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Du Kremlin au Pacifique

RACE DE TRAVAILLEURS

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Un fleuve aux larges bords se présente à l'horizon, c'est le Soungari, sablonneux, encombré de grandes îles jaunes; il tourne avec lenteur. On ne juge de son étendue et de sa majesté que d'une falaise de sa rive gauche. Là, sous un bouquet d'arbres, contre l'auberge, on peut, des heures, contempler ce spectacle toujours noble. Il n'y a que les fleuves d'Asie pour marcher de ce pas sacerdotal.

Les terrassiers de la voie ont construit un hameau pour l'hivernage; ils n'y sont que la nuit, sur les nattes tiédies par un feu doux; de jour, ils fourmillent dans le chantier, jettent bas, en plein hiver, la grosse veste ouatée et travaillent nus. Ces rudes hommes n'ont qu'un plaisir, la flânerie du soir, dans la fumée bleue qui sort des âtres. Les petits métiers animent la rue, bonnetiers, sabotiers, fourreurs; le jongleur de carrefour escamote ses souris blanches, le devin tire l'horoscope, le scribe compose des épîtres, les restaurateurs crient leur menu. Les jours de fête, dans un petit vallon protégé du vent, un théâtre joue des farces, des pantomimes à grand spectacle. Ce n'est qu'une troupe de village, mais dans l'air pur les voix ont de l'écho, les acclamations emplissent la vallée. A la tombée de la nuit, chacun allume sa lanterne et s'en retourne sagement, en suivant la rainure des sillons.

Par les matinées limpides, les charrettes filent, nombreuses, à travers champs. La glace craque sous les pas de la mule, la campagne est ensoleillée et les fermes, dans le lointain, se détachent finement sous les grands cheveux dorés des saules. Le temps de la récolte est passé, c'est maintenant celui des charrois: sur la vieille route mandarine, passe une foule de voitures chargées de grain, d'huile. Huit mules traînent la charge et pour atteindre celles qui sont en flèche les charretiers ont de longs fouets. Des piétons se joignent à ces convois; on voyage par bandes, un violoneux pour charmer la route. La chaussée, construite pour des empereurs, est spacieuse: il passe, comme un ouragan dans la poussière, un escadron de troupes chinoises, ses étendards au vent: on se gare. Les bêtes s'arrêtent, toutes seules, à l'auberge, près de la margelle du vieux puits, car tout est vieux ici, le pont de granit et ses balustres, les lions pétrifiés qui le gardent, la figure blasée des passants et la terre brunie, estampée comme un vieux cadre, chargée de souvenirs.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

La plaine a de grands arbres qui entourent des sépultures, personne n'y touche, on les laisse vieillir, cela fait dans les champs des oasis, des bouquets gracieux. Peupliers debout sur les sépulcres, ramures caressantes, ils abritent l'aïeul enterré. Le cercueil est une borne que la charrue n'ose franchir, et la terre en est ennoblie.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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