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Du Kremlin au Pacifique

L'AMULETTE

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Ceux qui disent que les Russes sont des Orientaux les jugent vite. Est-il rien de plus vif et de plus crâne que leurs danses? Seul, l'Espagnol danse avec un tel emportement. Ces brunes filles de Voronège qui, le soir, sur les tréteaux des jardins d'été, sautent, les poings sur les hanches, et provoquent la foule d'un air mutin, Moscou les applaudit parce qu'elles sont de la race. Elles portent le naïf costume d'autrefois, la jupe courte, le corsage clair, le tablier brodé, les colliers de verre que chaque saut fait bondir, la tiare de perles et ces longs rubans cerise qui flottent autour des tailles. Au rebours de la danse orientale, lente et lascive, celle-ci est tout feu, nerf et malice. Elle est paysanne et sans façon, elle piaffe, elle prend le galop et se dérobe comme un cheval de steppe, elle est mobile et charmeuse comme les tours du vent dans les avoines.

Il est vrai que, dans un recoin mystérieux du Kremlin, à l'écart, en contre-bas, quelques tourelles dissimulées font songer à l'Orient. Leurs bulbes d'or ressemblent à des casques sarrasins. Vermillonnées et décorées de dessins ardents comme les tapis d'Asie, elles surmontent une petite galerie aérienne dont les fenêtres grillées paraissent cacher les jalousies d'un sérail; elles portent à leur cimier un croissant d'or, surmonté d'une petite croix, mais le baptême semble récent. Ces belles infidèles sont le dernier vestige des appartements où vivaient les grands-ducs, sous la domination tartare. De ce temps-là, quand le «petit père» partait pour la Horde payer tribut, vers les grandes steppes de la Volga, Dieu seul savait quand il en reviendrait. Il n'était qu'un fétu dans la main du païen. Pour lui plaire, en bon vassal, il portait caftan brodé, tiare en poil de loup, turquoises au sabre et logeait ses amours derrière des moucharabiehs. Quand, à cheval et dédaigneux, le khan de Tartarie le recevait, le tsar pliait le genou, baisait la poussière, et pour un crin de cheval la tête lui volait des épaules. Toutes les bonnes gens de Moscou le savaient et pleuraient à chaudes larmes en lui tenant l'étrier. De ces épreuves, les minarets du Térem sont les témoins. Un Russe en les voyant rit victorieusement dans sa barbe et se rappelle les affronts essuyés par ses pères. On les conserve, quoique païens, au Kremlin dans l'enclos sacré, pour que le peuple se souvienne, car la croisade n'est pas finie.

Nulle part on ne sent mieux cette ferveur que devant la chapelle de Notre-Dame de Géorgie, au seuil de la place Rouge. Pas plus grosse qu'un œuf, c'est le reliquaire, l'icone favorite du peuple: les cierges ne lui manquent jamais; c'est l'endroit le plus passant et la Dame la plus saluée de Moscou. L'hiver, au retour du bal, au galop des grands chevaux noirs, d'une si belle robe ténébreuse, les traîneaux ralentissent, le cocher pelotonné dans sa capote lève son chapeau, des peaux de renard et de zibeline sort une main qui tremble encore de l'étreinte du valseur, et, tout bas, avec une petite prière, on demande en passant une grâce à Notre-Dame. On la porte en carrosse aux agonisants pour leur donner du courage; les mères dans l'inquiétude viennent lui demander de garder leurs enfants du péril; celui qui meurt aux frontières la revoit dans son cadre vermeil qui lui sourit et lui promet le paradis.

Quand ils ont fait leurs dévotions aux saints de la ville basse, jeunes mariés en pèlerinage, campagnards venus au marché, conscrits sur leur départ, tous, ils montent au Kremlin. Ils passent la muraille rouge, sous les dents du vieux rempart qu'on dirait teint avec du sang, par la porte du Sauveur sous laquelle chacun se découvre et ils vont droit aux cathédrales. Ces saintes églises, blanchies à la chaux, n'ont de superbe que leur vieillesse: là reposent les premiers tsars de Moscou, les rassembleurs de la terre russe. Un Slave monte au Kremlin comme un Athénien à l'Acropole, il entre, le cœur grave, sous la voûte du Sacre. D'abord, dans les ténèbres, il ne voit que des gouttes de feu, des cires qui brûlent devant l'iconostase; puis, quand les yeux sont faits à la pénombre, il distingue les bosses et les facettes des icones enchâssées dans l'or, chargées de pierreries, la face brune de la Vierge, et sa main polie par les baisers. Aux murs, les saints, la légion dont la Russie chôme scrupuleusement les fêtes, sont peints avec leurs auréoles, les fresques enveloppent les piliers et montent jusqu'à la coupole d'où un grand christ en mosaïque regarde la foule d'un œil sévère; tout au fond de l'église, rangés dans l'ombre, des cercueils en argent sous des housses de velours, ce sont les tombeaux des empereurs. Le pauvre moujik en grosses bottes, la petite vieille qui a de la boue à ses pieds nus, tremblent de confusion de se sentir admis dans un lieu aussi vénérable; un général, une femme de la noblesse s'agenouillent à côté d'eux, sur la même dalle, saint Vladimir, quelle bonté! «Barine, dit la vieille à son voisin décoré, aie la gentillesse de faire passer mon cierge», et, comme une fragile étoile, le fil de suif allumé avance de main en main jusqu'aux larges prunelles miséricordieuses de la Vierge. Que de prières sont déjà montées dans ce petit espace, que de fronts meurtris sur le pavé de fer!

Ces lampes qui brûlent au fond des nefs, ces femmes agenouillées, ces milliers de signes de croix, remuent l'âme du plus indifférent: Moscou a la beauté des grands lieux de pèlerinage. Et puis, il n'est pas d'heure de la journée où les cloches ne sonnent, pimpantes aux matines, plus lentes le soir, quand les sonneurs ont les bras rompus; les plus grosses ont une voix caverneuse d'archimandrite, les plus petites, les paroisses modestes, un son argentin. Sans trêve, par-dessus les toits, elles s'appellent! Moscou sans carillons, on croirait que le cœur de la Russie a cessé de battre.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique

Dans les soirées d'été accablantes et dont la lueur s'éternise, la seule promenade qui donne un peu de fraîcheur est de suivre les détours de la Moskowa, la rivière à l'étrange sourire, jusqu'au mont des Moineaux. C'est une petite colline boisée de bouleaux, d'où l'on découvre à l'extrémité de la plaine tous les clochers de Moscou. De cette butte, les soldats de Napoléon aperçurent pour la première fois la ville dorée, promise à leur courage; les survivants en rapportèrent une image fabuleuse, ils en parlaient comme les soldats d'Alexandre des merveilles de l'Asie. Quand, perçant le ciel gris et les nuages de poussière, les rayons du couchant frappent ce buisson étincelant de croix, de chaînes et de coupoles, on dirait les feux d'un trésor. Par un beau soir de juillet, dans l'air lourd et fumeux, ces mille flèches qui scintillent, assiégées par les vapeurs de la nuit, évoquent un château de fées. La captive murée dans ces tours, c'est l'âme russe.

Quelquefois le mirage dure une heure. A mesure que le soleil décline, les flammes se resserrent et n'éclairent plus à la fin que les tulipes du Kremlin; la dernière qui brille est la grande tour d'Ivan, un point d'or dans la nuit brûlante.

La nuit tombe, les yeux conservent l'enchantement d'un diadème. Dans tout vrai cœur de Russe, cette vision-là demeure profondément gravée.

Illustration from Du Kremlin au Pacifique
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