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Du Kremlin au Pacifique

A LA CONQUÊTE DE L'ASIE

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La première station sibérienne est un rendez-vous de misères. Là, sous des baraques, les émigrants attendent leur feuille de route, avec des malles, des literies, des enfants, vêtus de blouses trop larges, de casquettes qui leur entrent aux oreilles, les pieds meurtris par d'affreuses bottines élastiques: une tribu campée sur ses hardes. La douleur a marqué la plupart des visages; il y en a de pensifs et de mornes, comme séchés par la foudre; une belle et grande jeune femme promène un regard distrait autour d'elle, ses petits lui prennent la main qui reste indifférente. Quel orage a courbé cette fleur magnifique?

Pour la première fois on entend le bruit des chaînes: une bande de condamnés passe avec la livrée du bagne, l'habit de bure, les entraves aux pieds. Un sous-officier fait l'appel: à la file les forçats sortent du rang et montent dans le fourgon; femmes et enfants les suivent chargés de paquets; sans les baïonnettes et ce bruit de ferraille, on les prendrait pour des émigrants.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Voilà donc la Sibérie. Elle apparaît d'abord comme une terre aride. On dit qu'au printemps elle est toute en fleur: les chevaux en ont jusqu'au poitrail; pour le moment, c'est un sol brûlé et décharné. Les cours d'eau sans pente s'égarent et croupissent, l'herbe est grillée; c'est l'image de la désolation, et l'odeur pénétrante et triste des herbes brûlées vous poursuit jusque dans la nuit.

Quelques nomades y campent durant la belle saison, des Kirghiz aux jambes torses, cuivrés, tannés, laids comme les cavaliers d'Attila. Ils vivent sous la tente: on découvre à l'horizon, dans l'air chaud qui brasille, leurs toits de feutre arrondis, on les voit galoper dans la steppe. Demain, si leurs chevaux n'ont plus d'herbe, ils décamperont. Au passage du train, viennent aussi des Bachkirs, drapés dans des soieries voyantes, grands, barbus, solennels sous un turban de mousseline, l'œil alangui. C'est déjà l'Asie, le chatoiement.

L'hiver, la steppe est atrocement nue. En glissant sur la neige, les coups de vent ont laissé de merveilleux dessins, des sillages, des traînées de moire, comme la trace d'un valseur. Quelle solitude! Pourtant, d'un pli du sol, un filet de fumée bleue s'échappe: c'est l'haleine d'un vivant, six mois bloqué, qui attend, au coin du feu, avril et la délivrance.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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