LA TRANSBAÏKALIE
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Après avoir goûté du désert, quel bonheur de retrouver la forêt sibérienne, la fraîcheur d'un sous-bois de bouleaux, des rivières qui marchent, des arbres humides, des nuages, et de ne plus sentir l'odeur âcre de la steppe. C'est par les chemins du nord, rudes et brumeux, sous le couvert des forêts, le long des lentes rivières, que les Russes ont gagné l'océan.
Pour atteindre le fleuve Amour, il faut traverser la Transbaïkalie. Elle a déjà la couleur blonde de l'Extrême-Orient, des vallées sablonneuses où la rivière fait des détours, des flancs maigres et séchés par le vent de Mongolie. Mais la lumière est incomparable. Baigné par ce ciel étonnant, il suffit d'un beau pin vigoureux pour peupler le désert. La plus mince fleur d'or brille sur sa tige. Mille corolles cachées, bleues, violettes, d'un rouge brun, d'un soufre ardent, gentianes et clochettes, myosotis, marguerites, et l'œillet du poète, toutes fleurs naines, mais d'une rare élégance, respirent cet air miraculeux. Hiver comme été, c'est une clarté dont rien n'approche. Que de malades ressusciteraient si on pouvait les amener ici!
Il arrive aux stations des paysans d'un autre âge. Un vieux bonnet surtout attire les regards; comme la coiffure crochue des doges de Venise, il se relève en corne, drapé dans un châle voyant, cachemire dont les franges encadrent un noble et sérieux visage. La femme, si drôlement coiffée, porte cotillon court d'un rouge franc, tablier pressant le buste, collier de grosses boules d'ambre, gorgerin de perles et des boucles d'oreilles d'argent massif, comme dans l'ancien temps. Tout en elle est suranné, ses manières dignes et calmes. Au milieu de ses pots de crème, elle est le point de mire des quolibets que lui décochent les voyageurs, mais qu'elle relève avec esprit. La vente finie, vivement elle rajuste les bords de son turban, prend les rênes, le fouet et s'en retourne droite comme un I, vers une isba perdue dans la dune. C'est la fille d'un vieux-croyant, de ces moujiks exilés pour avoir trop aimé leurs vieilles coutumes. Ils furent les premiers colons de la Sibérie, les plus honnêtes, et la douceur même. Aujourd'hui, les hommes s'en vont, l'été, s'embaucher à la mine, les femmes, bonnes fermières, propres, accortes, viennent au train vendre leurs denrées. Comme les premiers ermites, ces buveurs d'eau et de lait ont défriché la terre: le vieux bonnet, le châle à fleurs et les bijoux de famille ne sont donc pas si ridicules.
A une station isolée dans la montagne, le train s'arrête dans un grand silence. Au bout d'un pâturage, on aperçoit une petite fille, qui court, qui court, tant qu'elle peut, un panier de myrtilles à la main, de l'autre, portant à bras tendu une écuelle de crème. Elle arrive tout essoufflée et se met dans un coin en rougissant. La mauvaise vendeuse! Heureusement sa marchandise parle pour elle, les fruits, la crème s'enlèvent, et dans son poing fermé, elle tient des kopeks. Quelle aubaine! Vite elle retourne à la maison, au galop cette fois, au risque de casser son plat, fière d'avoir gagné sa journée; la mère sera contente, mais quel événement dans cette petite tête que le passage du train!
Dans les fonds, la rivière met toujours une coulée de verdure et les colons ont échelonné leurs postes le long de ce chemin luisant. Un bel été et de grandes pluies assurent au Cosaque son fourrage, au paysan sa récolte de blé, de sarrasin, de millet, son carré de chanvre et de pommes de terre, et des choux pour la soupe, de quoi vivre heureux dans l'isba flanquée de grands tournesols. Par-dessus les pâquis, peuplés de beaux troupeaux, les clochers se suivent tous bleus, tous en bulbe, les églises crépies à la chaux, les isbas rouges comme des coquelicots. Où poussent l'églantine, le cerisier à grappes, le bouleau, un Russe n'est pas dépaysé. Pourtant, quand la famille augmente, il faut bien que les jeunes s'en aillent. Une vieille femme conduit jusqu'au train un couple de nouveaux mariés qui émigrent vers l'Orient, emportant leur avoir dans un coffre clinquant; ils partent résolument: on leur a dit merveilles des pays d'outre-monts, la Sibérie est grande, ils ne lui demandent qu'un petit morceau fertile. Mais la vieille mère a moins d'assurance, elle sait qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, et puis, c'est dur de quitter ses petits: les yeux rouges, elle les embrasse et s'en va, sans tourner la tête, en mangeant ses larmes.
