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Du Kremlin au Pacifique

LE BAS AMOUR

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Pour descendre à l'océan, il n'y a qu'un chemin, celui du fleuve Amour. S'il ne traversait ces terres énormes, elles pourraient dire adieu à la vie, c'est la veine qui charrie le sang. A la fin de l'automne, ce pays vous donne de la mélancolie, les forêts du bord de l'eau sont toutes flétries, les gros nuages des mers du Nord s'amoncellent lourdement dans le ciel; il fait déjà sombre comme à nos plus mauvaises journées de décembre. Une pluie fine et tenace dissout les feuilles mortes. De grands troupeaux d'oies sauvages filent à tire-d'aile sous les nuées, avec de longs cris d'angoisse. Mais, tant que le fleuve n'est pas gelé, les villages baignés par lui ne souffrent pas de l'abandon; les bateaux les visitent, ils apportent les nouvelles, emportent les tonnes de poisson: on vit. Arrivent les premiers glaçons, il faut allumer le poêle, tirer la pelisse de l'armoire, le traîneau du hangar; la grande nuit commence.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Un fil de corail sur le rivage annonce une pêcherie; les saumons écarlates, fraîchement écorchés, sèchent en plein air, gardés par les chiens, et la brise apporte une forte odeur de saumure. Une flottille de pirogues, les unes creusées dans des troncs de peuplier, les autres en écorce de bouleau, voltige sur le fleuve; les Goldes, rusés marchands, apportent aux passagers leurs salaisons, et c'est autour du bateau un tapage assourdissant, car toutes les femmes crient à la fois et elles ont la voix aigre. Un anneau passé dans le nez, une pierre alourdissant l'oreille, la tunique en peau de saumon, ornée d'enroulements gracieux, bleus et rouges, les bottes en peau de phoque, elles sont parfois quatre ou six rivées au banc des rameurs, l'homme au gouvernail. L'habitude de naviguer jeunes leur donne les bras forts, la joue hâlée, la démarche pesante. Tous puisent dans une boîte ovale, décorée d'entrelacs, des feuilles de tabac qu'ils roulent en cigare. Pauvre peuple qui chasse encore avec des arcs et pêche au harpon; sa hutte est en baguettes de saules, il vit de peu, ingénument, mais, si l'on songe qu'ils passent dans les glaces les trois quarts de l'année, on s'étonne de leur résistance.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Dans ces pays ingrats, les nouveaux venus ont de la peine à s'acclimater. Une femme d'officier arrive, encore jeune et vivante. Jour par jour, le poison agit, la tristesse du ciel suinte sur sa jeunesse; bientôt fanée et désemparée, elle implore six mois de répit pour aller respirer l'air natal. «Vous ne pouvez vous imaginer dans quel désespoir on sombre, disait une de ces nostalgiques. Les beaux jours, ici, durent trois mois, coupés de pluies; quand le dernier bateau quitte Nicolaievsk, le martyre commence. On supporte bien le froid, mais l'ennui, les journées sans lumière, l'affreux délaissement. Je n'étais pas mélancolique, je le suis devenue.» Cette jeune femme, merveilleusement instruite, ardente musicienne, n'apportait plus aux actes de la vie qu'une morne indifférence; autrefois régulier, le visage, abreuvé de dégoûts, s'était plombé, elle avait la voix blanche des malades qui ont touché aux frontières de la mort. Un soir qu'elle avait joué au piano avec plus d'âme, étourdissant son mal incurable dans un flot de mélodies, ses garçons réussirent à l'impatienter; tous deux étaient habillés de même velours, coiffés de la même toque, mais l'un, robuste et brutal, battait toujours l'autre frêle et charmant. «Vous trouvez qu'ils ne se ressemblent pas, dit-elle avec un sourire ambigu. Ce gamin-là n'est pas mon fils, c'est un enfant de paysan. Sa famille est morte d'épidémie en une nuit, les voisins n'osaient pénétrer dans la maison, ils disaient: «Quand personne ne bougera plus, on les enterrera tous ensemble», et ils entre-bâillaient quelquefois la porte. Ce petit est resté deux jours avec ses morts; il a eu si peur que pendant un an il n'a plus parlé! Nous avons lu l'histoire dans les journaux. J'ai dit à mon mari: Adoptons-le. Mais vous voyez quel sauvage!» Et elle l'attire doucement dans ses bras, comme elle embrasse l'autre, d'une bonne lèvre triste.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Des indigènes d'un nouveau type abordent avec des cris étranges; ils surprennent par leur carrure, leurs épaules massives, leur coffre, leur tête rugueuse; les yeux ne sont ni en amande, ni bridés comme ceux des Jaunes, mais, ouverts, ils regardent franchement, la barbe est fournie, l'expression du visage simple et bonasse. Une calotte en cuir de chien rabattue sur les oreilles; par-dessus, un chapeau pointu en écorce de bouleau; un paletot de bure, un petit jupon, des bottes de peau, un anneau dans l'oreille, forment avec la pipe le costume étonnant de ces Ghiliaks. Ils habitent au bord de l'eau des maisons sur pilotis, couvertes par un toit à pignon, de perches entre-croisées; chaque cahute a son balcon d'où le pêcheur peut surveiller son barrage et ses filets; les poissons qu'il a pris sèchent sur un échafaud, le vent les balance, les chiens en dessous font bonne garde, car, s'il en tombe un, c'est pour le gardien.

L'extrême laideur de ces arriérés soulève d'abord un sentiment de gêne, puis leurs physionomies d'un autre âge attirent: l'homme lacustre est devant nous. Comme le bateau se remet en marche, ils font une prière en aspergeant les quatre points de l'horizon avec quelques gouttes d'eau-de-vie, regardent le village qui s'éloigne, les barques fines qui s'en retournent, portant, sculpté au bec de la proue, le canard protecteur, puis ils se couchent sur une peau d'ours et se mettent à boire démesurément.

Une matinée plus douce dégage parfois le ciel; un rayon timide descend sur les joncs et les oseraies, réchauffe la dorure des bois, crible l'Amour de gouttelettes d'argent et rayonne jusqu'aux chaînes bleuissantes de l'horizon. Alors l'aspect des îles est charmeur; vers des taillis de saules et des couronnes de peupliers le bateau navigue: l'une passée, une autre émerge, c'est un chapelet sans fin qu'on égrène, quelques mouettes commencent à croiser, un phoque montre son échine, la laine des roseaux voltige. Furtive embellie entre deux jours de deuil.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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