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Du Kremlin au Pacifique

LA MER LIBRE

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Un vent tiède souffle au visage, la mer sourit au large, l'air est tendre et salé, de tous côtés on sent la présence des flots, deux lignes de montagnes blondes, légères, s'élancent vers l'horizon, le soleil chauffe délicieusement, c'est l'ardeur qu'on retrouve à l'extrémité des grandes terres léthargiques: pour que la Sibérie respire, il lui faut cette fenêtre.

Dorée par les feux du Midi, de mœurs plus légères, Port-Arthur n'est plus la ville sibérienne. La poussière, qui sent l'Extrême-Orient, a comme un parfum de décrépitude. Les coureurs qui vous hèlent en pousse-pousse, les portefaix bronzés qui enfièvrent le quai, les grandes rumeurs du port, les roches pâles et brûlées, les collines de sable, annoncent un autre monde, inquiet, voluptueux. L'air est translucide, la mer moirée, on se laisserait vivre sous un ciel aimable.

Mais c'est une ville de guerre. Des collines qui l'entourent, on la voit dans le sable, embusquée, ramassée sur elle-même comme une lutteuse. Le bruit des marteaux n'arrête pas par-dessus ses chantiers. Une patrouille de Cosaques, qui termine sa ronde, rentre en ville, l'escadron chante; c'est un air religieux. Ici, sous le manteau des forts, on le trouve solennel.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Les voilà donc au but rêvé. Ce Port-Arthur dont le nom voltige sur tous les bouleaux sibériens, la place forte enviée, le bijou qu'ils ont voulu à tout prix conquérir, ils le tiennent enfin. Ces Russes si mystérieux et fermés, on ne les reconnaît plus: un sourire de triomphe s'épanouit sur leur lèvre, ils viennent au bord de la mer sans cacher leur joie. Toute fatigue et dépense s'oublient devant cet enjeu qui en valait la peine.

La nouvelle a couru qu'un bateau de guerre français arrivait dans la rade. C'était vrai. Un grand œuf blanc, éblouissant, brillait sur la mer qui le berçait comme un jouet neuf. Des matelots repeignaient sa cuirasse; on les voyait. Le vent nous apportait leur voix. En haut du mât flottaient les trois couleurs: jamais l'Asie ne nous en avait montré de plus belles.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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