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Du Kremlin au Pacifique

UN OFFICIER

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C'était un Courlandais flegmatique, austère comme un chevalier porte-glaive. Il avait le type de la Baltique, froid, raide, un peu gourmé, de ces gentilshommes pauvres qui n'ont hérité de leurs aïeux qu'un sentiment très pur de l'honneur, une âme scrupuleuse et la vieille ardeur des croisades; comme un moine guerrier du moyen âge, il pensait que la Russie était à évangéliser et prenait son métier comme un sacerdoce. Le front trop découvert était un miroir à rêveries. Don Quichotte devait avoir ce long nez, ce crâne en pointe, cette taille maigre, ces jambes de sept lieues, et cet air souverainement distrait et détaché du monde. Il se perdait souvent dans des entretiens avec lui-même si absorbants que personne ne le dérangeait. Tout présageait en lui un original: la parole sourde et lente, écho de longues réflexions, l'œil tout à coup brillant et illuminé, le front barré par des convictions opiniâtres, la bouche encore jeune, douloureuse, d'un enthousiaste à chaque instant blessé par la vie.

Sorti de l'École de guerre, amoureux de gloire, il avait sollicité un poste en Mandchourie, espérant y trouver plus d'indépendance et d'élan pour éduquer le soldat, son rêve. Mais il ne réussissait guère: le peuple se méfie de ces natures inflexibles. Son regard rigoureux écartait les sympathies, il lui manquait pour plaire cette bonhomie liante à laquelle un aristocrate de la Baltique a toujours peine à condescendre. «Dans ta famille, lui disait sa jeune femme, on n'a pas de souplesse.»

Ces deux têtes rêveuses excitaient cependant au plus haut degré l'intérêt et la compassion, on les sentait pleines d'inquiétudes, de fièvres, d'espoirs, de chagrins et tout endolories par les coups du malheur. Ils étaient venus en hiver, par un froid terrible, gagnant leur garnison par des sentiers de montagne, à cheval; un des enfants était mort en route. Plus tard, un Chinois auquel on avait confié la plus petite, l'avait laissée tomber sur le feu. La terre promise a commencé par les mettre en deuil.

Mais l'infortune les ancre davantage dans leurs chimères, ils veulent vivre en justes et redresser des torts. La petite maison chinoise, où ils logent, est devenue l'asile des indigènes molestés. Devant les colonnes sculptées de la porte et les lionceaux de granit, une treille étend ses sarments; un jour les Mandchous l'ont apportée timidement, «pour que madame, disaient-ils dans leur parler rustique, s'asseye sous le feuillage et se rafraîchisse avec les grappes». Les musiciens venaient quelquefois jouer sous leurs fenêtres. Nos idéalistes ne rêvaient pas d'autre récompense.

Affranchis, disaient-ils, de tous les préjugés de leur nation, novateurs, esprits d'avant-garde, le passé les étreignait toujours. Elle lisait les écrits des révolutionnaires, mais elle feuilletait aussi ses cahiers de couvent; une fleur sèche l'attendrissait. Il ne serait jamais parti en voyage sans se faire bénir par elle d'une petite croix sur le front.

On ne pouvait s'empêcher de les plaindre, en dépit de leur raideur: ils souffraient, durs martyrs d'eux-mêmes; ils voulaient sortir de l'ornière sans trop savoir comment; l'injustice les révoltait, ils s'enflammaient pour des rêves, ils allaient de l'avant, comme les premiers croisés, ignorant leur chemin; c'étaient deux cœurs naïfs, stoïques et malheureux.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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