TROISIÈME PARTIE. (continued 2)
Dr. (Nicolas) Perron translation
Là, les femmes vendent sans cérémonie leurs faveurs pour quelques dattes ou un peu d’orge ; c’est du moins ce que maintes personnes m’ont assuré. Que faire en pareil lieu ? comment tuer l’ennui ? Comment s’habituer à un pays où il n’y a pas un mets qui plaise et réjouisse un moment ! où jamais il ne tombe une goutte de pluie ! où bêtes et gens ont même pâture, quelques dattes ! où les fièvres ont élu domicile, entretenues ou sans cesse renouvelées par l’usage continuel et presque unique des dattes et du pain d’orge ! où le blé est si rare qu’il n’y a que les grands, les vizirs, le sultan qui puissent s’en procurer ! où le beurre est aussi introuvable que le soufre rouge[210] ! où le peu que l’on en trouve parfois, par pur hasard, semble être une apparition miraculeuse dont les riches seuls peuvent profiter ! Que faire de cette graisse qu’on vend à Mourzouk comme unique ressource de cuisine ? que devenir enfin dans un pays où le cadb, c’est-à-dire le trèfle des ruminants, est brouté par les hommes comme il l’est par les agneaux ? Pâture délicieuse, certes ! que les gourmands raffinés saupoudrent d’un peu de sel pour en faire un régal ! Et puis encore, à peine a-t-on une poule pour un demi-mithcâl d’or, et dix œufs, quand on en trouve, pour un demi-ryâl ! Quoi de plus ? n’ai-je pas vu chez le câdi des femmes, des domestiques faire procès à des gens qui refusaient de leur donner à manger, et quoi ? des dattes ! Y a-t-il rien de plus misérable, de plus affamé que ces djebbâd ou pauvres hères qui tirent l’eau des puits et la jettent dans les rigoles d’arrosage pour abreuver quelques terres ensemencées, quelques bouts de champs de blé.
En vérité, il ne peut y avoir que les marchands qui aient sujet de louer Mourzouk ; car ils y font des profits qui parfois s’élèvent jusqu’à mille pour cent.
La surface entière du Fezzân ne porte que cent et un lieux habités, et tout vit du dattier ; il suffit à une foule de besoins ; c’est la ressource générale. (Du reste, il est presque l’unique arbre du pays ; à peine trouve-t-on, et encore vers les puits seulement, quelques tamarix.)
Sans le commerce, Mourzouk ne pourrait subsister. C’est le point de passage des caravanes du Barnau, du Ouadây, du Bâguirmeh et de tout le Soudan occidental et oriental. Les marchands d’Audjalah vont acheter des marchandises en Égypte et les transportent à Mourzouk ; les marchands de Saukanah[211] s’approvisionnent à Tripoli de Barbarie, et vont ensuite à Mourzouk ; de même encore les marchands de Ben-Ghâzy ; ils tirent leurs marchandises de Tripoli et même de Constantinople, et les portent à la capitale du Fezzân. De cette manière, Mourzouk est un véritable centre commercial.
Le lieu de Saukanah, que nous venons de citer, est entre la régence de Tripoli et la capitale du Fezzân, aux deux tiers du trajet à partir de Tripoli, c’est-à-dire à seize jours de distance, voyage au pas de caravane. A une journée au delà de Saukanah, dans la direction ouest, se trouve Hoûn.
A Mourzouk, on préfère les esclaves amenés de Hauça, capitale de l’Afnau[212], aux esclaves amenés du Barnau, du Ouadây et de tous les autres pays à l’est de ces deux États. Partout les esclaves de Hauça sont les plus recherchés, et se vendent à plus haut prix que tous les autres. Ceux du Bâguirmeh, et après eux ceux du Barnau, sont plus estimés que ceux du Ouadây, mais moins que ceux du Soudan occidental.
Au Maghreb et au Fezzân, comme déjà nous l’avons fait observer, on n’applique le nom de Soudan qu’à l’Afnau, à Hauça, à Noufeh et aux contrées à l’ouest de l’Afnau. Quant au Barnau, au Ouadây et aux autres contrées du côté de l’est, on leur donne le nom collectif de Bélâd-el-Abyd, pays des esclaves.
Au Soudan occidental et au Barnau, Mourzouk est toujours appelée Zeylah. Pendant mon séjour dans cette ville, je cherchai à obtenir quelques renseignements historiques sur le pays, sur son origine ; mais je ne pus recueillir que quelques informations de minime importance. Tout ce qu’on sut me dire, c’est que les rois du Fezzân étaient du sang des khalifes abbâcides ; que ce Mountacer dont nous avons parlé, et que je vis à Mourzouk, prétendait aussi descendre de cette même souche ; qu’un des Abbâcides, après que leur famille fut expulsée de Bagdad par les Tatârs, s’était enfui jusqu’au Fezzân, qu’il avait gouverné.
A Mourzouk passent les Touârig, les Touâty, voyageurs et commerçants de Touât qui est leur centre de résidence, ainsi que les caravanes des pèlerins tounbouktiens, qui, de Mourzouk, se dirigent sur Audjalah, puis sur Syouah, et de là sur la province de Gyzeh et au Caire. Les caravanes du Tounbouktou apportaient autrefois à Mourzouk, comme matière commerciale ou monétaire, une assez grande quantité d’or en poudre, et d’or en fragments, en baguettes, ou en anneaux. On préfère, au Fezzân, la poudre d’or, comme étant or natif et de pureté plus sûre. C’est cette poudre, apportée de Tounbouktou et d’autres localités du Soudan occidental, qui servait et qui sert encore de monnaie à Mourzouk. On pèse la poudre d’or au mithcâl, à fractions de mithcâl, pour les payements. Aujourd’hui, la quantité de l’or a considérablement diminué au Fezzân, et le plus souvent, selon l’importance des achats, on paye avec les douros, avec des quarts, ou moitiés, ou trois quarts de douros qu’on a coupés en quatre parties égales. (Pour les achats d’objets de mince valeur, on n’a d’autre moyen monétaire ou d’échange que l’orge et les dattes. Il ne s’y trouve pas de petites monnaies.)
Ce qu’il y a de frappant et d’admirable au Fezzân, c’est la bienveillance, la probité, la conscience des habitants, en paroles et en actions. J’en citerai un exemple.
Un Fezzanais avait dissipé sa modique fortune en folles dépenses, et était réduit à la misère. Quelques jours avant le départ d’une caravane pour le Soudan, il va couper un grand nombre de palmes de dattier, et en sépare les bases, qu’il garde et qu’il emballe ensuite avec soin dans de grosses toiles. Il en fait deux ballots qu’il coud et lie ensemble avec de fortes cordes. Ces deux ballots, qui semblent être deux charges de marchandises, sont placés par notre homme sur un chameau et transportés de suite à Mourzouk.
En entrant dans la ville, la douane ou octroi taxe le droit d’entrée à deux douros pour la charge, et on note que deux ballots de marchandises sont arrivés d’Égypte pour un tel. D’habitude, le droit de douane est de deux douros par charge, quelles que soient les marchandises, étoffes grossières, ou soie, ou cachemires, etc. On n’examine point quelles sont les marchandises, on n’ouvre jamais les ballots.
Le Fezzanais conduit la charge chez lui ; ensuite il va trouver le vizir Othmân et lui dit : « Tu sais que demain une caravane part pour le Soudan ; aujourd’hui il m’arrive deux ballots de marchandises ; je ne puis pas les examiner et les réemballer pour demain ; je serais en retard pour le départ. Prends-moi ces marchandises chez toi, garde-les comme gage, et prête-moi 200 frânsah (ou colonnates) pour la spéculation que je veux aller tenter au Soudan. A mon retour, je te rembourserai ma dette. — Très-volontiers, » dit Othmân.
L’autre va prendre les deux ballots, les charge sur un chameau et les transporte chez le vizir, qui les fait déposer dans une chambre à part. Les deux cents frânsah sont comptés au Fezzanais.
Le Fezzanais partit, il resta près de six mois absent. Sa spéculation réussit, et il revint avec une troupe considérable d’esclaves. Après s’être reposé quelques jours, il vendit ses esclaves ; puis il s’empressa d’aller payer son créancier, et le remercia. Lorsque Othmân eut touché son argent : « Maintenant, dit le Fezzanais, aie la bonté de me remettre mon dépôt. » Othmân ordonne à ses esclaves de retirer les deux ballots ; on obéit. Mais le bois s’était desséché, les ballots, devenus très-légers, paraissaient moins bien remplis qu’ils ne l’étaient lors de la consignation, et le maniement faisait entendre un craquement singulier. Deux esclaves portaient sans gêne un ballot que la première fois trois et quatre esclaves ne pouvaient remuer. Le vizir, surpris, demanda ce qui était arrivé aux marchandises du Fezzanais. Il lui vint à l’esprit que peut-être des voleurs s’étaient introduits chez lui et avaient volé quelque chose du dépôt qu’il avait reçu, ou bien que ses esclaves eux-mêmes avaient soustrait quelques objets. Othmân ne savait que dire, et paraissait inquiet et confus.
Le Fezzanais le calma : « Ne t’inquiète pas ; il n’y a rien de moins dans mes marchandises ; elles sont comme je te les ai remises. Ce sont tout simplement des kournâf (bases de palmes de dattier). C’est là tout ce que je t’ai donné en gage. J’ai imaginé ce moyen pour obtenir de toi l’argent que tu m’as prêté. Dieu m’a favorisé dans ma spéculation ; je t’ai rapporté tes deux cents frânsah, et je te remercie de ta bonté. Que Dieu t’en récompense ! — Je suis heureux de t’avoir été utile. Tu me donnes la preuve de la probité la plus scrupuleuse et la plus pure ; Dieu t’a gratifié de cette vertu au plus haut degré. Désormais, ma fortune, mon argent sont à ta discrétion ; toutes les fois que tu auras besoin d’en user pour ton commerce, pour tes voyages, je veux que tu viennes me demander les sommes qui te seront nécessaires. »
De ce jour, le vizir et le Fezzanais devinrent et restèrent toujours sincèrement amis.
Ce fait prouve la vérité de cette tradition reçue du saint Prophète arabe : « La bonne foi est l’arche du salut[213]. »
CHAPITRE V.
Préparation au départ de Mourzouk. — Rivalités et guerre des Arabes Bény-Soleymân. — Moyen employé par le pacha de Tripoli pour la terminer. — Départ de Mourzouk. — Vallée de Chiâty. — Assemblée délibérante. — Départ pour Tripoli. — Le Ghiriân ; hospitalité ; régal. — Jardins. — Caractère des Arabes Bichr ; habitudes de rapines. — Arrivée à Tripoli. — Menchyeh. — Départ de Tripoli. — Djirbeh. — Safâkès ; rusticité des Safâkésains ; jardins ; fruits. — Castel du village d’El-Djemm.
Mon séjour à Marzik se prolongeait ; c’était la longueur de la vie de l’aigle Loubed[214]. J’étais ennuyé, fatigué d’attendre ; et, Dieu le sait, j’avais l’esprit toujours par monts et vallées. J’aurais voulu avoir des ailes pour m’enfuir au plus vite ; partir était tout ce que je désirais.
Mais comment faire ? Les Bény-Seyf-el-Nasr, tribu des Bény-Soleymân, infestaient la route, détroussaient, dépouillaient, ou même égorgeaient les voyageurs, rendaient impossible toute traversée, suspendaient tout départ de caravane.
Je cherchais partout, à chaque heure, quelque compagnon de voyage qui pût me servir de sauvegarde et d’appui ; je n’en trouvais pas. Enfin, le cheykh Mohammed-Bou-Csayçah, de Tripoli, vint chez moi, et de premier abord : « Allons ! mon ami, me dit-il, prépare-toi ; tu vas partir. Voici une bonne occasion de mettre fin à tes ennuis. — Laquelle ? répondis-je, mon vénérable cheykh, laquelle ? — Il vient d’arriver ici un des plus hommes de bien que je connaisse, le cheykh Bou-Bekr-Bin-Rououyn, cheykh révéré pour sa piété, honoré et respecté par toutes les tribus des Arabes Bény-Soleymân. C’est lui que Yoûcef, pacha de Tripoli, a choisi comme médiateur et qu’il a chargé du soin d’étouffer la guerre qui agite les deux tribus ennemies des Bény-Bichr et des Bény-Seyf-el-Nasr. — Mais qu’est-ce donc que cette guerre ? demandai-je à Bou-Csayçah, et pourquoi Bou-Bekr-Bin-Rououyn vient-il ici ? — Voici l’affaire en peu de mots. Bou-Bekr vient ici envoyé par Yoûcef-Pacha. Il a l’ordre d’emmener sous sa sauvegarde, à Tripoli, les principaux des Bény-Bichr, tribu aussi des Bény-Soleymân. Car ces Bény-Soleymân se sont séparés en deux branches, la tribu des Bichr et la tribu, plus nombreuse et plus puissante, des Seyf-el-Nasr. Ceux-ci ont voulu dominer les Bichr, quoique les uns et les autres soient issus de deux frères dont chaque tribu porte le nom. De là une guerre dans laquelle les Seyf-el-Nasr furent vainqueurs. Les Bichr, battus, laissèrent un certain nombre de morts sur le champ de bataille. Forcés de s’enfuir, ils n’eurent d’autre parti à prendre que de se réfugier sur le territoire du Fezzân, et de se placer ainsi, en quelque sorte, sous la protection du sultan fezzanais.
« Dès lors, les Seyf-el-Nasr infestèrent les routes, pillèrent les caravanes, et se mirent par là en hostilité flagrante avec le pacha de Tripoli. Yoûcef envoya contre eux des troupes, et ces troupes furent battues ; une seconde expédition fut encore battue. Yoûcef-Pacha, étonné et embarrassé, consulta ses vizirs ; et il lui fut conseillé d’appeler auprès de lui les Bichr retirés dans le district de Chiâty, de se les attacher par des largesses et par des procédés de bienveillance, et de les décider à une nouvelle guerre contre les Seyf-el-Nasr. — Mais qui pourrais-je employer à cette négociation ? dit le pacha. — Le plus sûr est de la confier à Bou-Bekr-Bin-Rououyn. » Aussitôt Yoûcef envoya appeler Bou-Bekr. Celui-ci se rendit à Tripoli[215]. Le pacha le reçut avec toute la déférence possible, lui fit des présents, ensuite l’informa de ses intentions et lui expliqua le but de la négociation qu’il voulait lui confier. Bou-Bekr accepta la mission, et promit d’amener à Tripoli les principaux des Bény-Bichr.
« Yoûcef donna au cheykh un firman dans lequel il promettait, par serment, toute sécurité aux Bichr qui viendraient à Tripoli, et annonçait qu’il les traiterait avec honneur et générosité.
« Bou-Bekr, muni de cette pièce, se rendit au Fezzân, et il vient d’arriver ici. Je crois que c’est la meilleure occasion de départ que tu puisses espérer. Joins-toi à cette ambassade, arrange-toi avec ces compagnons de voyage. Tu seras sous la protection et la sauvegarde de Bou-Bekr ; c’est un homme de religion et de conscience. — Que Dieu te conserve ! répliquai-je, transporté de joie. Présente-moi à ce brave cheykh Bou-Bekr, afin que je puisse un moment m’entretenir avec lui et connaître quelles sont ses intentions relativement à notre voyage. — Volontiers ! nous le verrons un peu après l’asr (vers quatre heures après-midi). Prépare-toi, prépare-toi à sortir de Mourzouk, de cette prison.
A l’heure convenue, je me rendis chez Bou-Csayçah, et j’y trouvai un homme vénérable parmi les Arabes et d’un extérieur noble et distingué ; c’était Bou-Bekr lui-même. Dès que j’entrai : « Voici, lui dit Bou-Csayçah, voici un Tunisien que je veux te recommander et placer sous ta protection. — Très-bien ! répondit Bou-Bekr ; protection, attention, appui, secours, tout ce que tu désireras. — Et as-tu, me dit aussitôt Bou-Bekr, beaucoup de bagages, une grande suite ? — Oui, répondis-je ; j’ai un bagage assez considérable. — Alors, le mieux est que tu partes d’ici avant moi, et que tu ailles m’attendre au Chiâty. Je ne resterai à Mourzouk que quelques jours. — Mais comment saurai-je où et chez qui tu descendras dans le Chiâty ? — C’est chose facile ; et tu ne seras gêné ni inquiété par rien. » Il m’écrivit aussitôt deux mots de lettre pour le chef suprême de la tribu des Bichr, stationnés dans le Chiâty. Ce chef s’appelait aussi Bichr ; Bou-Bekr se borna à tracer ce billet :
« Lorsque tu recevras cette lettre, traite honorablement celui qui te l’aura remise. Aie soin de lui jusqu’à mon arrivée. Je te salue, toi et tous ceux que tu aimes. »
Ensuite Bou-Bekr me désigna un guide pour la route. Le lendemain je quittai cette ignoble et ennuyeuse ville de Mourzouk ; dès le matin nous étions sur le chemin qui devait nous conduire à la station des Beny-Bichr. Mon guide me servait de compagnon, d’ami, de délassement, de distraction, nous allâmes ainsi pendant quatre jours. Le cinquième, arrivés dans le Chiâty, nous aperçûmes le stationnement des Bichr, tribu brave, toujours prête à tout événement : attaque, défense ou capture.
Nous nous dirigeâmes droit à la tente de Bichr, le chef de la tribu, et nous lui remîmes la lettre de Bou-Bekr. « Sois le bien-venu ! me dit Bichr ; tu es ici comme chez toi. » Et il m’indiqua un endroit près de ses tentes pour placer mes bagages et mes esclaves. En quelques instants, je fus établi comme un enfant de la tribu. Bichr me traita grandement ; aussi, j’attendis sans impatience l’arrivée de Bou-Bekr.
Le district de Chiâty, où les Bény-Bichr étaient installés depuis quelque temps, est assez resserré, et se désigne souvent par le nom de Ouâdy (vallée). C’est en effet une vallée toute semée de tamarix, très-ombragée. Je n’y aperçus qu’un seul village, à quelque distance des tentes des Bichr.
Dominés et tourmentés par leurs cousins les Seyf-el-Nasr, les Bichr, comme je l’ai dit tout à l’heure, avaient été forcés, après une lutte violente, d’abandonner leurs stations primitives, pour chercher au loin une autre résidence. Audacieux, intrépides, les Seyf-el-Nasr, vainqueurs des Bichr, s’étaient rendus redoutables. Postés entre le Fezzân et la régence tripolitaine, dévaliseurs perpétuels et guetteurs attentifs, ils ne quittaient plus l’arme du pillage ou de la guerre, ils faisaient victime ou profit de tout.
On vient de voir quel moyen Yoûcef-Pacha employa pour tenter de les réduire et de purger de leur présence les routes des caravanes. Il recommanda spécialement à Bou-Bekr de décider Bichr lui-même, avec ses plus intimes amis, à entrer dans le projet combiné contre les brigandages interminables des Seyf-el-Nasr. Yoûcef promettait aux Bichr le secours et l’appui d’un corps de troupes, leur promettait aussi ses bienfaits et sa protection, s’ils voulaient combattre les Seyf-el-Nasr, les poursuivre jusqu’à extinction et les réduire aux abois. Bou-Bekr accomplit sa mission. Il vint trouver Bichr, et lui communiqua les propositions de Yoûcef-Pacha.
J’attendais Bou-Bekr depuis cinq jours lorsqu’il arriva au Chiâty. Ces cinq jours, malgré l’embarras de mes esclaves femmes et hommes, passèrent rapidement. J’étais loin de Marzik ; le voyage m’avait ragaillardi ; et puis je trouvais à acheter, à mon gré, parmi les Bichr, du lait et de la viande. Mes chameaux avaient bon pâturage, herbe fraîche et abondante.
A l’arrivée de Bou-Bekr, la tribu se réunit en conseil général pour délibérer. Grands et petits, jeunes et vieux, tous se disposent à examiner la circonstance actuelle et à discuter sur la situation. (Je me rappelle toujours avec plaisir l’impression que produisirent sur moi cette assemblée, la liberté avec laquelle tous les membres de la tribu exposèrent leurs réflexions, leurs opinions.)[216] Des jeunes gens, des enfants de douze à quinze ans, aussi bien que les révérends de la tribu, obtinrent voix délibérative et furent écoutés sans trouble et sans indifférence ; tous donnèrent leur avis, exprimèrent leur pensée ; tous prêtaient à celui qui parlait une égale attention, pesaient, sans faire distinction d’âge, les motifs et les observations des opinants et y répondaient. On ne repoussait et ne méprisait aucun avis.
(C’était chose merveilleuse, et j’en conserverai toujours le souvenir, de voir comment les vieillards écoutaient les réflexions, les paroles d’enfants imberbes et peut-être à peine pubères. Jamais assemblée ne m’a plus fortement, plus profondément ému. Dans aucun pays du monde, je crois, pareilles choses ne se rencontrent. Une assemblée si calme, si attentive, si grave, assemblée représentant tous les âges, pour traiter une question d’intérêt général, une question qui touchait à tous les intérêts et à tous les rangs des hommes de la tribu, est un modèle à suivre, à imiter, pour tous les peuples de la terre. J’ignore comment se tiennent et se comportent les assemblées délibérantes en France, en Angleterre ; mais je suis persuadé que vous autres, Français et Anglais, vous pourriez bien aller prendre une leçon de gravité et de liberté, un exemple pour la forme des délibérations publiques, dans le désert de l’Afrique, là où sont ces enfants de la tribu des Bichr. Il y a des sauvages qui ont du bon ; il y a des brutaux qui ont de la sagesse ; il y a des ignorants qui en remontrent aux savants ; comme, dans le désert, il y a quelques oasis, quelques stations verdoyantes.)[217]
Les conclusions de l’assemblée furent que quelques-uns des principaux de la tribu se rendraient à Tripoli avec Bou-Bekr, et que les autres resteraient à Chiâty. Dès le lendemain de cette décision, on s’occupa de préparer les provisions de voyage, les outres d’eau, et d’augmenter les rations des chevaux pour les disposer à mieux supporter les fatigues du trajet. Ces préliminaires durèrent cinq jours ; le sixième, la caravane était en route pour Tripoli, marchant à la garde de Dieu. Nous n’avions avec nous que vingt Arabes de la tribu, qui s’adjoignirent à Bou-Bekr pour aller se présenter à Yoûcef-Pacha.
Nous fûmes hors des frontières du Fezzân après deux jours de route. Le troisième jour nous entrâmes dans d’immenses plaines à perte de vue, mais inondées de verdure, couvertes d’arbres verts ou secs.
Pendant toute la traversée, les Bichr de notre caravane n’eurent d’autre conversation que les récits de leurs incursions, de leurs batailles, de leurs pillages. « Vous rappelez-vous, disait l’un, le jour que nous fîmes telle expédition, que nous fûmes attaqués par telle tribu ? Comme les cavaliers fondirent sur nous à telle rencontre ! C’est ce jour-là qu’ont succombé un tel et un tel. C’est là que j’ai étendu mort un tel ; toute la tribu m’a vu à ce fameux coup qui l’a renversé roide. » Nous n’entendîmes d’autre conversation, d’autres récits que ces aventures des Bédouins du désert.
Nous voyageâmes pendant quinze journées dans ces plaines, riches de pâtis et de verdure. Constamment quelques-uns de nos Arabes étaient en avant, en vedettes actives, gravissant les hauteurs, flairant l’horizon sur tous les points, examinant s’ils n’avaient point à craindre quelque surprise, s’ils n’apercevaient personne. Ensuite ils revenaient à nous, nous accompagnaient jusqu’à ce qu’un nouvel accident de terrain s’offrît de loin et exigeât une nouvelle exploration.
Le seizième jour nous entrâmes dans le pays de Ghiriân, pays bien boisé et orné de jardins, de sites pittoresques et sauvages, de sources d’eau, d’étangs et de flaques considérables ; riche de grandes cultures de safran, de fruits de diverses espèces. Le Ghiriân est à environ dix journées de Tripoli, sur les terres même de la régence, à l’ouest.
Les Ghirianiens sont bons, généreux, hospitaliers, pleins de prévenance et de cordialité. Ce qu’il y a chez eux de singulier, c’est que toutes leurs demeures sont construites sous terre ; on n’aperçoit sur le sol de leurs villages que les mosquées et les minarets, ainsi que les maisons où ils hébergent les étrangers et les voyageurs.
Tant que nous fûmes dans le Ghiriân, nous nous arrêtions le soir à un village ; au fort de la chaleur du jour, nous faisions halte à une station ; partout où nous nous reposions, nous étions reçus avec la plus avenante bienveillance, avec la plus facile générosité. Mais la chère était peu attrayante, au moins à mon goût. Je ne pouvais guère manger qu’une partie des viandes qu’on nous servait ; pour le reste, il m’était impossible d’y faire fête. Car le grand mets des Ghirianiens, leur grand régal, est une solide bouillie ou pâtée arrosée d’huile et assaisonnée avec de la marmelade de dattes. Inhabitué que j’étais à l’usage de cette bouillie épaisse, je ne pouvais aller au delà de deux bouchées ; j’étais étouffé.
Nous mîmes cinq jours à traverser le Ghiriân. Nous débouchâmes ensuite sur des plaines comme celles que nous avions parcourues au sortir du Fezzân, à la différence que nous y trouvâmes çà et là quelques stations de bédouins arabes. Nous étions depuis longtemps hors de tout danger, sans autre crainte que la crainte de Dieu.
Le vénérable Bou-Bekr avait pour moi les plus soigneuses attentions ; il me traitait généreusement, m’obligeait de manger avec lui, m’accablait d’égards, s’épuisait en éloges sur moi, me chargeait de faire l’imâm dans nos prières, me consultait, et acceptait mes avis et mes opinions sur une foule de questions jurisprudentielles et de questions de théologie.
Quant aux Bichr qui nous accompagnaient, ils me parurent tellement vides de religion, tellement indifférents en matières de foi et de loi que j’en étais révolté. Jamais ils ne font une prière, rien pour eux n’est répréhensible ni défendu, pour eux crime et vertu sont au même tarif. Un Bichr, dans tous ses serments, jure toujours par les trois promesses de divorce multipliées par trois et suivies de trois. (Le musulman qui, pour quelque motif que ce soit, jure qu’il répudie sa femme par trois, s’il fait tel acte, doit la répudier par trois répudiations, aussitôt qu’il exécute ce dont il a juré de s’abstenir. Les Bichr, par une hyperbole de la forme ordinaire du serment, jurent par trois multipliés par trois plus trois.)[218] Un Bichr se glorifie toujours du nombre d’ennemis qu’il a tués, de ses pillages ; toutes prouesses qu’il regrette par cela seul qu’elles sont passées, et dont il désire et demande chaque jour le retour.
A ces sortes de récits et de bravades, je disais aux Bichr : « Mais de pareilles œuvres et une pareille vie sont criminelles, réprouvées de Dieu. Renoncez à ces habitudes de mal ; corrigez-vous. — Oh ! nous autres, nous sommes gens de prohibitions, c’est notre vie à nous, nous vivons de ce qui est défendu. Il nous faut de tels coups, de telles curées. Ce sont profits que Dieu nous envoie, et c’est pour que nous en jouissions, pour que nous en vivions, qu’il nous a plantés bédouins et nous a donné notre patrie dans ces déserts. » Je leur lisais certains versets du Coran ; je leur citais des maximes du Prophète, toujours à propos des habitudes de meurtre, de brigandages, de spoliations ; et les Bichr me riaient au nez, traitaient de puérilités et de plaisanteries mes citations et mes remontrances. La meilleure preuve que mes sermons n’aboutissaient à rien, c’est qu’un jour un Bichr, appelé Katâr, me dit : « Eh ! mon brave cheykh, tu es bien heureux d’être ici sous la recommandation de Bou-Bekr-Ibn-Rououyn, sans cela nous nous serions déjà emparés de tout ce que tu as de chameaux et d’esclaves. »
En un mot, ces tribus n’ont rien de sacré ; c’est le comble de l’impiété et de l’irréligion ; vieux et jeunes, tous sont de même. Les exceptions sont presque introuvables, elles portent à peine sur quelques vieillards cassés et décrépits. Ce que ces tribus ont de l’islamisme, se borne à peu près aux deux termes qui composent la profession orthodoxe de foi : « Je confesse qu’il n’y a de Dieu que Dieu, — et que Mahomet est son Prophète. »
Les discours, la société de tels hommes me faisaient mal. Mais il me fallait rester ; je me disais ce vers :
« Ces gens-là, je les avais pour compagnons, non pour amis ; il faut bien que le chasseur reste en compagnie avec des chiens. »
Heureusement ce ne fut pas pour longtemps. Quand nous traversâmes le Ghiriân, je me préoccupai moins de ces Bichr ; j’admirais la richesse et la fertilité du pays. Et puis, j’étais poursuivi par l’idée des étouffantes bouillies, affreuses pâtées reparaissant presque à chaque pas pour menacer d’étrangler l’infortuné voyageur. Cette bienheureuse contrée, patrie des bouillies, je lui tournai ces deux vers comme souvenir :
« Oh ! oui ! Ghiriân est un fameux pays ! quelle richesse ! quelle abondance !
« Là, le régal infaillible du voyageur..., c’est de la bouillie. »
Le Ghiriân est presque couvert de jardins fruitiers ou vergers et de jardins ordinaires, parcourus par de nombreux cours d’eau. Mais pas un voyageur n’en peut goûter un fruit autrement que par les yeux. (Quiconque s’aviserait de porter la main sur un seul fruit, serait assommé à coups de pierres ou à coups de bâton, ou serait tué d’un coup de fusil. Les produits de ces vergers et de tous ces arbres sont portés et vendus à Tripoli.)[219] J’ai encore dit, à cet égard, ces trois petits vers :
« Certes, le Ghiriân est un pays de jardins charmants,
« De jolis parterres émaillés de couleurs ; tout cela sourit à l’œil et à l’esprit.
« Mais que le voyageur en jouisse, en goûte, lorsqu’il passe par là, oh ! non ! »
Enfin, lorsque je vis les Ghirianiens habiter sous le sol comme des enterrés, et à un cri qu’ils entendaient, sortir de leurs trous comme des revenants de dessous leurs tombes, il me vint en tête ces deux autres vers :
« Ces bons Ghirianiens, ils vous ont là pour demeures de vrais sépulcres ;
« Quand vous les voyez émerger, il semble qu’ils ressuscitent pour le jour du jugement dernier. »
Du Ghiriân nous nous dirigeâmes droit sur Tripoli... Nous y entrâmes vers le soir... Nous vîmes au-dessus de la porte, contre le mur, un homme pendu.
J’allai m’héberger dans une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des secrétaires-intendants de Yoûcef-Pacha. A Mourzouk, j’avais déjà été logé dans une maison appartenant à ce même Mohammed.
Je ne restai que peu de jours à Tripoli. Je visitai la ville. Elle me parut beaucoup plus grande de réputation que de réalité. La population en pourrait tenir dans un des quartiers du Caire. La ville, avec la citadelle et les murs d’enceinte, entrerait sans gêne et sans laisser rien paraître en dehors, dans le quartier de Bardjaouân ; on pourrait encore la cacher tout entière dans le quartier d’El-Djouânyeh, au Caire. Les maisons de Tripoli sont semblables à celles des villes de province en Égypte, et se rapprochent singulièrement de ce qu’étaient les maisons d’Alexandrie avant que Mohammed-Aly n’eût fait restaurer et rajeunir cette dernière ville.
Tripoli n’a que deux portes, une vers le marché du mardi, c’est celle par laquelle nous sommes entrés, et une du côté de la mer. De ce dernier côté est une grande halle couverte, appelée le marché d’El-Ribâ. A toutes les issues de cette halle sont établies des portes, auxquelles sont postés des gardiens et des chiens de garde pour la nuit. Tous les marchands, ou à peu près, sont de l’île de Djirbeh ; il y en a si peu de Tripoli, qu’on n’en tient pas compte.
Il y a encore le marché des Turks. Ce sont simplement deux rangs d’une quinzaine de boutiques chacun. Dans ce marché, on vend à la criée des habits et autres objets plus ou moins précieux. Enfin, il y a encore le marché d’El-Camleh, ou marché aux poux, où l’on vend seulement les vieilles défroques et les vieux objets de rencontre.
La plus belle mosquée de Tripoli, est la mosquée du pacha, en face du fort. Je suis entré dans ce fort ou espèce de citadelle ; c’est tout au plus une redoute, qui m’a paru une défense à peu près aussi bien combinée qu’une maison des anciens kâchef d’Égypte. Elle ne vaut pas une maison d’un bey d’Égypte, et à plus forte raison celle d’un pacha.
A l’époque où j’étais à Tripoli, la valeur monétaire courante s’exprimait en termes extrêmement minimes. Ainsi le ryâl de Tunis, qui est estimé à un tiers de douro d’Espagne, ou un tiers du talari ou thaler autrichien, se traduisait par six cent cinquante ryâl de Tripoli. (Je dis se traduisait, ou s’exprimait, parce qu’en réalité il n’y avait pas de monnaie effective dite ryâl de Tripoli ; c’était une simple appréciation verbale, fictive, passée alors en usage, et par laquelle on indiquait une valeur comprise par les Tripolitains. Explication orale du cheykh.)
A Tripoli on ne trouvait guère, comme mets tout préparés, que du tourchy de Bâdindjân, c’est-à-dire des pommes tomates confites dans le vinaigre ; pour les Tripolitains c’est un mets fin et recherché. On pouvait se procurer un dîner inpromptu, en achetant un pain de cinquante ryâl et du tourchy pour cinquante ryâl. Qui voulait se régaler de kébâb (morceaux de viande gros comme une noix passés à une brochette et rôtis sur la braise), ou se régaler de viande cuite dans son jus, ou bouillie, devait sacrifier au moins six cents ryâl.
Entre Tripoli et Menchyeh se tient, en plein vent et le mardi de chaque semaine, un marché où se rendent une foule considérable de bédouins, d’individus de Tripoli et de la banlieue, d’habitants de Menchyeh ; à peine peut-on avancer sur la place du marché, tant est grande la multitude. Les marchands d’étoffes, de tarboûch, etc., sont réunis en un même endroit et sur une ligne ; les marchands de drogueries forment une autre ligne, et les bouchers en forment une troisième. Ceux-ci égorgent et vendent, ce jour-là, une quantité extraordinaire d’excellents moutons. La viande des étals est magnifique et fait plaisir à voir. Ce jour-là, presque toute la population de Tripoli se régale de viande fraîche. Les autres jours, généralement, on s’en passe. Il n’y a guère que les gens de quelque aisance qui envoient encore chercher de la viande au marché du vendredi, à Menchyeh, à environ un quart d’heure seulement de Tripoli.
Menchyeh est une ville d’une assez grande surface, plus longue que large. On ne la traverserait, dans sa plus grande longueur, qu’en quatre heures environ. Les maisons sont construites dans le genre des villes de province en Égypte, excepté cependant les demeures ou castels des grands. La raison de la grande étendue de Menchyeh est que presque chaque maison est une sorte de métairie, ayant un jardin avec des arbres, des dattiers et des terres de labour. Les habitants sont presque tous des Arabes bédouins d’origine.
Pendant mon séjour à Tripoli, je me décidai à vendre ce que j’avais amené d’esclaves, et à en réaliser la valeur en argent net ; car alors il y avait en chargement au port un bâtiment qui se disposait à faire voile pour la Turquie, et les esclaves étaient à bon prix sur la place. Excepté une seule esclave bâguirmienne que j’aimais et qui s’appelait Zeîtoûn, je vendis ma pacotille. Ensuite je changeai, chez un juif, mon argent pour de la monnaie tunisienne.
Je m’embarquai sur une grande barque pour Tunis. Le troisième jour de traversée, ou plutôt de cabotage sur la côte, nous touchâmes à l’île de Djirbeh. Nous y descendîmes et nous achetâmes quelques provisions de bouche, mais à un prix bien plus élevé qu’à Tripoli.
Puis nous démarrâmes, et nous navigâmes sur Safâkès (Sfâkès, selon la prononciation des Moghrébins). Nous y abordâmes deux jours après notre départ de Djirbeh. Nous descendîmes à terre ; il était une heure et demie après le coucher du soleil. Nous ne connaissions personne dans la ville, nous ne savions où prendre gîte. On nous conduisit à un okel, lieu destiné à recevoir les voyageurs, près de la Porte de la mer, Bâb el-bahr. Nous y passâmes la nuit la plus détestable, en vrais étrangers abandonnés et ne sachant où s’installer, où se fourrer, dans des chambres inondées de poussière et que nous ne pûmes nettoyer ; car il était nuit close. Il eût été vingt fois préférable de rester dans notre barque. La nuit nous parut d’une interminable longueur, en proie que nous étions à toutes sortes d’insectes, puces, cousins, etc. Il nous semblait que l’aube ne viendrait jamais nous annoncer le jour, que jamais la nuit n’emporterait ses ténèbres. Du plus tôt que nous le pûmes, nous nous enfuîmes de nos lits comme des voleurs, et nous nous empressâmes de faire nos prières, prières à voix haute et prières à voix basse[220].
J’allai visiter la ville de Safâkès et ses marchés. Les habitants sont de véritables brutes, de vrais ânes sauvages, ne répondant à nulle question, n’entendant rien, pures bêtes de somme sous forme humaine ; à peine y a-t-il quelques exceptions. Les Safâkésains se nourrissent de pain de maïs et de pain d’orge. En guise de viande, ils font une grande consommation de fretin ou poisson qu’ils appellent sabârès et qu’en Égypte on appelle biçârieh et syr[221].
Il y a presque à s’étonner que Safâkès ait pu produire des ulémas, des écrivains distingués, des poëtes. Cependant elle en a produit plusieurs, tels que Aly-Holayk, le cheykh Macdych, le cheykh Aly-Ghourâb, érudit des plus renommés, dont la réputation est répandue et le mérite reconnu dans toute la régence de Tunis. Aly-Ghourâb est auteur de charmantes pièces de vers, de jolies poésies fugitives en vers détachés, comme sentences, pensées isolées, etc. N’était la crainte de prolonger ce récit déjà trop long, j’en citerais quelques fragments, quelques vers, comme échantillon de ces compositions pleines de sentiment, de finesse, d’esprit et de goût.
Safâkès est remarquable par le grand nombre de ses jardins, par ses plants d’arbres fruitiers. La pistache verte y est abondante ; cette variété de pistache est préconisée, dans l’ancienne médecine, comme fruit doué de propriétés favorables au perfectionnement de l’intelligence et de l’esprit, comme substance dont la vertu développe les facultés mentales, surtout chez les enfants. Les amandes, les mélongènes, et surtout le melon roûmy ou grec, sont également abondants dans les jardins de Safâkès. Les amandes sont de celles qu’on appelle, en Égypte, ferk ; c’est une variété facilement déhiscente, c’est-à-dire que le moindre effort des doigts les ouvre en deux. Le melon roûmy, à Safâkès, est plus doux que le sucre même.
Le poisson, à Safâkès, est à vil prix, presque pour rien. Nous y achetâmes des sabârès par tas de cinq à six livres pesant, et chaque tas ne valait qu’un kharroûbeh ou quatre nasryeh, ou un quart de ryâl tunisien. Le gros poisson se vendait au poids, ou à l’œil et à la pièce, mais toujours à bas prix.
J’ai visité à Safâkès plusieurs mosquées ; la plus considérable est dite la Grande-Mosquée. Elle a à peu près la même étendue que la mosquée El-Azhar, au Caire ; mais elle est toujours déserte, excepté aux heures des prières (c’est-à-dire qu’il ne s’y donne aucune leçon).
Safâkès a un petit bazar où j’ai remarqué deux boutiques de médecins. Une de ces deux boutiques est assez grande ; il y avait là un certain nombre de livres que le médecin propriétaire tenait devant lui ; à côté était une balance à peser les médicaments. L’intérieur de la case était garni de bouteilles et de flacons. Je demandai à ce médecin en boutique ce qu’étaient les livres qu’il avait devant lui. « Ce sont, me dit-il, mes livres de consultation ; j’y cherche quelles sont les maladies sur lesquelles on vient me questionner, quels sont les remèdes à employer, quelles sont les quantités qu’il faut prendre des diverses drogues. »
Nous nous reposâmes trois jours à Safâkès. Je pris à louage deux mules de poste et, le quatrième jour, au matin, nous nous mîmes en route pour Tunis. Nous partîmes à la pointe du jour, munis des provisions de viatique nécessaires pour cinq postes, autrement pour cinq journées de marche. Nous arrivâmes au terme de ce voyage vers trois ou quatre heures après midi.
Dans ce trajet de Safâkès à Tunis, ce que je vis de plus remarquable, ce fut le village d’El-Djemm avec son vieux castel aux grandes et hautes murailles, sorte de tour d’une hauteur presque inouïe et d’une construction parfaite. Les murs sont percés de nombreux créneaux à ouvertures étroites perpendiculaires, et pratiqués lors de la construction de la tour. Ces créneaux ressemblent à ceux qu’on observe dans certaines bâtisses de villages et derrière lesquels les paysans se mettent en défense lorsqu’un ennemi vient les attaquer. Ce sont de véritables meurtrières pour les fusillades[222].
Le castel était à ciel découvert, sans couverture qui le fermât, et aussi sans escalier. Je demandai à mon muletier ce que c’était que cette construction. « C’est, me dit-il, un donjon des temps du paganisme, et bâti par les Amalécites. Il fut élevé par une femme qui y établit sa résidence. Elle s’installait ordinairement au sommet, et là elle passait les jours à filer du lin, et filait tant et si bien, que ses fils s’alongeaient du haut du château jusqu’en bas. »
A Tunis, je cherchai à savoir ce qu’était le castel d’El-Djemm ; je ne pus avoir aucun renseignement satisfaisant.
A El-Djemm, nous ne trouvâmes rien à plus bas prix que la figue épineuse (le fruit du cactus opuntia, Linnæus). J’en achetai pour un quart de ryâl tunisien, et j’en eus la charge d’un âne. Nous en mangeâmes tous à satiété, et nous en jetâmes encore.
CHAPITRE VI.
Arrivée à Tunis, et ensuite à la ferme de mon père. — Mon père vide ma ceinture et garde mon argent. — Regrets. — Le marabout Omar. — Mon père me communique son projet de retourner au Ouadây. — Il part. — Présents pour le sultan Sâboûn. — Mort de mon père. — Je me mets en route pour le Ouadây. — Arrivée à Mourzouk. — Départ pour le Ouadây. — Je rencontre l’oncle Zarroûk. — Discussion. — Conciliation. — Retour à Tunis. — Je pars pour le pèlerinage. — Visite à Cairaouân. — Arrivée à Alexandrie, à Rosette, au Caire. — J’achète une Abyssinienne.
Nous approchâmes bientôt de Tunis. Nous l’apercevions de loin, éblouissant les yeux par son excessive blancheur, par les vitres miroitantes de ses maisons, par ses avant-toits revêtus de fer-blanc, par ses coupoles couvertes de tuiles demi-cylindriques et enduites d’un vernis vert.
Nous arrivâmes, c’était un jeudi matin, dans le premier tiers du mois de Châbân (le huitième mois de l’année musulmane). Nous descendîmes à l’okel des voyageurs de Safâkès.
Aussitôt, je louai deux ânes ; j’arrangeai et liai sur ces ânes mes ustensiles et objets de cuisine et de literie, et nous montâmes, moi sur l’un de ces ânes, mon esclave concubine sur l’autre. Nous pénétrâmes dans l’intérieur de la ville, demandant où demeurait mon père. On nous apprit que la maison était fermée et que mon père était à sa sânieh, c’est-à-dire, en langage de Tunis et de Tripoli, à son jardin, à son potager. (Sânieh se dit encore des puits par lesquels on arrose les jardins ou les champs, surtout au Fezzân. On tire l’eau de ces puits par le secours d’un taureau qui s’approche et s’éloigne alternativement, pour laisser descendre et ensuite pour remonter la corde à laquelle est attaché le seau. Le mot sânieh est un mot dérivé du verbe sanâ, aoriste, yousnou, qui signifie arroser, tirer de l’eau d’un puits. Ce verbe se trouve employé dans le vers suivant d’un rimeur bédouin, écrit en style vulgaire ; lequel vers, pris dans une acception proverbiale, s’applique à celui qui amasse, et qui, sans savoir comment, perd ce qu’il amasse :
« Je tire de l’eau ; mais mon réservoir est donc troué ! je ne sais par où s’échappe mon eau. »
Je m’informai de l’endroit où était la sânieh de mon père, et du chemin par lequel on pouvait y aller. On m’apprit qu’elle était à un endroit appelé Djafar, et qu’il fallait, pour s’y rendre, sortir par la Porte Verte, qui conduit au chemin du village d’Aryâneh. Nous suivîmes cette indication, et à midi nous arrivions à la sânieh. Nous entrons. Un esclave nous aperçoit, et me demande qui je suis. « Je suis voyageur, hôte de Dieu, répondis-je ; je viens du Ouadây. » Ces seuls mots suffirent pour me faire reconnaître. Les esclaves coururent m’annoncer à mon père, qui alors travaillait au jardin avec ses gens : il avait encore une douzaine de concubines, cinq servantes esclaves et deux esclaves noirs, l’un appelé Khamys et l’autre Sâdân ; de plus, il avait donné à sa mère une jeune esclave, qui la servait.
Mon père arrive à la hâte. Il me reconnaît, me salue ; je lui baise la main, il m’emmène, nous entrons dans la maison qu’il habitait, et de suite accourent mes deux cousines, filles de feu Mohammed, avec ma sœur, née de cette concubine favorite qu’avait mon père au Dârfour, et qui fut laissée à mon oncle Zarroûk au Ouadây. Toutes les trois viennent à moi, me félicitent de mon retour. Arrive encore ma grand’mère, qui me fait ses compliments et ses politesses et m’accable des marques de sa bienveillance.
Quelques instants après, on sert à manger. Le repas fini, je raconte à mon père les circonstances de mon voyage, et tout ce qui s’était passé pendant mon absence, depuis le jour qu’il partit du Dârfour pour le Ouadây, jusqu’à mon arrivée à Tunis. Mais je ne parlai pas de l’argent que j’avais avec moi ; j’avais aussi recommandé à ma concubine de n’en rien dire à qui que ce fût.
Vers le soir mon père me fit préparer un bain. Lorsque le bain fut prêt, on m’apporta un vêtement neuf à la mode tunisienne. Puis : « Va, me dit mon père ; prends ton bain ; cela délasse ; nettoie la poussière du voyage. » J’obéis. Une esclave enlève les habits que je viens de quitter et les emporte avec elle. Mon argent était dans ma ceinture, c’était des mahboûb d’or d’Égypte et de Constantinople, et quelques ryâl de Tunis. Mon père, en prenant la ceinture, la trouve un peu pesante ; il l’ouvre, la vide dans son giron, et va en enfermer le contenu dans un cabinet, sans compter, sans rien examiner. Et moi, j’étais dans le bain ; je ne vis rien de tout cela.
Je sortis de l’eau, je m’habillai ; je pris ma ceinture pour m’en ceindre les flancs... Elle était vide comme le cœur de la mère de Moïse[223]. Je restai confondu, consterné ; la joie de mon retour fut évanouie, car j’espérais, après quelques jours passés en repos avec mon père, acheter des marchandises convenables pour le Ouadây ; je voulais retourner pour tenter la fortune et courir la chance de me faire un avenir un peu tranquille. Mais une fois mes petites richesses perdues, et cela par le fait de mon père, je me vis les ailes coupées et dès lors impuissant à reprendre mon vol... J’étais pétrifié, incapable d’articuler deux mots.
Ensuite, chose singulière ! je me leurrai encore d’espérances : futiles, folles espérances ! Je me figurais bonnement que mon père avait pris mon argent, non pour se l’approprier, mais pour me le conserver, pour me le rendre lorsque je le désirerais. Je me berçais de ces illusions, comme pour calmer la fièvre de regrets qui me tenait au cœur.
Quelques jours après, il nous vint à la maison un marabout de Masrâta, appelé Omar. Il était de la famille d’un cheykh renommé pour sa haute piété, du cheykh Ahmed-Zarroûk, le pôle des vertus, l’auteur du Ouazyfeh (recueil de prières qu’on peut lire en une heure ou une heure et demie, et qui correspondrait à ce que nous appelons Heures chrétiennes ; celui qui lit le matin le Ouazyfeh de Zarroûk, reste nécessairement à l’abri de tout mal jusqu’au lendemain).
Le marabout Omar s’était lié d’amitié avec mon père, au Ouadây. Mon père fut ravi de recevoir le saint homme, l’accueillit avec empressement, le combla de prévenances et de soins. Il le logea dans la partie de notre maison que j’habitais. La conversation du vieux marabout me soulageait, me distrayait, car Omar était un homme de mérite, de science, d’éloquence, de sagacité, d’une grande réserve dans les manières et le langage, d’une éducation complète, d’une érudition riche et variée.
Un jour je m’avisai de lui parler de mon argent, de lui dire comment mon père s’en était emparé, et m’avait ainsi ruiné et laissé sans ressource. « Et je ne puis savoir, ajoutai-je, s’il se l’est approprié sans retour ou s’il me le garde en réserve. — Mon fils, me dit Omar, ce soir même je sonderai ton père sur ses intentions. »
Le lendemain matin, j’allai trouver le marabout et lui demander le résultat de son entremise. « Mon cher ami, me répondit-il, à peine je commençais à exposer à ton père ce que tu m’avais chargé de lui dire, qu’il fronça le sourcil, se contracta la face, et me répliqua d’un ton résolu : « D’où lui vient cet argent ? Cet argent est à moi, c’est mon bien. Si mon fils l’a gagné en travaillant la terre, c’étaient mes terres ; en faisant le commerce, la somme première était à moi ; si ce sont des bienfaits du sultan, c’est à cause de moi, en souvenir de moi qu’ils lui ont été accordés. Si mon fils revient encore sur ce sujet, je le chasse d’ici sans autres ressources que ce qu’il a sur lui. Je donnerai un exemple de sévérité qui lui servira à lui et aux autres. » Je dus me taire ; et d’ailleurs qu’avais-je à lui répondre ? Je ne dis pas un mot. » Les regrets prirent en moi une nouvelle amertume. Je me repentais bien profondément de n’avoir pas pensé à cacher mon petit trésor en lieu secret.
Quelques jours après, mon père m’appelle et me dit : « Je veux entreprendre un second voyage au Ouadây, en ramener mes enfants, ce que j’y ai de famille, voir et mettre en ordre mes affaires. Toi, tu demeureras ici, à la sânieh ; je te l’abandonne avec les terres environnantes qui en dépendent, en retour de l’argent que j’ai eu de toi. Surveille ce petit domaine, fais le valoir, sème des arbres, laboure les terres labourables. Je te laisse tout ce qu’il faut pour cela : des bœufs pour le labour et l’arrosage, des instruments de travail ; tu as, de plus, à l’endroit où nous conservons nos grains, une bonne provision d’orge pour la nourriture du bétail, et aussi une provision de blé pour les semailles et pour votre consommation à tous. Tu as encore les khammâceh ou ouvriers à cinquième[224] ; tu garderas avec toi mon esclave Khamys, et l’esclave femme de Sâdân et sa fille. Ensuite, je te recommande ma mère, tes cousines ; prodigue-leur tes soins et tes attentions. — Mais, mon père, répondis-je, pourquoi vous exposer encore aux dangers et aux fatigues d’un si long voyage ? Vous êtes à un âge déjà avancé ; un tel trajet est trop difficile pour vous. Permettez-moi d’entreprendre ce voyage à votre place ; je vous suppléerai dans vos affaires, dans tout ce que vous désirerez. Donnez-moi seulement des lettres pour le sultan, pour votre frère Zarroûk, et je vous certifie que toutes vos affaires se termineront au mieux ; et vous, vous serez ici en repos et tranquillité. — Non, non, répliqua-t-il résolument, nul autre que moi ne terminera mes affaires ; tu ne peux pas me suppléer. »
Il partit. Il se rendit à Tunis avec moi, et laissa à la sânieh sa mère et ses nièces. C’était en Ramadân ; nous passâmes le reste de ce mois de jeûne à Tunis, et pendant ce temps mon père vendit toutes ses esclaves ; il ne garda que Sâdân d’esclave mâle. Il prépara une pacotille de diverses marchandises convenables pour le Ouadây, et acheta plusieurs objets dont il voulait faire cadeau au sultan ouadayen. Parmi ces objets était une pendule à suspendre à la muraille ; elle était à musique, et jouait un air qui durait trois ou quatre minutes avant l’heure : puis le coup de l’heure frappait. Cette pendule avait coûté très-cher à mon père ; il l’avait payée 160 ryâl de Tunis (265 fr.). Le cadeau se composait encore de quelques livres, d’une assez grande quantité de thé (car le sultan Sâboûn en raffolait), de kharaz de premières qualités, de vêtements de prix, et de bougies de cire blanche comme du camphre.
Les préparatifs de voyage une fois terminés, mon père quitta Tunis. C’était à la fin du mois de Chaouâl 1227 de l’hégire[225].
Je demeurai quelques jours à Tunis, puis je retournai à notre sânieh. Je m’y fixai avec mes cousines. J’étais alors réduit à zéro, zéro d’or et d’argent. L’hiver approchait. Je labourai mes terres, je les semai. Quand je me trouvais dans le besoin, je vendais un peu de notre provision d’orge.
Peu après le départ de mon père, ma grand’mère m’engagea à me marier avec la plus jeune de mes deux cousines. Je refusai d’abord, ensuite j’acceptai. Au mois de Zy-l-Câdeh nous fûmes fiancés, et à la fin de Zy-l-Hedjeh nous fûmes mariés.
Deux ans se passèrent ; sur la fin de 1229 je reçus une lettre de Mohammed-Younès, secrétaire-intendant de Yoûcef, pacha de Tripoli. Mohammed m’annonçait la mort de mon père.
Je me disposai immédiatement à me rendre à Tripoli. Je partis. De Tripoli je devais me mettre en route pour le Soudan, mais je dus attendre ; il n’y avait pas de caravane prête à se diriger sur le Fezzân. Bientôt après il en arriva une de Mourzouk ; parmi les voyageurs était Sâdân, l’esclave de mon père.
J’allai de suite le trouver. Il me raconta que, du Ouadây, mon père l’avait envoyé au Fezzân avec une troupe d’esclaves et que ces esclaves avaient été vendus à Mourzouk ; qu’ensuite, lorsqu’il était sur le point de s’en retourner, il avait appris la mort de son maître ; que cette nouvelle parvint aux oreilles d’El-Moukkény, gouverneur du Fezzân, qui aussitôt s’empara du prix de la vente des esclaves, c’est-à-dire de 960 douros, et que, de plus, El-Moukkény lui avait confisqué un chameau et un milâyeh du Hedjâz. J’allai raconter ce fait de spoliation à Mohammed-Yoûnès, qui sur-le-champ me remit, au nom de Yoûcef-Pacha, un ordre enjoignant à El-Moukkény de me rendre, sur la présentation de l’ordre, l’argent qu’il avait enlevé à l’esclave de mon père.
Une fois muni de cette pièce, j’achetai de quoi faire un présent convenable à El-Moukkény. Peu après, la caravane reprit le chemin du Fezzân, et je partis avec elle. Nous suivîmes la route de Bou-Ndjeîm et de Saukanah (soknah). (Bou-Ndjeîm est un puits éloigné de Saukanah de quatre jours de marche, et où souvent les Arabes Bény-Soleymân attaquent les caravanes. Au delà, la route est commode et sûre.)[226] La traversée fut agréable, rapide, gaie, et sans le moindre contre-temps.
J’arrivai au Fezzân, à Mourzouk. J’allai me présenter à El-Moukkény, et je lui remis l’ordre dont j’étais porteur. El-Moukkény ne me satisfit pas immédiatement. Il me renvoyait de jour en jour. Ce ne fut qu’après un assez long délai, après beaucoup d’instances, avec beaucoup de peine et de répugnance, qu’il me livra les 960 douros.
La caravane avec laquelle j’étais venu de Tripoli partit ; il me fallut en attendre une autre. Pendant ce temps, j’achetai diverses marchandises de facile débit au Ouadây. A Mourzouk, j’allais fréquemment rendre visite au faguyh Aly-Mahaydy. Quand je fus sur le point de partir, le faguyh Aly ayant besoin d’argent, me demanda 100 douros. Je les lui prêtai, et il me remit une reconnaissance de sa dette.
La caravane termina ses préparatifs et leva le camp. Nous traversâmes l’espace qui conduit du Fezzân chez les Toubou-Réchâd. En débouchant sur leurs confins, nous rencontrâmes une caravane nombreuse qui venait du Ouadây, et dans laquelle j’aperçus mon oncle Zarroûk. Il revenait avec tout ce qu’avaient laissé de fortune mon père, feu mon oncle Tâher et ses associés de commerce.
Nous nous saluâmes Zarroûk et moi. Les deux caravanes s’arrêtèrent, et consentirent, à cause de nous deux, à faire une halte de vingt-quatre heures.
Quand nous fûmes en repos, je parlai de mon père à Zarroûk, et je lui demandai ce qui nous restait de fortune. Il me répondit que mon père n’avait rien laissé. Cependant, lorsque je quittai le Ouadây, Zarroûk n’avait que trois ou quatre esclaves outre ses concubines, et je lui voyais dans la caravane au moins une centaine d’esclaves et au moins deux cents chameaux. J’appris aussi qu’il avait une charge de plumes d’autruche, et une charge de corail et de bijoux en argent, tels que bracelets, périscélides, am-chingah ; que presque tous les voyageurs de la caravane lui avaient emprunté ou de l’argent, ou des chameaux, ou du grain. De plus, je remarquais que presque tout le monde était à ses ordres et à sa dévotion ; il n’avait qu’à parler, commander ou défendre, et on lui obéissait.
Je priai ceux qui connaissaient Zarroûk, et qui connaissaient sa fortune personnelle, de témoigner de ce qu’ils savaient et de m’en donner une déclaration légale ; mais tous refusèrent, de peur de lui déplaire.
Je n’avais donc ni aide ni secours à espérer. J’appris qu’un des voyageurs désirait retourner au Ouadây, et qu’il avait dix jeunes esclaves. Je lui proposai d’échanger ses dix esclaves contre ce que j’avais de marchandises. Il accepta. L’échange fut effectué sur-le-champ, et je regagnai le Fezzân avec la caravane venant du Ouadây, où se trouvaient Zarroûk et mes autres parents qui l’accompagnaient.
Aussitôt que nous fûmes à Mourzouk, j’attaquai Zarroûk en justice, mais personne ne voulut se charger du procès ; car Zarroûk alors exhiba un papier portant déclaration de mon père qui reconnaissait son frère comme son associé copropriétaire de tout ce qu’il possédait au Ouadây et même à Tunis. Cette pièce était revêtue, comme caractères d’authenticité légale, du témoignage du marabout Omar dont j’ai parlé précédemment et du témoignage d’un autre témoin, le tout légalisé par le cachet du faguyh Noûr, grand câdi du Ouadây. De plus, Zarroûk offrait de me livrer de suite la faible part qui me revenait de l’héritage.
La querelle entre Zarroûk et moi menaçait de devenir violente. Quelques personnes graves s’interposèrent entre nous, et nous exhortèrent à entrer en conciliation. Je cédai à leurs conseils, et je consentis à recevoir pour lot dix-huit esclaves. Ensuite, pour couper court à toute récrimination, nous déclarâmes par écrit que Zarroûk ne me devait plus rien, et que je n’avais rien à réclamer de lui. L’accord ainsi conclu, Zarroûk me remit ma jeune sœur. Elle avait eu pour mère une concubine d’origine mydaûb, et qui avait été donnée à mon père avec une autre esclave zaghâouyenne par le sultan du Dârfour. Cette Zaghâouyenne s’était suicidée, jalouse qu’elle était des femmes de mon père.
Je m’empressai de regagner Tunis. Cette fois, mon absence ne fut que de dix mois. A mon retour, j’avais pour toute fortune, je crois, vingt-cinq esclaves. Dans ce dernier voyage, j’eus à subir plusieurs contrariétés, des fatigues, des désagréments, même des dangers. J’en ferai grâce ici ; le récit en serait peut-être trop long et trop peu intéressant.
Mon retour à Tunis fut une sorte d’événement, une fête pour mes amis, et, Dieu le sait, pour moi aussi. Quelques jours après mon arrivée, et quand j’eus mis un peu d’ordre dans mes affaires, les visiteurs vinrent me trouver, me féliciter de mon retour, acheter les esclaves que j’avais amenés. En peu de temps je vendis ces esclaves, femmes et hommes ; je n’en gardai qu’un appelé Saad. Quant au vieux Sâdân, je l’affranchis, comme œuvre de bien au nom de mon père ; mais je laissai sa femme et sa fille au nombre de nos esclaves.
Ma grand’mère eut pour son lot de l’héritage deux filles esclaves qu’elle attacha à son service particulier. Pour moi, ma part résultant de la vente de mes esclaves s’éleva à 1,000 mahboûb ou 4,500 ryâl tunisiens.
Lorsque j’eus réalisé cette somme, je m’occupai de la culture de la sânieh ; mais je m’aperçus bientôt que j’étais en perte, et que cette propriété, ingrate comme exploitation, convenait plutôt à un personnage de fortune et de rang qui en ferait une propriété de luxe et d’agrément. Comme fonds de spéculation, elle était sans avantage. Je la vendis, avec les dépendances, pour 8,500 ryâl de Tunis.
Vers cette époque mourut ma sœur aînée, et alors les deux tiers de sa part d’héritage me revinrent de droit.
Je me fixai à Tunis ; j’y vécus environ deux ans. Notre famille était nombreuse ; les denrées les plus ordinaires étaient à haut prix, et je dépensai pour notre entretien une assez grande partie de ce que je possédais. Je compris que si je demeurais ainsi deux autres années, ma petite fortune s’épuiserait entièrement.
Je résolus d’aller faire mon pèlerinage, et voir en passant ma mère, que j’avais laissée au Caire lors de mon départ pour le Soudan. Je me préparai donc à ce nouveau voyage. Mon père avait possédé une maison à Tunis ; j’en achetai une seconde, située vers le Dâr-el-Pacha (le trésor de la guerre), pour 3,000 ryâl.
J’engageai ma cousine, qui était ma femme, à m’accompagner dans mon pèlerinage, mais elle refusa. Je m’associai d’intérêts pour une commission de tarboûch, avec un fabricant, le célèbre Mohammed-el-Bâmry, que je chargeai du soin de notre famille pour le temps de mon absence. Enfin je quittai Tunis au mois de Rédjeb (septième mois de l’année).
Le cheykh Ahmed-el-Sennâry, surnommé Ibn-el-Tayb, était à Tunis. Il avait aussi formé le projet d’aller en pèlerinage. Par un heureux hasard, il partit en même temps que moi, et nous nous rencontrâmes au sortir de la ville. Nous louâmes notre passage ensemble sur un petit brick. C’était un vendredi ; nous fîmes la prière de midi et nous nous embarquâmes au port de Halc-el-Ouâd, le port de Tunis ; mais nous ne démarrâmes que trois jours auprès. Le réïs ou chef de notre brick resta tout ce temps à terminer quelques affaires qu’il avait dans la ville.
Enfin nous mîmes à la voile ; nous passâmes la nuit en mer. Le jour suivant, nous étions dans le port de Soûçah, la ville la plus remarquable que j’aie vue en Afrique après Tunis. Soûçah est assez bien bâtie, et les habitants en sont bons et affables. Nous nous y arrêtâmes trois jours. La cause de cette perte de temps fut encore notre réïs. Nous lui demandâmes pourquoi il différait ainsi le départ ; il nous répondit qu’il était en marché pour un chargement de savon. « Mais, lui dîmes-nous, en attendant que tu termines tes affaires, ne pourrions-nous pas aller jusqu’à Cairaouân, visiter le tombeau du saint compagnon du Prophète, le vénérable Abd-Allah, fils d’Abou-Zamàh[227] ? Nous serons de retour avant que tu sois prêt à partir. — Très-bien ; vous pouvez aller à Cairaouân. »
Nous louâmes des montures, et le lendemain matin nous étions en marche. Nous passâmes par Mestyr et Méçâken. Le troisième jour de notre départ de Soûçah, nous entrâmes à Cairaouân. Nous étions une troupe de sept ou huit voyageurs, sans compter le cheykh Ibn-el-Tayb, qui était notre chef de route, notre conducteur.
Nous visitâmes les tombeaux des saints personnages enterrés à Cairaouân, et, avant tout, celui d’Abd-Allah, fils de Zamàh. Son tombeau est dans un macâm (sorte de chapelle) d’une architecture admirable d’élégance et de beauté. Tout le sol en est pavé de marbre blanc, et les murs sont revêtus de marbres de diverses nuances. Les encadrements des fenêtres y sont ornementés en dorures et en dessins coloriés de différentes couleurs, rouge, bleu lapis-lazuli, violet, etc. Le tombeau du saint est d’une beauté et d’une magnificence au delà de toute description[228].
Nous visitâmes ensuite le cimetière, les tombeaux de plusieurs ulémas célèbres, celui de l’iman Ibn-Abou-Zeyd, celui d’Ibn-Nâdjy, etc., tous partisans zélés du rite de Mâlek.
Nous fûmes reçus et hébergés chez le moufti de Cairaouân ; il nous traita avec la plus attentive prévenance. Une foule d’habitants de la ville vinrent nous voir, se pressèrent autour de nous. On chercha à retarder notre départ, en nous invitant à des fêtes, des repas ; mais nous avions hâte de retourner à Soûçah. Nous nous excusâmes sur ce que nous étions attendus par notre bâtiment, que nous avions laissé près de mettre à la voile. On se rendit à nos raisons, quoique avec peine, et enfin nous quittâmes Cairaouân. Les plus distingués des cheykh nous conduisirent assez loin, nous accompagnèrent, nous témoignèrent leurs regrets, nous accablèrent de politesses.
Nous revînmes à Soûçah. Notre brick était toujours à la même place. Nous demeurâmes deux jours à Soûçàh ; je ne sais pas pourquoi nous n’allâmes faire visite à aucun des ulémas. Il y en avait cependant un certain nombre ; et même, parmi les plus distingués d’entre eux, j’avais quelques parents éloignés.
Nous mîmes à la voile. Nous fûmes bientôt en pleine mer, ne voyant plus que ciel et eau. Nous allâmes ainsi dix jours de suite. Le onzième jour, nous entrâmes au port d’Alexandrie ; il était une heure environ après le coucher du soleil quand nous jetâmes l’ancre. Nous passâmes la nuit à bord. Le lendemain de bonne heure nous prîmes une barque, et nous descendîmes à terre.
Nous louâmes, dans Alexandrie, un petit appartement à l’okel de Batâch. Le jour suivant, on transporta à la douane les marchandises et nolis passibles de droits d’entrée. J’avais une lettre pour un commerçant, Ahmed-Zyâb, résidant à Alexandrie. Ahmed retira, en en payant le droit de douane, les marchandises que j’avais apportées, c’est-à-dire deux caisses de tarboûch et un sac de boulgha ou souliers jaunes que j’avais achetés à Cairaouân.
Je ne séjournai à Alexandrie que quarante-huit heures. Afin de me rendre au Caire, je m’embarquai pour Rosette ; car à cette époque le canal du Mahmoûdyeh n’était pas ouvert. Nous franchîmes heureusement le boghâz de Rosette, et nous entrâmes dans le port.
J’avais une lettre pour Mohammed-Nànâ, un des premiers commerçants de la ville. Je ne demeurai que vingt-quatre heures à Rosette. On était en été. Je passai la nuit chez Nànâ, mais une nuit de tourments ; car j’y fus la proie des cousins qui me dévorèrent, à tel point que je fus obligé de quitter la maison pendant la nuit, et que j’allai me coucher et dormir près du rivage de la mer.
Le lendemain, à mon réveil, je jurai bien de ne pas rester une seconde nuit à Rosette. Dieu me procura un batelier du Nil, appelé Moustafa-Lâlah. Il avait une petite barque que Nànâ loua vingt-cinq piastres en mon nom et pour moi seul. Lâlah embarqua mes deux caisses de tarboûch et tout ce que j’avais avec moi ; et j’étalai le tapis qui me servait de siége et de lit. Le vent nous fut favorable, et en moins de trois jours nous arrivâmes à Boulac.
Je débarquai ; je fis transporter mes marchandises à la douane, et je les y laissai. J’emportai mon sac de provisions et de hardes. Je louai deux ânes. Sur l’un je chargeai mon côrbo[229] ou mannequin à vaisselle et ustensiles de cuisine, que j’équilibrai avec mon lit et ce que j’avais d’objets exempts d’octroi ; l’autre, je montai dessus.
J’arrivai au Caire. Je me rendis à la maison que j’habitais lorsque je partis pour le Soudan. Je demandai des nouvelles de ma mère ; on m’apprit qu’elle était en parfaite santé. On alla lui annoncer mon arrivée, et quelques instants après elle vint avec son frère. Ils me félicitèrent de mon retour, et me témoignèrent leur joie de me revoir.
J’avais vendu une partie de mes tarboûch à Alexandrie. De l’argent de cette vente, j’avais payé d’abord le prix de la douane que m’avait avancé Ahmed-Zyâb ; une autre partie me servit pour mes frais de voyage, et il m’en resta encore une assez bonne somme. J’en remis cent piastres à ma mère pour les dépenses de la maison.
Je reçus une foule de visites ; gens inconnus, gens connus vinrent, à n’en pas finir, me saluer et me féliciter... Ma mère et mon oncle préparèrent un repas de bienvenue et de réjouissance.
Sept jours après que je fus au Caire, j’achetai une esclave abyssinienne et j’en fis ma concubine. C’était une fille charmante, belle, douce, et qui prit soin de mes intérêts. D’un cœur bon et aimant, elle n’avait d’autres goûts, d’autres joies, d’autres volontés, d’autres chagrins que mes chagrins, mes joies, mes goûts et mes volontés. Je la gardai pendant six ans, et je ne vis jamais en elle que le désir et l’intention de me plaire et de mériter mon amour. Elle mourut de la peste, en 1237 de l’hégire (1821-1822, ère chrétienne). Jamais perte ne me causa plus de tristesse et de douleur que la mort de ma belle Abyssinienne, que Dieu la comble de ses miséricordes !
CHAPITRE VII.
Circonstances particulières dans le trajet de Tunis au Fezzân, et le retour. — Je prends une pacotille de tarboûch. — Ma marmite se casse. — Nous nous embarquons sur un brick à deux hommes d’équipage. — Bourrasque ; invocation des meilleurs saints. — Nous allons à pied à Zouârah. — Arrivée à Tripoli. — Je retourne au brick. — Danger singulier. — Un autre danger nous est annoncé mystérieusement. — Peur ; retour à Tripoli. — Trois mois d’attente. — Arrivée de l’esclave de mon père. — Départ pour le Fezzân. — Vallée où nous manquons d’être noyés. — Je me trouve sans provisions. — Bénédiction. — Chute de chameau. — Pour dernière aventure, je suis volé par un pauvre à qui je donne à dîner. — Finale pieuse.
Maintenant, pour terminer cette relation, je veux exposer brièvement le récit de quelques circonstances qui marquèrent mon trajet de Tunis au Fezzân, et mon retour du Fezzân à Tunis. J’avais d’abord résolu de passer sous silence ces simples événements de voyage, de crainte d’être trop long et d’ennuyer ; ensuite je me suis ravisé. J’ai pensé que, sans inconvénient, je pouvais encore écrire ces dernières lignes et compléter ainsi le récit de tout ce qui m’est advenu dans mon excursion. Et puis, ces récits ont l’avantage de servir, comme avis, à d’autres voyageurs. Il est toujours utile de savoir ce que tel autre a eu de contrariétés ou de dangers à essuyer dans tel trajet. Dieu sait combien j’eus, pour mon compte, de traverses et de périls ; je devais périr cent fois, si ma destinée ne m’eût sauvé ; mais mon heure n’était pas venue.
Lorsqu’à la nouvelle de la mort de mon père, je formai le projet de retourner au Ouadây, j’étais dans le plus parfait dénûment et sans argent aucun, ni rouge, ni blanc, ni jaune. J’étais absolument comme le voyageur en plein désert, avec un chameau épuisé, avec l’espace immense et la soif devant lui, j’étais tout déconcerté ; Dieu me vint en aide.
Mohammed-el-Bâmry, de Tunis, me donna une caisse de cinquante douzaines de tarboûch à la mode de Tripoli, pour les vendre. Ces tarboûch n’ont de débit que dans cette dernière ville, par la raison qu’ils sont d’un rouge trop foncé, tournant presque au noir, tant il s’y trouve de garance mêlée au kermès[230] dont se compose la teinture ; et de plus, parce que le gland en fils de soie pure est mêlé d’un cinquième de fils de soie dorés. Le prix de cette petite pacotille s’élevait à douze cent cinquante ryâl de Tunis. El-Bâmry me prêta, outre cela, deux cent cinquante ryâl. Je lui écrivis donc une reconnaissance de quinze cents ryâl, et des témoins la signèrent. El-Bâmry n’avait consenti à me livrer l’argent et les tarboûch, qu’après des retards qui se prolongèrent pendant six mois. Toutes les fois que je le priais de me remettre les valeurs dont nous étions convenus, il me renvoyait au lendemain, me répondait par des promesses. J’étais fatigué de répéter mes instances, et si j’eusse trouvé un autre prêteur j’aurais abandonné El-Bâmry, car il était trop craintif en affaires, trop soucieux de ses intérêts.
Dès que j’eus conclu, je louai un chameau de l’okel des Voyageurs de Safâkès. J’avais fait d’abondantes provisions de vivres ; je voulais que mon viatique me conduisît jusqu’au Ouadây sans que j’eusse besoin de rien acheter.
Entre autres choses, j’avais une grande marmite en terre, enveloppée d’une sorte de tissu de joncs et pleine de cadyd (viande séchée) aux deux tiers cuit, et plongé dans l’huile. J’avais bien dans cette marmite cinquante livres pesant, huile et viande. Mon chamelier porta mes hardes à l’okel, car il y avait encore quelques dispositions à terminer pour le départ. Il arrive, fait agenouiller son chameau et s’en va à ses affaires. Quand il a fini, il revient, fait lever debout son chameau ; l’animal se dresse avec précipitation, et ma marmite, qui était mal assujettie, se détache, tombe et se brise. Voilà l’huile répandue, étalée par terre ; le cadyd jeté dans la poussière et les ordures. Je n’eus pas le courage de rien recueillir ; j’abandonnai tout. Le portier de l’okel, sa fille et plusieurs pauvres eurent bientôt enlevé ce qui pouvait se ramasser... Je fus désolé de cette perte.
Autre mésaventure. Lorsque j’arrivai à Safâkès, le 11 du mois de Châbân, je me hâtai, avec quelques voyageurs, de prendre un bâtiment pour notre traversée à Tripoli. Notre intention à tous était de nous trouver à Tripoli avant la fête de la rupture du jeûne, c’est-à-dire avant la fin du mois de Ramadân, pour vendre ce que nous avions de tarboûch. Mais Dieu en décida autrement, et sa volonté dut s’accomplir.
Nous demeurâmes à peu près cinq jours à Safâkès ; puis nous nous embarquâmes. Le bâtiment sur lequel nous prîmes passage était un petit brick à deux mâts. J’avais loué la dunette, moi, Djellaûn de Tripoli, Omourah-el-Zhafâïry, fils d’un des grands de la suite de Yoûcef-Pacha, et Aly-el-Hantâty (de la tribu des Hantâtah), tribu des Zououâouah (zouaves). J’avais acheté à Safâkès, en remplacement de mon pot de cadyd perdu, du beurre fondu et de l’huile. Nous avions acheté aussi une quantité de melons roûmy (melons grecs).
Nous démarrâmes et nous quittâmes le rivage par un vent frais. Nous pensions mouiller à Tripoli sous deux jours. Nous ne savions guère ce que nous réservait le secret de Dieu !
Le second jour de traversée, nous abordâmes à l’île de Djirbeh. Par une fatalité particulière, le chef ou capitaine du brick n’avait que trois matelots, lui quatrième. A Djirbeh, il eut une querelle avec un de ses trois hommes d’équipage ; il s’emporta, défendit à son homme de reparaître au service du brick, et jura qu’il ne voulait plus de ce matelot indocile. Nous n’eûmes donc, pour la manœuvre du bâtiment, que deux hommes ; il leur était impossible de suffire au service, on ne savait plus comment diriger et faire marcher le malheureux brick.
Nous espérions que le commandant prendrait un autre matelot à Djirbeh. Il passa deux jours à en chercher un, mais aucun de ceux qui étaient en disponibilité ne voulut se mettre aux ordres de notre homme et voyager avec lui. Il avait une réputation, d’ailleurs justifiée, d’homme acariâtre, grossier, rustre, ne sachant parler à ses matelots sans les insulter, les maudire, les accabler des plus ignobles et des plus sales injures.
Il fallut donc mettre à la voile avec deux hommes d’équipage. Le commandant tenait le timon, et de là ordonnait les manœuvres, faisait déferler les voiles, prendre le vent, carguer, plier, caler les voiles. Et quand les manœuvres devenaient pressantes et nombreuses, les passagers y prenaient part. Nous passâmes ainsi deux jours, ayant vent de bouline et marchant sur le flanc. C’est ce que les marins moghrébins de la Méditerranée appellent bôrdo oua la bôrdo. Le troisième jour nous étions dans la baie de Râs-el-Makhbez. C’est une sorte de port allongé où l’on entre en faisant un détour, abri si tranquille que l’on sait à peine si l’on est sur mer ou sur terre. Nous eûmes une nuit paisible et nous pensions démarrer dès le matin et gagner le large. Nous quittâmes la baie. Mais nous fûmes pris en proue par un vent d’est qui nous chassa en arrière malgré nous et nous obligea de rentrer. Nous ancrâmes de nouveau.
Nous vîmes des pêcheurs en barque et nous leur achetâmes, à vil prix, une assez grande quantité de poisson. Nous avions à bord un Tripolitain, pauvre diable, appelé El-Hâddj-Mylâd et assez expert en cuisine. Nous lui livrâmes notre poisson, il nous l’apprêta. Grâce à Mylâd nous nous régalâmes à souper, et en eûmes encore suffisamment pour notre repas d’avant l’aube, car nous étions dans le mois de Ramadân, et par conséquent nous jeûnions[231].
Notre commandant leva l’ancre et essaya de sortir de la baie ; le vent nous y repoussa de nouveau. Nous fûmes ainsi pendant dix jours ; tous les jours nous répétions nos manœuvres pour sortir, et le vent nous renvoyait. La onzième nuit, fatigués et ennuyés de ces retards, nous nous levâmes longtemps avant l’aube ; nous fîmes notre repas, et à peine avions-nous mangé qu’un vent violent souffla tout à coup. Alors notre voile de trinquet, qui était mal carguée et mal liée, s’échappa de ses cordages et fut subitement enflée par le vent. Le brick, violenté par l’effort de la secousse, brisa l’amarre de son ancre, et devint le jouet des vagues et de l’air. Poussé sur le flanc droit, il prenait l’eau en masse par les bords ; repoussé ensuite sur le flanc gauche, il repuisait l’eau de l’autre côté par grosses nappes.
Sur le milieu du bâtiment, nous avions une cuisine, et le foyer en était allumé ; un coup de vent emporta et la cuisine et le feu, et les jeta à la mer. La braise volait partout, sur le brick, au-dessus de l’eau, et les flots parurent alors comme couverts d’un brasier ardent. Nous attendions le moment où nous allions couler à fond ; car les matelots ne pouvaient venir à bout de ramener et de plier la voile qu’avait ouverte le vent.
Nous étions dans les transes les plus poignantes, préoccupés et agités de mille pensées sinistres. Les uns récitaient le chapitre yâ syn du Coran[232] ; d’autres invoquaient le grand saint Abd-el-Câder-el-Kylâny, d’autres appelaient à leur secours le grand saint Mâghirny, d’autres le grand saint Ahmed-Zarroûk[233]. Chacun s’en référait au saint qui lui paraissait le plus sûr et le plus puissant ; chacun s’adressait à son patron. Tous nous implorions secours et salut, secours et salut ne nous venaient pas vite. Le brick nous emportait, chancelait, et nous dessus ; la nuit était noire, et nous ne savions comment et où nous étions poussés.
Enfin le jour paraît, le vent s’apaise, et nos cœurs se calment. Nous ramenons le brick à l’endroit où il était avant la bourrasque. Nous prenons terre, et nous faisons notre prière, remerciant Dieu de toute notre âme de nous avoir sauvés du danger. Nous nous félicitâmes les uns les autres d’avoir échappé à la mort.
Plusieurs d’entre nous jurèrent de ne plus remettre le pied dans le bâtiment qui nous avait si mal traités. Nous fûmes généralement d’avis d’aller par terre et à pied jusqu’à Zouârah, bourg sur les bords de la régence de Tripoli. Chacun prétendait que Zouârah était peu éloigné de nous et que nous y arriverions avant midi. Je partageai la résolution générale, on partit.
Nous marchâmes toute la journée, et nous ne fûmes à Zouârah qu’après le couvre-feu, vers quatre heures après le coucher du soleil. Aussi, fallut-il nous faire reconnaître par la garde avant d’entrer.
Un de nos compagnons, le marchand tripolitain, appelé Djallaûn, nous retarda dans notre trajet. La fatigue l’arrêta ; il était brisé, harassé, et pouvait à peine se traîner. Je vins à son secours avec El-Haddj-Mylâd ; nous le soutînmes de chaque côté, et nous l’aidâmes à marcher jusqu’à Zouârah. Quand nous arrivâmes, Omoûrah-el-Zafâïry se fit connaître à nous et nous apprit qu’il était parent du vizir du Pacha. (Ce vizir avait épousé la sœur d’Omoûrah).
Nous fûmes hébergés dans la maison d’un particulier, et on nous servit à souper. Nous passâmes la plus mauvaise nuit possible, tant nous étions fatigués. Le lendemain matin, nous demandâmes où nous trouverions des montures à louer, afin de nous rendre à Tripoli, on nous dit que nous ne pouvions avoir que des chevaux. « Donnez-nous des chevaux, » répliquâmes-nous, on nous en amena, et nous les louâmes à sept ryâl tunisiens par animal.
Nous partîmes, et, avec nous, les propriétaires de nos montures. Nous voyageâmes jusque vers quatre heures après midi, et nous descendîmes à Abou-Odjaylah, chez Husseyn-Bey, un des grands de la cour du pacha et gouverneur d’Abou-Odjaylah. A cause d’Omoûrah que Husseyn-Bey connaissait, nous fûmes très-bien reçus, très-bien traités et très-bien couchés.
Le lendemain nous reprîmes notre route, et le soir nous entrâmes à Tripoli. Je pensais que quelqu’un de mes compagnons de voyage aurait la générosité de m’inviter à descendre chez lui ; car lorsque leurs provisions s’étaient épuisées à bord, ils avaient vécu des miennes ; de plus, Djallaûn avait été heureux de me trouver pour l’aider à marcher et à se traîner jusqu’à Zouârah ; j’avais eu de lui un soin tout particulier. Dans ce trajet de Zouârah, il souffrit de la soif, et ce fut moi qui, avec un autre, allai assez loin dans la plaine lui chercher de l’eau et la lui apportai. Bref, quand nous fûmes entrés à Tripoli, mes compagnons disparurent : c’est ainsi que le sel fond et s’écoule en eau.
Me voilà donc seul. Je dus me rendre chez le chargé d’affaires de Tunis à Tripoli ; il s’appelait Ammy-Méhenny. Je m’informai du lieu de sa demeure, et je m’y fis conduire. Il me reçut parfaitement bien. C’était le soir, la vingt-septième nuit de Ramadân. Je restai jusqu’à la fête (c’est-à-dire le petit Bayram, qui suit le jeûne du mois de Ramadân). J’espérais tous les jours voir arriver le maudit brick où nous avions nos effets et des marchandises. La fête et ses quatre jours fériés se passèrent, et le brick n’avait pas paru.
Je rencontrai des voyageurs de Saukanah (soknah), qui se préparaient à se mettre en route pour le Fezzân. C’était pour moi une excellente occasion de partir. Je réfléchis, et je ne vis rien de mieux à faire que de retourner à Râs-el-Makhbez chercher ce que j’avais à bord, de louer pour cela un âne bon marcheur (que je payai à raison de six cents ryâl de Tripoli par jour), puis, à Zouârah, de louer un chameau, d’aller avec le chamelier à Râs-el-Makhbez pour charger mes hardes et marchandises à dos de chameau, de revenir aussi promptement que possible à Tripoli, d’y vendre de suite mes tarboûch, et de partir avec la caravanne pour le Fezzân. Lorsque j’eus loué mon âne et que je fus sur le point de me mettre en route, mon Djallaûn et Omoûrah, qui surent mon projet, vinrent me prier de leur rapporter tout ce qu’ils avaient laissé à bord du brick. Ce qui était au nom d’Omoûrah ne lui appartenait point, mais appartenait à Yoûcef-Pacha. Omoûrah n’était que le commissionnaire du pacha, son homme de confiance.
Un Moghrébin du fond du Maghreb occidental, et qui avait aussi dans notre brick un sac de cuir à mettre des provisions et des hardes, apprit également que j’allais me rendre à Râs-el-Makhbez. Il me demanda la permission de m’accompagner. C’était un pauvre hère, nu-pieds, nu-tête, n’ayant pour vêtement qu’une cachchâbyeh[234] sur laquelle il s’était appliqué une chétive ceinture. Je consentis volontiers à la demande de ce pauvre diable. C’était au moins, pour le trajet, une occasion de distraction ; j’évitais l’ennui d’être seul. J’emmène donc mon Moghrébin. Nous entrons à Abou-Odjaylah vers trois heures après midi. Nous ne voulions pas perdre de temps, et nous continuâmes notre route ; nous voyageâmes même toute la nuit. A l’aube, nous étions à Zouârah.
Cette nuit de voyage fut marquée par une circonstance assez singulière.
En cheminant côte à côte avec moi, mon Moghrébin me demanda pour quel motif j’allais au Soudan. Je lui dis que mon père y était mort et y avait laissé quelque fortune que j’allais recueillir. J’eus la maladresse de dire que dans la succession il y avait le prix d’un certain nombre d’esclaves que mon père avait envoyés au Fezzân avec un de ses serviteurs esclaves et que cet envoi avait été vendu pour une somme de neuf cents douros ou talaris ; j’ajoutai que lorsque le serviteur esclave se disposait à retourner au Soudan avec l’argent de la vente, il avait appris la mort de son maître ; que le gouverneur du Fezzân, informé aussi de cette nouvelle, avait appelé chez lui l’esclave commissionnaire, l’avait empêché de partir et avait confisqué les neuf cents douros ; enfin que la première chose que j’avais à recevoir de l’héritage de mon père, c’étaient les neuf cents pièces d’argent, et que je les toucherais au Fezzân.
Mon Moghrébin, ébahi, émerveillé, et voyant dans neuf cents douros une somme qui, s’il l’eût eue, eût valu pour lui une fortune, devint fou rien que d’y penser. Je lui avais bien dit que cet argent était à Mourzouk ; mais il oublia cette circonstance ; il se figura que j’avais la somme sur moi, et il ne se possédait plus de joie. Tout à coup, il s’élance à une certaine distance de moi, puis revient subitement à grands pas, en me disant : « Comment ! neuf cents douros ! tu as neuf cents douros, mon fils ! — Certainement. » Et le voilà qui repart à grande course, puis revient de même, mais brandissant en l’air un casse-tête qu’il tenait à la main et dont il paraissait vouloir me frapper, m’assommer, et en me répétant : « Neuf cents douros, mon garçon ! neuf cents ! — Oui, oui ! » lui répondis-je, passablement effrayé ; car nous étions en pleine campagne, n’ayant d’autre témoin que Dieu ; et si cet extravagant eût tenté, dans son accès de folie, de m’assommer, de me tuer, qui eût pu me défendre et me tirer de ses griffes ?
Une troisième fois, mon écervelé s’éloigne de moi subitement et revient sus à pleine course, toujours le casse-tête levé comme pour me frapper, et me criant encore : « Comment, mon fils ! neuf cents douros ! tu as neuf cents douros ! — Mais écoute-moi donc, mon pèlerin. Tu t’imagines que j’ai ici, sur moi, cet argent ? Mais, non, non ; cette somme est en dépôt à Mourzouk, entre les mains du gouverneur ; et je ne sais pas s’il consentira ou non à me la donner, s’il me la donnera tout entière ou s’il ne m’en donnera qu’une partie. Je ne puis pas prévoir comment Dieu conduira cette affaire. »
Ces paroles calmèrent l’effervescence de mon extravagant, le ramenèrent à un état plus raisonnable : « Veux-tu, me dit-il, veux-tu que j’aille avec toi au Fezzân ? — Volontiers ! répondis-je ; car je craignais de lui déplaire. — Mais si je vais avec toi, que me donneras-tu de tes neuf cents douros ? la moitié, le tiers ? — Ce que tu voudras. » Intérieurement, j’étais contrarié, fâché contre moi-même de lui avoir parlé des motifs de mon voyage au Soudan. Mais, grâce à Dieu, la nuit se termina sans autre incident. Le matin, de bonne heure, nous étions à Zouârah, et mon Moghrébin disparut.
Je m’empressai immédiatement de chercher des chameaux. « Il me faut, dis-je aux chameliers, quatre chameaux afin d’aller à Râs-el-Makhbez et y prendre les effets que je dois retirer d’un brick pour les transporter à Tripoli. » J’eus bientôt les quatre chameaux avec quatre hommes de conduite, bien armés. Nous partîmes de suite, nous dirigeant du côté de Râs-el-Makhbez.
Nous n’étions pas à plus de trois ou quatre milles de Zouârah, lorsque nous aperçûmes venir au galop, dans la plaine, un cavalier armé, ayant la face enveloppée du lithâm au point de n’avoir à découvert que les deux yeux. Le cavalier s’arrête un moment près de nous, et nous dit : « Salut, les voyageurs ! — Salut ! répondîmes-nous avec une sorte de crainte. — Où allez-vous ? — Nous allons retrouver, à Râs-el-Makhbez, un brick que le vent a retenu dans la baie, et où nous avons des effets et des marchandises que nous voulons retirer. — Les amis, vous allez avoir une belle peur. » Et, sans un seul mot de plus, sans indiquer de quoi nous allions avoir peur, il s’éloigne et fuit. Nous ne savions que penser, et chacun de nous songeait à éviter le danger inconnu qui nous était annoncé. L’un disait : « Retournons à Zouârah ; peut-être y apprendrons-nous quel est le motif de cette peur que nous devons avoir. — Ne retournons pas, répliquait un autre ; prenons route par le rivage de la mer ; c’est le plus long, mais enfin nous arriverons à la baie ; nous chargerons nos chameaux, et nous reviendrons de même par le rivage jusqu’à Zouârah. » L’intérêt et la crainte de rien perdre de ce que le voyage devait rapporter de profit déterminèrent enfin la majorité des chameliers à accepter le dernier avis.
Nous quittâmes le chemin battu que nous suivions et nous inclinâmes du côté de la mer. Mais au moment où nous allions tourner, nous apercevons arriver sur nous, à grande course, un autre cavalier comme le précédent. Nous le suivons des yeux ; il approche,... c’était un esclave noir. « N’est-il pas passé près de vous, tout à l’heure, un homme à cheval, vêtu de telle et telle façon ? — Oui, il y a quelques minutes seulement. — Et où allez-vous ? — A Râs-el-Makhbez ; » et nous terminâmes notre réponse par les mêmes indications que nous avions données au premier cavalier. « Vous allez avoir une belle peur, » reprit l’esclave. Et il disparut au galop, sans nous indiquer non plus ce que nous avions à craindre. Nous demeurâmes stupéfaits, plus inquiets encore que nous ne l’étions auparavant.
Nous nous hâtâmes de prendre sur notre droite, du côté du rivage ; nous devisions sur le sens des paroles de nos deux cavaliers. Trois avis différents nous partagèrent. L’un disait : « Cachons-nous pendant le jour, nous marcherons pendant la nuit. — Non, disait un autre ; retournons sur nos pas. — Marchons, reprirent les autres, continuons notre route. » Et nous continuâmes.
Nous arrivâmes à Râs-el-Makhbez à nuit noire. Nous nous couchâmes et le lendemain matin, de bonne heure, nous allâmes voir où était le brick ; il était à une assez grande distance du rivage ; nous lui fîmes signe en élevant un drapeau. Une embarcation fut expédiée du brick et nous amena le commandant. Nous l’informâmes de nos intentions, et de suite il alla prendre nos effets, nos marchandises, et nous les apporta sur le rivage. Ceux des voyageurs qui étaient restés à bord, tels que Mylâd et d’autres, et un turk armé jusqu’aux dents, chargé d’accompagner et de surveiller les objets appartenant au pacha, débarquèrent en même temps. Je reçus mes marchandises, mes armes, tout ce qui m’appartenait ; mais de mes provisions, plus rien ; les gens restés sur le bâtiment les avaient toutes consommées. Nous chargeâmes nos chameaux et nous partîmes, nous confiant à la garde de Dieu. Mais je me rappelai les présages de nos deux cavaliers, et je me repentis bientôt, surtout d’avoir retiré les objets appartenant à Yoûcef-Pacha. J’étais dans la plus grande anxiété. A chaque minute, j’examinais si de loin je n’apercevrais pas flotter les crinières de chevaux, si quelque ennemi ne venait pas fondre sur nous.
Quand nous eûmes franchi un trajet d’environ cinq ou six milles, nous remarquâmes sur le sol que des chevaux venaient de passer par là au galop ; des crottins étaient encore frais ; des traces d’urine semblaient comme creusées depuis quelques minutes.
Oh ! alors je tremblai. L’inquiétude, la frayeur nous tinrent dans leurs étreintes. Ce ne fut qu’à la tombée de la nuit que nous nous rassurâmes un peu. Néanmoins, nous restâmes aux aguets. Nous convînmes mutuellement de ne pas articuler le moindre mot ; car dans le calme de la nuit, le plus léger bruit court loin. Nous entrâmes à Zouârah vers le dernier tiers de la nuit ; les habitants étaient inquiets, car on nous attendait, et l’on craignait que nous n’eussions été égorgés. On nous expliqua alors le mot de l’énigme « Vous allez avoir une belle peur. » On nous raconta que le pacha de Tunis, Hamoûdeh-Pacha, venait de mourir ; que les Arabes bédouins des limites des deux régences s’étaient jetés les uns sur les autres, s’étaient battus, et que les Hamârinah (tribu du territoire de Tunis) avaient tué aux Ouirghimmah, leurs ennemis (tribu du territoire tripolitain), un grand nombre d’hommes, avaient enlevé des troupeaux et emporté un butin considérable. « Ainsi, nous dit-on ensuite, Dieu vous a fait une belle grâce en vous sauvant de la griffe des Arabes de Tunis. S’ils vous avaient attrapés, ils vous tuaient sans pitié, et ceux de vous qui auraient échappé à la mort, s’il en était échappé, étaient pillés et laissés à nu. » (Pour moi, à supposer que j’eusse survécu, je perdais aussi tout ce que j’avais, tous les objets qui appartenaient à Yoûcef, pacha de Tripoli, et qui étaient presque uniquement des pierreries et des bijoux. Certes c’était bonne curée, car nous avions avec nous une valeur de plus de cinquante mille francs. Pendant tout le trajet de Râs-el-Makhbez à Zouârah, nous entendîmes la fusillade)[235].
Nous dormîmes quelques heures seulement. Au jour, nous nous disposâmes à partir ; nous achetâmes un mouton, nous l’égorgeâmes, et nous en fîmes un repas de réjouissance, nous félicitant d’avoir échappé au danger. Ensuite nous nous mîmes en marche pour Tripoli. Nous fûmes accompagnés par une cinquantaine d’hommes à cheval, qui nous escortèrent jusqu’à une distance d’environ trois ou quatre lieues. Le soir, nous couchâmes à Abou-Odjaylah.
Le lendemain, nous étions sur le chemin de Tripoli. Je pris les devants, et je fus à Tripoli vers trois heures après midi. Je trouvai plusieurs personnes qui nous attendaient impatiemment, sachant les dangers auxquels nous étions exposés. On me félicita de mon retour, on m’embrassa, et on loua Dieu qui m’avait dérobé à la main des Arabes.
En quelques instants, le pacha fut informé de mon arrivée. Il m’appela chez lui, et me questionna sur les circonstances de mon voyage à Râs-el-Makhbez. Je lui en racontai les détails, et il rendit grâce à Dieu qui lui avait conservé les pierreries et les bijoux. Le pacha me fit cadeau d’un bénich en drap rouge, du prix de cent ryâl tunisiens au moins.
Mes chameaux n’arrivèrent que le lendemain matin à Tripoli.
Lorsque je fus débarrassé des occupations qu’exigeaient l’arrangement de mes affaires, ainsi que la remise des marchandises que j’avais apportées, etc., je m’informai de la caravane qui allait au Fezzân. J’appris qu’elle était partie et qu’il n’y avait plus moyen de l’atteindre. Je regrettai alors d’être allé à Râs-el-Makhbez ; car si j’eusse prévu que je ne pourrais être assez tôt de retour pour le départ de la caravane, je n’aurais pas quitté Tripoli. J’y aurais attendu l’arrivée de notre brick, et je ne me serais pas exposé aux périls que nous eûmes à courir dans notre voyage.
Un individu de Saukanah, appelé Mohammed-ed-Dâcchy et qui habitait à Tripoli, entendit parler de moi et vint me trouver à l’okel où j’étais logé et où descendent les voyageurs de Tunis. Mohammed-ed-Dâcchy me supplia d’aller me loger chez lui. Je cédai à ses instances bienveillantes, et il m’emmena. Je demeurai chez lui pendant trois mois, attendant tous les jours que quelque caravane se disposât à aller au Fezzân.
A la fin du mois de Zy-l-Heddjeh (le mois des cérémonies du pèlerinage et le dernier de l’année musulmane), arrivèrent à Tripoli des voyageurs de Saukanah qui amenaient des esclaves. Parmi ces voyageurs étaient un appelé Mohammed-Khayr-el-Taryk, ainsi que l’esclave que mon père avait envoyé au Fezzân et auquel El-Moukkény avait pris les neuf cents talaris. Je gardai cet esclave avec moi, et il me fut d’une grande utilité. Il s’attacha à moi autant qu’il avait été attaché à mon père, et me servit toujours avec le plus parfait dévouement.
Je dus attendre que les voyageurs de Saukanah eussent vendu leurs esclaves et acheté ce qui leur convenait pour repartir. Sur la fin de Moharrem (premier mois de l’année), ils firent leurs préparatifs de voyage, et de mon côté je fis aussi les miens. J’achetai un chameau et des provisions abondantes.
Nous prîmes notre direction sur Bou-Ndjeim. Par bonheur pour moi, je pus nourrir de mon viatique mes compagnons de voyage, et ils me témoignèrent leur reconnaissance par les prévenances les plus attentives. Parmi plusieurs circonstances qui marquèrent ce voyage au Fezzân, j’en citerai une assez remarquable.