le beau cri mélodieux sous les arbres avec les harmonies profondes du torrent qui grondait!

Quand la route est impraticable, il reste la voie du lac. Des pêcheurs nous conduisent, très doucement, à quoi bon se hâter! sur l'eau stagnante et pure. Le temps est lourd, le Baïkal couvert par une vapeur d'étuve et les mouettes accablées nagent en dormant. Nos rameurs, par intervalles, s'arrêtent, dans un religieux silence, presque une angoisse, la barque est suspendue sur un palais de verre, les gouttes tombent des avirons une à une. Vers le soir, le soleil perce: au ciel qui n'avait pas souri de la journée, le couchant met un peu d'incarnat, tardive aurore. Dans l'âme sibérienne, grise et morne d'ennui, il arrive aussi qu'un beau sentiment jaillisse vers le soir.
Sur le bateau qui nous ramenait par une belle nuit d'étoiles, un violon et une harpe jouaient des valses amoureuses. Un cercle de soldats les écoutait, émus par ces airs flottants si bien d'accord avec les langueurs d'un lac d'Orient. Ils ont chanté à pleine voix une mélodie sibérienne, entraînante et naïve, et puis le violon a joué seul. Le cœur tremble toujours quand un violon chante aux approches de la nuit. Celui-là profitait du silence et comme un rossignol il se grisait de sa douleur.
