LA VILLE ALTIÈRE
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La plaine permet de voir très loin. Un mur fait bloc à l'horizon, l'œil n'en peut faire le tour: Moukden, la vieille guerrière, serrée dans son rempart comme une ville féodale, est restée hautaine et imposante.
Ses abords sont animés. Un marché aux légumes bariole l'esplanade de taches vertes et d'habits bleus; la place, bordée de vieilles pagodes, qui lèvent entre les feuilles leurs toits fourchus, exhale ce charme pieux des vieilles places de marché, consacrées par l'usage. Puis c'est un bruyant faubourg, pavoisé par des enseignes, éclairé par des étalages, ici des robes brodées, des soieries, des bijoux, plus loin la devanture d'un sellier, harnais ciselés, la vaisselle d'un batteur de cuivre. Le tapage est assourdissant. Le cordonnier martèle son cuir de bœuf, le fripier fait des discours, les chars embourbés se heurtent et viennent buter à l'angle des rues, sur de grosses bornes, merveilleusement polies; on tremble pour les aveugles qui traversent cette cohue, sans qu'une roue les effleure.
Le rempart, dont la crête s'enlève hardiment sur le ciel, est couronné de tours à double étage. Il faut y monter pour découvrir, dans son ampleur, l'aspect de la ville, barricadée comme une citadelle, dans un carré de murs. Moukden a conservé la ceinture impériale. On ferme encore, à la tombée de la nuit, ses grandes portes voûtées. Dans la cour intérieure, qui sépare les poternes comme un puits d'ombre, l'air est toujours délicieusement frais. Les désœuvrés y viennent écouter le boniment des charlatans, bâiller aux nouvelles, lire l'édit du gouverneur, en lettres d'or sur un placard sang de bœuf. Des conteurs populaires, accrochés à l'une des pierres d'angle, récitent d'une voix entraînante, tout d'une haleine, leurs longues chansons de geste, le roman national, et la foule scande la fin de chaque couplet d'un cri: on se croirait au moyen âge. Le soir est l'heure où le rempart est le plus majestueux; vers les murailles illuminées accourent de grands vols de corbeaux qui tournent longtemps par-dessus la ville avant de trouver leur gîte.
Déchue et désertée par les empereurs, l'ancienne capitale joue encore à la souveraine, ses rues ont de belles perspectives, elles aboutissent à de grandes tours sévères; Moukden a la beauté des résidences où des rois ont vécu. Le quartier réservé au monarque montre au fond des cours d'honneur les pavillons aux tuiles d'or, les rampes d'escalier en porphyre sculpté, les temples et les colonnes enlacées par des dragons fougueux. Dans les quartiers déserts enfouis sous des jardins, le long des rues étroites, tortueuses, bordées de murs chagrins, que déborde parfois un vieil arbre, près des étangs mélancoliques, on frôle d'anciens palais, des gloires défuntes: le marchepied, qui servait aux cavaliers pour se bouter en selle, brille à force d'avoir été usé. Ces vieux hôtels verrouillés conservent à la ville sa grandeur: on devine les parvis où les chaises se rangeaient, les vieux perrons aux capricieux balustres, le toit d'émail étincelant, et ces charmants logis, ornés de fines boiseries, où l'homme des Huit Bannières, sur ses nattes, oubliait les fatigues de la guerre et songeait à des passe-temps plus doux.

Quelques métiers de luxe ont survécu: l'antiquaire, assis au coin d'une rue, devant un carré de lustrine, manie avec amour des flacons de pierre dure, des anneaux de jade, de minuscules figurines de marbre ou d'agate, où jusqu'aux veines de la matière sont utilisées par une main espiègle. Nulle part, les orfèvres n'ont plus de goût; ces lourdauds de Mandchous mettent une adresse exquise à travailler l'argent. De plusieurs lieues à la ronde, les fiancées viennent choisir à Moukden leur parure de noces, le clou d'argent planté dans le chignon, le papillon de filigrane, l'aigrette fragile, le paon ou le phénix d'un si bel effet dans une jeune chevelure.

L'empereur et sa cour ont quitté le pays, mais la plus humble femme du peuple garde la mise discrète, le talon élégant, les grâces et la fierté d'une époque où la ville était dans sa splendeur.
