NICOLAIEVSK OU LE PARADIS DES ASSASSINS
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La petite ville montre une rangée de toits très bas sur le bord d'une falaise, le poids des nuages a l'air de l'écraser. Elle fait face au fleuve qui coule, à pleins bords, immense, d'une couleur grisâtre, et va se perdre dans les brumes. Sur l'autre rive, une montagne revêche la toise; autour, noyées sous la pluie, les forêts l'assiègent. Tout rebute et chagrine dans les objets qu'on voit. Il pleut, le ciel est triste. On trouve aux horizons une mine terreuse, un air désabusé.
Nicolaievsk, dit le proverbe, est une ville oubliée de Dieu. L'hiver dure huit mois, dont quatre d'isolement absolu, où la poste chôme; les journaux n'arrivent plus, les gens sont retranchés du reste des humains. Toutes les journées se ressemblent, toutes grises, la maison calfeutrée ne reçoit plus aucun bruit du dehors, il est dangereux d'aller chez le voisin, car la tourmente peut vous bloquer. Longues journées mélancoliques. La lampe reste toujours allumée; on lit, on relit la lettre d'un ami de l'an passé, un journal vieux de six mois, un livre qu'on sait par cœur; le givre colle ses algues au carreau, le poêle ronronne, et l'esprit peu à peu sombre et s'endort comme une mèche qui n'a plus d'huile.
Une troupe d'acteurs faméliques est venue jouer à Nicolaievsk et personne ne s'est dérangé pour aller les entendre. On meurt ici de ne plus vivre; qui pense à rire des ridicules de la vie? Les années de service d'un fonctionnaire comptent double, l'âge de la retraite vient plus tôt mais aussi les cheveux blancs. Pourtant, quand les forçats traversent la ville, la dernière avant le bagne, ils voudraient bien ne pas aller plus loin: à Sakaline ils rêveront de Nicolaievsk.
La récompense du bon forçat est d'y revenir séjourner l'été. Il aide aux travaux du port, il se fait cocher et mène ces victorias un peu délabrées, ces maigres chevaux qui donnent aux exilés l'illusion de Moscou. Libérés, les galériens ne veulent plus retourner dans leur village où ils seraient montrés au doigt. Ils restent donc à Nicolaievsk, le faux monnayeur épouse l'empoisonneuse; ils font souche d'honnêtes gens, car le crime chez les Russes n'est pas toujours l'indice d'une nature dégradée; dans un coup de colère ou d'ivresse, ils tuent, mais l'assassin peut être un bon ouvrier. On les emploie dans les maisons, ils font d'excellents veilleurs de nuit, très vigilants contre les voleurs, on leur met dans la main le coutelas du cuisinier. «J'ai beau me dire qu'il est repenti, disait une jeune femme; quand il vient prendre mes ordres, le matin, c'est plus fort que moi, je me sauve et je m'enferme à double tour dans ma chambre.»
Bonne Sibérie! Elle ne repousse personne, elle ferme les yeux sur le passé, n'ayant pas le droit d'être difficile, et finalement l'homme la bénit, c'est la terre de salut où l'on refait sa vie. Ces condamnés, qui ont tant à expier, créent des fils solides, opiniâtres et modestes, qui lavent la tache du nom. Si triste que soit ce bout du monde, il rend l'honneur à des hommes.

Il rend aussi la santé aux lépreux. Une vieille femme, émue d'en voir tant parmi ces pêcheurs, mal nourris, peu soigneux, a résolu de leur construire un hôpital. Pour trouver les fonds nécessaires, elle est allée, de porte en porte, quêter à travers la Sibérie. Au bord du fleuve où les malheureux tombaient en miettes, ne connaissant d'autre remède que l'ail sauvage, une maisonnette blanche maintenant les recueille et quelquefois les sauve. Un ancien forçat garde l'hospice; ces plaies rebutantes qui demandent un cœur aguerri, il les soigne: «Ces mains-là, dit-il, ont fait assez de mal, je ne veux pas mourir avant qu'elles n'aient fait un peu de bien.»
L'intérêt de tous les visages qu'on rencontre est qu'ils cachent un secret. Cet officier, qui boit, mais conserve dans l'ivresse un air de distinction, une parole toujours châtiée, est un désespéré, dont le fils, voleur, a brisé la carrière; il a demandé ce poste perdu pour ensevelir sa honte. Celui-ci a conspiré dans sa jeunesse et ronge son frein depuis vingt ans; ce beau gentilhomme a fait trop de dettes. Malades, naufragés, vieilles épaves, trouvant la nature encore moins âpre que les hommes, ils forment dans ce désert une société étrange, bigarrée, sans autre lien que le malheur. Voilà pourquoi ils ne vont pas au théâtre: «Nous avons chez nous, disent-ils, bien assez de drames et de comédies.»
