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Du Kremlin au Pacifique

LES FRONTIÈRES D'EUROPE

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Un ciel gris qui refuse de s'ouvrir, la terre noire encore assombrie par les nuées, des plaines et des plaines toutes tristes, des champs de blé coupés, pas un arbre, quelques moulins dont les bras tendent leur voilure au repos, une immense monotonie. Sur tous les visages massés dans les gares, ennui et lassitude. Quelques types pourtant se détachent: Michel aux grands yeux tristes, engourdi dans sa touloupe; à côté, ricaneur, l'estropié au menton futé, la mauvaise langue du village; le pope frisé ce matin par sa femme; la grosse servante d'auberge qui lance généreusement des baisers aux soldats; tous les autres sont gris, incolores, la vie a passé sur eux son rouleau.

Le train arrive au petit jour sur un pont de fer qui tremble et résonne. Nous passons la Volga. L'eau grise coule doucement sous les arches; de grosses barques descendent dans les vapeurs du matin, un pêcheur jette son filet vers le soleil levant. Quel calme, quelle puissance dans ce grand fleuve qui chemine! Maman Volga, disent les Russes, oui, une vieille maman, mêlée à leur histoire, qui a versé à ses enfants sa force et son insouciance.

Haï! Haï!

chantent les haleurs de la Volga,

Les Anglais astucieux ont inventé des machines; Nous autres, moujiks, n'en avons pas, Et nous tirons la corde, Haï! Haï!

Petite chanson peu maligne, mais qui dit la persévérance du Russe, obstiné dans sa voie comme le grand fleuve aux eaux troubles.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Un air plus vif annonce l'Oural. C'est un pays vert, frais, riant dans ses fonds de vallées, couvert d'un manteau de sapins sur ses croupes, plein de sources et de ruisselets. Tout en haut des crêtes trempées par les nuages, une isba, un carré de pommes de terre, une jonchée de foin, un pré où dort une vache blanche. Le train gravit lentement ces plateaux à peine ondulés, suit la courbe heureuse des vallons, s'enfonce dans la forêt. Chaque col découvre un horizon de chaînes arrondies, des abîmes bleutés, la goutte de mercure d'un petit lac, le clocher vert d'un hameau de couteliers. Ici, pays du fer et de l'acier, l'émigrant achète une bonne lame. Les flancs de la montagne recèlent des pierres précieuses: aux stations on vous met dans la main des poignées d'améthystes. C'est aussi la contrée des fruits: un parfum de framboise s'attache aux vêtements, philtre qui veut vous retenir. Parfois, sous les grandes herbes des talus, sous les ronces et fougères, un couple de rieurs, garçon et fille, interrompt sa cueillette pour regarder passer le train. Quels secrets se racontent-ils au fond du bois, en mordant ces belles pommes rouges, les dernières que nous montre l'Europe, la vieille ensorceleuse?

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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