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Voyage au Ouadây

SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE.

Dr. (Nicolas) Perron translation

[Décoration]
[Décoration]

CHAPITRE Ier.

Étendue du Ouadây. — Comparaison du Ouadây et du Dârfour. — Éloge de Sâboûn ; année de la mort de ce prince. — Principales peuplades du Ouadây ; leurs contrées ; leurs caractères physiques. — Répugnance pour la coloration blanche. — Tribus arabes des environs du Ouadây. — Les Ouadayens refusent à tout prince étranger le titre de sultan. — Rudesse de leur langage. — Physionomie de certaines peuplades. — Époque des premières relations commerciales avec le Ouadây. — Amour de Sâboûn pour les savants. — Défaut de courage des Barnaouyens, anecdote. — Réflexions.

Sachez que Celui qui est unique dans la durée immuable de son empire et de sa puissance, et qui conduit et dirige ses créatures comme il lui plaît, choisit à son gré, parmi ses serviteurs, ceux qu’il veut élever, et les entoure d’éclat et de splendeur ; c’est lui qui établit les princes des nations.

Les souverains et les peuples du Soudan reconnaissent comme un événement des plus étonnants et des plus mémorables pour l’histoire de leur pays, l’établissement du royaume des descendants de Séleîh, ou royaume du Ouadây. Cette contrée semble être une rose au milieu d’autres fleurs, ou un grand parterre où se promènent des fleuves, tant la Providence y a semé de bienfaits, y a prodigué de libéralités. De toutes parts des eaux pures et limpides, au courant argentin, des jardins où les fleurs s’épanouissent et brillent comme la pupille de l’œil. Sur les bords de ces eaux, l’arak entrelace ses rameaux en haies épaisses où le rossignol roucoule ses chants, réjouit le cœur et charme l’âme.

Le Ouadây a un peu plus de largeur que le Dârfour, mais il a moins de longueur ; son territoire est d’une nature plus généreuse ; il y a en cela la différence d’aujourd’hui à hier, du soleil à la lune, d’un parterre à un désert, du paradis au Grand Feu. Il y a bien, il est vrai, au Dârfour, quelques lieux dont le sol se rapproche, par ses qualités, de celui du Ouadây ; mais la plus grande partie du Dârfour est une terre sablonneuse, altérée ou presque sans eau. Aussi les Fôriens qui habitent ces espèces de déserts sont chétifs, maigres, d’une teinte à nuance jaunâtre ; ils ont pour ainsi dire toujours soif ; ils sont obligés de se rationner strictement pour l’eau, comme s’ils étaient dans un navire égaré sur les mers, qui ne sait plus où il est, où est la terre, où est le ciel.

Mais au Ouadây, presque partout abondent des courants d’eaux vives ; presque partout des arbres en végétation, toujours retentissants des chants des oiseaux. Depuis la province du Sabâh ou de l’Est, c’est-à-dire la première province qui forme la frontière orientale du Ouadây, jusqu’à la rivière qui coule à l’extrême limite du royaume, à l’ouest, on n’a à traverser aucun espace pour lequel il faille s’approvisionner d’eau. A chaque village, et pendant environ vingt-deux jours qu’exige ce trajet, on rencontre partout des puits, des cours d’eau, des arbres, des champs ensemencés. Il en est de même dans le trajet du nord au sud.

Le Ouadây est assez riche en population, excepté dans quelques endroits peu nombreux et qu’on ne cite même pas, tant ils sont de peu d’importance. Aussi celui à qui le sultan donne l’administration et le revenu d’un village, en retire plus de profits que n’en produiraient dix villages du Dârfour. Comparé au Ouadây, le Dârfour est comme un pays ruiné.

Ce peu de mots suffit pour établir la différence des deux États. Après les avoir parcourus l’un et l’autre, le voyageur s’écrie : « Trop loin sont les pléiades pour les atteindre avec la main ! » (C’est-à-dire : « Que le Dârfour est loin d’être comparable au Ouadây !). J’ai dit encore dans le même sens : « Qu’il y a loin des pléiades à la terre ! qu’il y a loin d’un beau sabre à une faux ! » Qui déprécierait le Ouadây serait

« Comme les femmes légitimes d’un harem, compagnes d’une belle concubine, et qui, dans leur jalousie et leur haine amère, lui disent en face : « Qu’elle est laide ! »

D’autre part, les Ouadayens, bien que moins policés que les Fôriens, sont cependant d’une nature plus généreuse, d’un caractère plus hospitalier. De l’aveu même de tous les princes du Soudan, les sultans ouadayens sont les plus généreux, ont le mieux organisé l’administration de leur pays.

Qui voit la capitale du Ouadây est véritablement surpris, et en admire la position et la distribution. En effet, Ouârah est encadrée entre trois montagnes allongées, qui, par leur merveilleuse disposition, ne laissent que deux débouchés libres et ouverts sur elle. Dix hommes suffiraient presque pour défendre un de ces débouchés, et par conséquent empêcher l’entrée de la ville, même contre les troupes les plus nombreuses. Le second débouché pourrait presque être défendu par deux hommes seulement.

Le sol du territoire de Ouârah est d’une qualité excellente, ferme, ni trop dur, ni trop sablonneux. Les plaines de Tendelty, capitale du Dârfour, sont au contraire d’un sable meuble comme celui des plaines de l’Alidj en Arabie ; le pied s’y enfonce facilement, et presque sans cesse il s’en élève des tourbillons poudreux.

A Ouârah les habitations sont mieux construites qu’à Tendelty. A Tendelty elles sont faites en roseaux de doukhn, enclos et maisons même ; toutes les habitations, même celle du sultan, ont un zérybeh ou haie en épines sèches. Seulement la demeure du sultan renferme deux petites maisons en briques, où l’on garde en dépôt les vêtements, hardes et armes du prince, pour les préserver de l’incendie. Mais à Ouârah, la plupart des maisons et de leurs enclos sont en maçonnerie. Il en est de même de la demeure du sultan. Elle se compose d’espèces de pavillons ayant des mouchrabât ou fenêtres grillées en bois, saillantes au dehors, et des murs solides. Au lieu d’un zérybeh d’épines, elle a un mur d’enceinte qui la clôt et l’entoure comme le hâlo entoure la lune, ou comme le stipe enveloppe le jeune régime du dattier.

Au Dârfour, il n’y a de terres qui vaillent celles du Ouadây que dans les contrées de l’Ouest, c’est-à-dire vers les frontières ouadayennes. Au contraire, toutes les terres du Ouadây sont riches et fertiles, tous les pays y sont vivants et bien peuplés. Au Dârfour, la plupart des villages sont dévastés, ou à peu près, par les violences et la tyrannie des gouverneurs ; il n’y a d’endroits assez bien habités que ceux dont les chefs ont assez de puissance pour se faire craindre et respecter. Hors ce cas, tout est désolation, tant sont variées les formes de l’injustice et de la brutalité du gouvernement.

Les souffrances du peuple étaient extrêmes à l’époque où j’étais au Dârfour. Le sultan Mohammed-Fadhl était alors encore jeune. Entraîné et emporté par l’effervescence et les passions de son âge, il oubliait les intérêts du pays, ne songeait guère à arrêter le cours des vexations qui pesaient sur ses sujets. Uniquement occupé de plaisirs, il passait son temps à boire et à se divertir. Toute sa vie se consumait à rechercher et posséder des femmes, à boire, à monter à cheval. Les rois, ou gouverneurs des provinces et des districts, écrasaient les rayas, les abreuvaient de souffrances. Nul n’osait posséder quelque bien. Il n’y avait plus ni rangs, ni classes. Les gens de la lie du peuple, il les admettait, de pair avec les grands, aux mêmes honneurs ; des esclaves, il faisait des vizirs ; les hommes les plus respectables et les plus révérés, il les humiliait. On pouvait alors répéter ces vers, comme à propos :

« Je vois les hommes confondus et sens dessus dessous, et cependant la terre n’a pas encore culbuté.

« Confondre, ce n’est pas renverser un pays le haut en bas ; c’est, avec des esclaves, faire des maîtres. »

Enfin, l’État semblait être la réalisation des paroles de ces deux strophes à cinq hémistiches :

« Les moments de paix et de calme pour mon amour ne sont plus ;

« Ils sont enfuis. Ils ont donc refusé de durer, ces plaisirs et leur limpide jouissance !

« Ne vous étonnez pas qu’aujourd’hui la douleur nous accable ;

« Les temps sont changés, et de noires ténèbres en ont remplacé la blanche félicité.

« Maintenant de laids et vilains singes font le rôle de lions ;

« Des ignorants sont désormais devenus nos maîtres,

« Vrais chiens immondes au milieu d’hommes.

« Ami, si leur vile engeance reste longtemps au pouvoir,

« La mort sera alors le seul refuge des gens de cœur, le seul asile du repos.

« Des esclaves commander à un peuple d’hommes libres ! »

Au Ouadây, les affaires furent prospères sous la main du sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn. Sa justice s’étendait sur tous, et il répandait partout ses dons et ses bienfaits. Sous son règne, personne n’eut à se plaindre d’injustice ou de misère. Il sut, par sa sagesse, donner l’arc à l’archer, la maison au maçon ; chacun fut à sa place et à son œuvre. Il maintint en honneur la loi divine. Son équité sut pénétrer jusque dans les dernières parties du royaume. Il se fit aimer de tous, excepté des méchants, au cœur malade, à l’âme gâtée et jalouse.

Pourquoi le destin se plaît-il à transformer les joies en douleurs et en peines ? Comme un chien saisit son gibier, le destin a subitement saisi ce prince encore dans la vigueur et le bouillant de la jeunesse ; oui, trop tôt le destin versa la coupe du malheur à ceux qui aimaient Sâboûn. Toujours la fortune fit triompher les armes de ce souverain ; toujours il abreuva ses ennemis de l’amertume de la mort et de la désolation. Il soumit le Bâguirmeh, repaire de désordres et de crimes. Par un second coup, il ruina le Tâmah, refuge de vices et d’irréligion. Par la terreur de ses armes, il fit trembler dans toutes leurs articulations les Fôriens et leur sultan, qui crurent voir bientôt le vainqueur ouadayen se ruer sur eux et les expulser peut-être de leur pays.

Sâboûn s’empara du souverain pouvoir en 1218 ou 1219 de l’hégire, et on sait, sans nul doute, qu’il mourut en 1226 (1811, ère chrétienne). Son règne ne fut donc que de huit ans, et dans ce court espace de temps il fit ce que d’autres ne pourraient faire en quatre-vingts ans.

Mais qui oserait accuser ce monde d’une calamité aussi grande que la mort de Sâboûn ? La mort est une loi de la nature. Ce monde aussi, dans la coupe de ses joies, cache des maux irréparables. Miséricorde de Dieu sur Haryry, qui a dit ces vers :

« O toi qui recherches ce vil monde comme une fiancée ! Va, la vie n’est qu’un filet tendu par la mort, qu’un séjour de douleurs,

« Une demeure où tu ris un jour, où tu pleures le lendemain. Fi de ce monde, de cette demeure perfide !

« Des nuages y donnent leur ombre, mais leurs masses trompeuses n’étanchent pas la soif.

« Les guerres n’y finissent jamais ; celui que le monde a fait prisonnier ne voit plus par quels sacrifices il pourra se racheter[136]. »

Sâboûn vécut trop peu pour son pays. Si sa vie se fût prolongée, il se fût emparé du Dârfour et d’autres provinces du Soudan ; il eût ramené dans ces contrées le bel âge de la jeunesse de l’univers. Les jours de son règne furent des jours de fête à la face riante et épanouie ; ses colères ne furent que contre le mal, ses joies ne furent que pour le bien. Jamais ses sujets n’ont demandé une autre main que la sienne ; jamais ils n’ont désiré un autre maître que lui. Son pays fut riche en population dans toutes les tribus dont il se composait.

Parlons maintenant des divers habitants du Ouadây. Les grandes peuplades du Dâr-Séleîh sont : les Maçâlyt, les Mymeh, les Dâdjo, les Kachméreh et les Gorân (ou les cinq tribus primitives), puis les Koûkah, les Djénâkhérah et les Birguid. Chacune de ces peuplades a sa contrée particulière.

Les Maçâlyt habitent le Dâr-es-Sabâh ou province de l’Est. Ils sont en rapports d’intérêts, de parenté et d’origine avec les Maçâlyt du Dârfour. Leur province a une étendue d’environ deux jours de marche en largeur et au moins huit jours en longueur. Les Maçâlyt sont de taille moyenne et de couleur bronze foncé. Ils forment une population nombreuse tant au Dârfour qu’au Ouadây. Leur pays n’a que très-peu de montagnes ; il est presque tout en plaines.

Les Ouadayens proprement dits, ou habitants primitifs du Ouadây, occupent plus particulièrement la partie centrale du royaume. C’est parmi eux que sont pris les vizirs et les troupes spéciales du sultan. Les contrées qu’ils habitent sont montueuses. La plus remarquable et la plus grande de leurs montagnes est le mont Ab-Senoûn ou Ab-Sounoûn. Les Ab-Senoûniens (ou Sennâouyens ou Sennâouïdes) se considèrent comme la souche originelle des Ouadayens et comme la famille d’où sont sortis les premiers sultans du Ouadây. Ils prétendent aussi que les quatre autres tribus qui avec eux forment les cinq tribus primitives des Ouadayens, ne sont que des branches nées de leur tige. Au nord du mont Ab-Senoûn, à quelques lieues de distance, est le mont Malangah. La plupart des Sennâouyens sont d’un noir foncé, d’une taille élevée ; ils sont fortement charpentés, et rappellent en quelque sorte les redoutables Amalécites. Les Malangais sont d’une nuance moins noire et tournant au bronzé.

Les Kachméreh sont à quatre jours de distance de Ouârah, au sud. Ils habitent dans le Botayha, qui est une vallée charmante, bien arrosée ; ils y sèment une grande quantité de légumes et de plantes qui servent de condiments : tels sont le poivre, la coriandre, l’ail, l’ognon. La tribu des Kachméreh a ses demeures à l’extrémité sud de la vallée ; cette peuplade, assez nombreuse, est répandue sur une surface de quatre jours de longueur et de quatre heures de large seulement. Les villages des Kachméreh sont petits, alignés près de la lisière de la vallée, et rangés là comme les perles d’un collier sur le cou des houris.

Le sultan Sâboûn avait donné à mon père l’administration et le revenu de cinq de ces villages kachméreh, qui certes valaient mieux, comme profit, que cinquante villages fôriens. Toutes leurs stations sont bien peuplées et vivantes ; du plus petit hameau, si la trompette de la guerre venait à retentir, sortiraient au moins cinq cents hommes dans la vigueur de l’âge. Je suis persuadé que si, pour une circonstance pressante, on rassemblait sous les armes tous les Kachméreh, ils fourniraient à eux seuls un corps d’armée imposant. Ils sont d’ailleurs soumis, et plus faciles à conduire que tous les autres Ouadayens. Ils vivent dans l’aisance, et leurs familles ont de nombreux enfants. Leur naturel est simple et docile sans bassesse. Ils sont de stature moyenne ordinaire, et leur carnation est entre le noir et le blanc. Leur langage diffère de celui des autres Ouadayens. Ils ont pour gouverneur un roi à peu près absolu.

Les Koûkah sont situés au sud-est du Ouadây, et forment trois divisions. Les Koûkah sont très-considérés des Ouadayens à cause des esclaves qu’ils en retirent pour servir de concubines. Il y a surtout une des trois divisions qui fournit des femmes magnifiques, préférables même aux plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves qui sont belles à ravir, et d’une grâce à soulever toutes les émotions du cœur ; leurs charmes troublent et bouleversent l’âme, tournent la tête aux plus dévots ascètes, et les plongent dans des désirs voluptueux.

Les Koûkah, tribu nombreuse, ont leurs villages bien peuplés, leur pays bien arrosé et abondant en gras pâturages. Leur taille est svelte, assez haute, le corps élancé et dégagé, avec tous les caractères de la santé et de la vigueur. Le sultan et aussi les rois choisissent dans cette tribu beaucoup de leurs concubines ; car les Ouadayens ont pour croyance qu’excepté leurs cinq tribus dites originelles ouadayennes, tous les autres habitants du Dâr-Séleîh peuvent être vendus et achetés.

Les Gorân sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en troupeaux, en chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule de petites peuplades dont chacune se suffit pour ses besoins. Les Gorân sont de petite taille, généralement d’un teint brun assez net et rapproché de la coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas être d’origine soudanienne. Je n’ai pas vu leurs pays ; je n’y suis pas entré ; mais j’ai rencontré un grand nombre de Gorân dans le Ouadây. J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté remarquable ; leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent jusqu’au cœur.

Ce qui m’a surpris, c’est que les Ouadayens ont presque en aversion la couleur des Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop blanc ; aussi celles qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut prix. Pour les Ouadayens, plus un individu, par sa couleur, s’éloigne de la couleur noire, plus il leur paraît éloigné de l’esclave ; cependant, si le teint passe un certain degré de coloration vers le blanc, elle n’est plus de leur goût ; ils préfèrent à cette teinte le ton mulâtre clair des Abyssiniennes ; c’est pour eux le type du beau. Un sellier tripolitain appelé Mohammed, et qui alla au Ouadây, donna en présent à Sâboûn deux esclaves, une blanche et une Abyssinienne. Le sultan se prit de tendresse pour l’Abyssinienne, et elle obtint toutes les faveurs du prince ; pour la blanche, Sâboûn n’en approcha pas ; elle resta délaissée au harem, et mourut intacte.

Les Dâdjo sont au sud du Dâr-Séleîh, voisins des Koûkah, dont les limites sont contiguës. Les Dâdjo sont généralement d’un noir foncé ; leur caractère est encore sauvage. Ils sont, aux yeux des Ouadayens, ce que sont les Berty aux yeux des Fôriens. Les Berty sont au nord du Fôr, et les Dâdjo au sud du Ouadây.

Je n’ai pas séjourné assez longtemps au Ouadây pour pouvoir parfaitement déterminer les natures différentes de ses diverses peuplades. Il y a d’ailleurs beaucoup d’autres tribus moins importantes que celles que je viens de citer ; elles sont interposées entre celles que j’ai signalées. J’ai oublié les noms et stations de plusieurs.

Les Djénâkhérah sont originairement des esclaves du sultan. Ils représentent exactement les Abydyéh ou esclaves cantonnés dans certains pays du Dârfour par le sultan. Les Djénâkhérah sont nombreux, et forment divers groupes importants stationnés au sud-est du Ouadây. Ils sont contigus aux Maçâlyt, mais ils n’ont avec eux aucun rapport de parenté ou d’alliances ; ils ne contractent jamais de mariages avec eux.

Les Mymeh constituent une population qui se compose de plusieurs tribus divisées en fractions. Ils sont d’un noir foncé comme de l’encre. Ils habitent au sud direct du Ouadây, sur la même ligne que les Dâdjo et les Koûkah.

Il y a encore, à partir de Ouârah jusqu’aux limites méridionales du Dâr-Séleîh, plusieurs autres peuplades et des territoires ou subdivisions territoriales étendues, dont les habitants se mêlent par alliances ; de sorte que, dans une circonscription, on trouve deux, trois et quatre variétés d’individus et plus. Cela a lieu surtout chez les Birguid ; car dans le pays qu’ils occupent, les Birguid ont leurs villages éparpillés un par un, ou par groupes de deux, de trois, et quelquefois par groupes plus nombreux.

Les Birguid sont d’un naturel méchant ; ils sont traîtres, brutaux, pillards. La plus grande partie de ce qu’ils ont est le produit de rapines et de vols. Ils ne connaissent ni amitié ni bonne foi.

Les Birguid sont noirs et grêles, et leur taille est en général courte. Les plus considérés d’entre eux, les gens de distinction ont les mêmes vices de nature que les gens de la populace ; ils sont la honte et la plaie du Ouadây. C’est de cette peuplade que sortent les ouvriers en fer et les chasseurs ; tout ce qui constitue au Ouadây la classe infime et la plus méprisée des habitants, à cause de ses penchants honteux et de sa nature corrompue, se compose de Birguid.

Le Ouadây, par delà ses limites, est entouré d’Arabes Bédouins. Du côté de l’ouest sont les Zébédeh, les Arabes-el-Bahr ou Arabes de la rivière, et les Areygât, trois tribus riches, fortes et puissantes. Le faguyh Moûça, aguyd des Zébédeh et frère de Bedr-ed-Dyn, imâm du sultan Sâboûn, m’a assuré que les Zébédeh sont d’origine yamanique, qu’ils tirent leur nom de Zébyd, ville de l’Yémen, et qu’ils descendent des Himyarites (Homérites). Quant aux Areygât, le faguyh Mohammed-l’Areygât, interprète du sultan, m’a dit qu’ils sont originaires de l’Irâg (Irâk), et issus des anciennes tribus arabes des Lakhmides et des Djouzâmides. Les Arabes-el-Bahr sont une population très-dense dont chaque rameau occupe un espace considérable. Ils sont gouvernés par un seul chef. Tous sont riches en bœufs, fournis d’ustensiles domestiques, de hardes, de vêtements. J’ai connu leur aguîd Maçoûd ; il avait des troupes nombreuses, et, de plus, une garde particulière.

Au nord du Ouadây sont les Mahâmîd, puissante tribu, ramifiée en une foule de divisions et de branches. Les Mahâmîd ont une grande quantité de chameaux, de chamelles, de chevaux, de menu bétail, d’esclaves, d’argent, et aussi de corail, cette parure qui plaît si fort à l’œil. Ils sont bien fournis d’armes, et leurs lances sont excellentes.

Au sud sont les Arabes Macîryeh, et des Foullân ou Felâta, deux tribus extrêmement nombreuses et possédant d’immenses troupeaux de bœufs.

L’intervalle qui sert de démarcation entre le Dârfour et le Ouadây, est le seul espace où les Arabes ne stationnent pas. Cet espace est trop resserré pour leur permettre d’y vivre en sécurité et à l’abri des exigences spoliatrices des sultans fôriens et ouadayens, car le trajet, d’une frontière à l’autre, n’est guère plus que d’une journée à marche ordinaire.

Le Dâr-Tâmah, comme on le sait déjà, est tributaire du Ouadây. Il en est de même du Bâguirmeh, du Dâr-Rauna et du Fangarau, en ce sens que ces deux derniers dâr payent un tribut au sultan du Ouâday et un tribut au sultan du Dârfour. Du reste, les différentes peuplades qui habitent le Dârfour ont leurs sœurs homonymes au Ouadây. Il n’y a que les Toundjour, les Témourkeh et les Mydaûb qui n’aient pas de station sur le territoire du Dâr-Séleîh.

Au nord-est, en dehors du Ouadây, sont les Bideyât, tribu d’origine nègre venue du Soudan, et non arabe. Toutefois, ils vivent comme les bédouins, voyagent comme eux, et ont des troupeaux de chameaux ; le lait de chamelle fait la nourriture principale de ces pseudo-bédouins.

Toutes les peuplades ou tribus que nous venons de citer, sont gouvernées chacune par un roi. Ces gouverneurs, appelés généralement aussi sultans par les Fôriens, ne reçoivent des Ouadayens que le nom de mélik ou roi. Les Ouadayens n’admettent, dans le monde entier, d’autre sultan que le leur. Tous les sultans de l’univers, le leur seul excepté, ne sont que des mélik. Nul ne s’avise de dire aux Ouadayens : « Nous avons un sultan dans notre pays. » L’étranger qui prononcerait devant eux une telle hérésie, serait vertement admonesté, et on lui défendrait sévèrement de la répéter. « Garde-toi bien, à compter d’à présent, lui dirait-on, de prétendre qu’il y ait dans le monde un seul sultan autre que le nôtre. Tous vos sultans sont des rois, et rien de plus. » Un Ouadayen qui oserait dire : « Le sultan de tel pays, » serait aussi relevé vivement, et même insulté.

Cependant, il y a de cela de singulier que les Ouadayens, dans la conversation, ne disent jamais sultan, mais disent simplement mélik, en parlant de leur souverain. Cette dénomination de mélik n’a alors rien de répréhensible, car leur langue n’a réellement pas le mot sultan. Lors même qu’en parlant de leur prince, ils expriment des vœux pour lui, ils disent : « Mélik manik Kalak nina tounyou-ny ; mot à mot : Roi de nous, Dieu vie donne-lui ; c’est-à-dire que Dieu prolonge les jours de notre roi !

La langue ouadayenne est pauvre, rude, raboteuse ; le k y fourmille dans les mots. Ainsi, ils appellent Dieu, Kalak ; le jeune enfant, kalak ; l’individu âgé, moundjoukolak. Une foule de mots commencent et finissent par un k ; tels sont : kamkolak, au pluriel kamâkilah ; karak, un homme pieux, et karak, une citrouille. Presque tout le langage a cette physionomie sauvage. Un jour j’entendis un kabartou, ou crieur et exécuteur public, qui sonnait de la trompe en faisant résonner sur cet instrument le chant d’animation de guerre. Je demandai à l’aguîd Oued-Moukhtâr ce qu’articulait le kabartou. « Il chante, me répondit Moukhtâr, les paroles que voici : « Kotétek tidârirnah kara nyâmé. » — Que signifie cela en arabe ? — Le voici mot à mot : « Oiseau affamé, viens, mange ; » c’est-à-dire, en paraphrasant : « Massacrez vos ennemis, et que les oiseaux affamés se repaissent à satiété de leur chair. »

Je ne séjournai pas assez longtemps chez les Ouadayens pour m’habituer à leur langue, et comme beaucoup d’entre eux parlent l’arabe, je ne vis pas la nécessité d’apprendre le ouadayen. Je savais seulement demander tout ce qui a trait aux besoins de la vie ordinaire ; je savais les noms de l’eau, du pain, de la viande, les noms des ustensiles de ménage, des différents vêtements, etc. ; mais, comme depuis longtemps je n’ai pas eu occasion d’employer ces mots, je les ai oubliés.

D’ailleurs, toutes les peuplades ou tribus du Ouadây ont chacune son idiome particulier, qui ne ressemble en rien à celui des autres. Il y a à peu près la même dissemblance que dans les caractères physiques.

Ainsi, les Ouadayens proprement dits ont une constitution physionomique différente de celle des Kachméreh. Les Ouadayens ont la tête grosse, la face oblongue, les articulations fortes, la taille élevée ; généralement les hommes sont plus beaux que les femmes. Les Kachméreh ont la face ovale, la taille de hauteur moyenne, et les articulations peu saillantes. Les Birguid ont la tête petite, le corps grêle, la stature courte, et généralement ils sont très-noirs. Les Koûkah sont mulâtres, sveltes et dégagés ; les femmes sont plus belles que les hommes. Chacune de ces peuplades a une physionomie tellement distincte, qu’on reconnaît facilement, en voyant deux individus ensemble, à quelle tribu chacun d’eux appartient.

Les Ouadayens étaient encore presque sauvages il y a peu de temps : ce n’est guère que depuis un demi-siècle qu’ils ont commencé à se policer. Avant cette époque, ils restaient confinés et enfermés dans leurs frontières, à la manière des Chinois, et ils n’en laissaient sortir personne, pas même les étrangers qui se hasardaient de pénétrer chez eux. Ils craignaient alors que quelque puissance du dehors ne s’avisât de faire explorer leur pays pour s’en emparer. Si un étranger paraissait au Ouadây, on l’y retenait et on le gardait pour le reste de ses jours. On le traitait convenablement, il était nourri, vêtu ; mais il ne lui était plus possible de retourner jamais dans sa patrie. Cette habitude persista jusqu’au temps du sultan Sâleh.

Sâleh était un homme intelligent et de bon sens, craignant Dieu et aimant le bien. Sous son règne, quelques marchands étrangers arrivèrent au Ouadây, dans un but de commerce. Ils réalisèrent des profits ; puis, le sultan les laissa repartir. De ce moment les caravanes se dirigèrent peu à peu sur le Ouadây, et ce mouvement continua jusqu’à l’époque du règne de Sâboûn. Alors la prospérité du pays s’accrut, et le règne de ce prince fut une série de bénédictions. Il donnait des présents aux marchands, afin de les engager à revenir dans son pays. Le bruit de la générosité de Sâboûn se répandit au loin, et les voyageurs commerçants tombèrent sur le Dâr-Séleîh comme des averses de pluie fécondante. Des ulémas, des poëtes, vinrent aussi de contrées lointaines visiter ce prince. Son règne fut beau comme le printemps, généreux comme la rosée bienfaisante. Sâboûn semblait être le sujet de ces vers :

« Roi, dont les vertus rendent tous les hommes vertueux,

« Tu es l’image du temps : parce que tu es pur, tout est toujours au printemps. »

La grâce et la faveur du ciel furent sans cesse avec ce prince ; on n’eut trouvé de défaut à lui reprocher que sa générosité, et on lui eut appliqué ces paroles du poëte :

« Le seul reproche qu’on trouve à leur faire, c’est que leurs hôtes, une fois hébergés chez eux, oublient et leurs autres amis et même leurs familles. »

Et encore ce vers :

« Le seul reproche à leur adresser, c’est que leurs sabres ne cessent jamais d’être ébréchés, tant ils frappent de coups sur les bataillons ennemis. »

Dès sa jeunesse Sâboûn se montra, autant qu’il lui fut possible, rigide observateur des principes consacrés par la religion. Personne n’eut à lui reprocher l’oubli du moindre de ses devoirs. Devenu sultan, il fit respecter et observer la loi ; il l’appliquait sévèrement à tout coupable, quel qu’il fût, ce coupable eût-il été fils du prince. Dans aucun pays je n’ai vu, comme au Ouadây, les peines prescrites par la loi être infligées à l’adultère. J’ai vu Sâboûn condamner une femme adultère[137] ; elle fut enterrée jusqu’à la poitrine, debout, dans une fosse ; ensuite elle fut lapidée et mourut sous les pierres. Pour ce qui regarde l’usage du vin, j’ai vu punir ce crime aussi sévèrement dans d’autres pays qu’au Ouadây.

L’amour du sultan Sâboûn pour la science et pour les hommes instruits, rassembla auprès de lui un bon nombre d’ulémas. Il ne décidait rien sans les consulter ; et la plupart de ceux dont il composa son entourage furent des esprits éclairés. Le plus puissant et le plus haut placé auprès de lui, quand j’étais au Ouadây, était le savant cheykh Ahmed-el-Fâcy ; après lui venait l’imâm Noûr, grand câdi du Ouadây. C’était un Arabe de la tribu des Khouzâm, tribu nombreuse, riche en bœufs, et stationnée au sud du Ouadây. Après ces deux personnages, le plus élevé en distinction et en faveur, était le célèbre imâm Ahmed-Oued-Méheîdy ; ensuite l’illustre et vénérable vizir, le faguyh Djimeîl-el-Zaaf ; puis le faguyh Ouâly, le Bâguirmien, poëte distingué, qui dans plusieurs cacydeh ou pièces de vers, fit l’éloge du sultan. J’étais alors peu amateur de poésie, et je n’ai pas cherché à retenir un seul de ces vers dans ma mémoire.

Sâboûn témoignait de sa déférence pour les hommes instruits, en leur distribuant, à eux les premiers, leur part des dîmes. Il leur prodiguait ses bienfaits, punissait quiconque osait en dire du mal, détournait les yeux des torts des ulémas, et s’empressait de terminer leurs affaires dès qu’elles étaient portées devant lui. Son premier imâm fut le faguyh ou cheykh Mohammed-Bedr-ed-Dyn, profondément versé dans la connaissance des principes du rite de Mâlek[138]. Nul homme, dans les pays du Soudan que j’ai parcourus, ne m’a paru d’un extérieur plus grave et plus imposant que Bedr-ed-Dyn, d’une parole plus éloquente au prêche : Bedr-ed-Dyn fut la merveille de son temps. L’interprète en chef de Sâboûn n’était pas moins étonnant par l’élégance de son langage, par la politesse et l’affabilité de ses manières. Il s’appelait Mohammed et était de la tribu des Areygât. Il y avait ensuite, comme homme distingué, le vizir Moûça, aguyd de la tribu des Zébédeh, et frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn et du faguyh Mohammed-Djimeîl-al-Zaàf. C’est ce même Moûça qui, ainsi que nous l’avons raconté ailleurs, ouvrit la porte de fer, pendant la nuit, lors de l’occupation de la demeure du sultan, à l’avénement de Sâboûn. La plupart des vizirs de Sâboûn, de ses hauts dignitaires, avaient une certaine instruction, et étaient gens de courage et de dévouement dans les dangers ; ils différaient, par ces qualités, des grands des autres États.

Du reste, nous avons déjà fait observer que les Ouadayens sont plus braves que les Fôriens et les Bâguirmiens. Ils n’ont d’égaux en valeur que les Mydaûb au Dârfour, les Zaghâouah et les Tâmiens ; et ils surpassent de beaucoup en intrépidité les Barnâouyens.

Le Barnau, comparé au Ouadây, est plus vaste, plus peuplé et mieux fourni d’armes. J’ai entendu raconter souvent que les Foullân ou Félâta ont vaincu les Barnâouyens, presque toutes les fois qu’ils les ont combattus. Quand mon père alla du Bâguirmeh au Barnau, il y avait peu de temps que les Félâta avaient mis les Barnâouyens en déroute. Ahmed, sultan du Barnau, s’était enfui de sa capitale et s’était retiré, au fond de ses États, dans la province de Kânum. Là, le sage et habile vizir Mohammed-Emyn-el-Kânumy l’avait accueilli, avait rassemblé à grand’peine un corps d’armée, avait soutenu vigoureusement le parti du prince fugitif, et avait réussi à relever la puissance chancelante du Barnau et à replacer Ahmed sur le siége impérial.

A propos du courage des Barnâouyens, voici un fait assez bizarre. Le sultan du Barnau envoya une armée, sous la conduite d’un de ses vizirs, à la rencontre des Foullân. C’était à l’époque des guerres de Zâky, dont nous parlerons bientôt. Il y avait avec l’armée quelques Mogrébins et des Arabes bédouins. Les Barnâouyens, arrivés dans une vaste plaine sablonneuse qui s’étendait à perte de vue, aperçoivent dans le lointain une immense masse noire qui remplissait l’horizon. Ils se figurent que cette masse est l’armée des Felâta. La peur s’empare d’eux et glace les esprits. Les Barnâouyens s’arrêtent immobiles, consternés ; puis ils retournent sur leurs pas, en se répétant les uns aux autres qu’il est impossible de résister à une pareille multitude. Un Mogrébin se présente alors au vizir chef de l’armée : « Comment ! lui dit-il, les troupes se retirent, se débandent à l’aspect de cette masse noire, sans savoir ce qu’elle est réellement ! — Mais, réplique le vizir, qui veux-tu qui aille reconnaître ce que c’est ? — Moi. — Très-bien ! vas-y de suite. »

Le Mogrébin part aussitôt, et découvre que la prétendue armée felâta n’est qu’une immense troupe d’autruches agitant leurs ailes, et qui, à l’horizon, offraient l’image trompeuse d’une nuée d’hommes en marche. Et l’éclaireur de crier : « Barnau, revenez ; ce sont des autruches. » L’armée, sans l’écouter, continue sa retraite, et arrive tout épouvantée au birny du Kânum, où était alors le sultan. La nouvelle de l’aventure fut bientôt répandue partout ; le faguyh Mohammed-Emyn, le Kânumide, craignant que les Foullân n’en fussent instruits et n’en prissent plus d’empressement à se précipiter sur le Barnau, appela les chefs de l’armée qui venait de s’enfuir si lâchement et les fit tous mettre à mort. Ensuite on annonça, de la part du sultan, à toutes les troupes, qu’à compter de ce jour quiconque fuirait devant l’ennemi n’aurait d’autre chose à attendre que la mort.

Et immédiatement Emyn prépara l’armée, l’organisa, et marcha à la rencontre des Foullân. Il les battit et les chassa du birny principal que le sultan avait été forcé de leur abandonner. Le massacre des Foullân fut affreux.

Voici comment je m’explique la conduite des Barnâouyens. Je crois que la cause qui leur fit prendre la fuite sans aucune démonstration hostile et avant toute vérification, ce fut la longue habitude d’une vie molle et pacifique. Les Barnâouyens s’y étaient depuis longtemps accoutumés ; c’était devenu un besoin pour eux. Or il est d’expérience que, toutes les fois que les habitudes de repos et d’inertie ont prévalu dans un État, les citoyens redoutent tout ce qui peut amener les fatigues et les dangers de la guerre, et qu’au contraire, lorsque les habitants d’un pays, accoutumés à une existence plus active et plus rude, vivent éloignés des plaisirs énervants, ils sont plus disposés à affronter les fatigues et les périls, et toujours prêts à repousser les attaques de leurs ennemis.

Et quelles sont les habitudes de cette vie de citadin qui engendre ainsi la mollesse, la pusillanimité ? Ce sont toutes les jouissances physiques, les mets recherchés, les vêtements élégants, les montures de prix, les belles femmes, tous les besoins du luxe devenus impérieux. Alors, si des circonstances imprévues viennent exiger le sacrifice de ces jouissances, l’esprit résiste, se révolte, dominé qu’il est par les goûts voluptueux. « A quoi bon, se dit l’homme efféminé, courir les chances des combats, s’exposer à des périls, à la mort, ou au moins à de pénibles épreuves ? Pourquoi renoncer aux joies des festins, aux femmes, aux délices qui charment les jours ? » Inspiré par la crainte, persuadé qu’en se présentant aux combats il marche à une mort presque certaine, et qu’en les évitant il esquivera les dangers et pourra revenir aux plaisirs qu’il aime, il est ébranlé, entraîné, et à l’heure du péril il abandonne le champ de bataille et s’enfuit. Non, le citadin amolli par les douceurs de la vie ne sait pas que l’existence qu’il mène conduit à leur perte les États les plus florissants ; il oublie que la crainte de perdre quelques-unes de ses jouissances est précisément la cause qui les lui enlèvera toutes.

Le célèbre Ibn-Khaldoûn, dans le premier volume de sa Grande Histoire, a consacré quelques pages à des réflexions analogues. « Les sociétés, dit-il, sont composées ainsi : habitants des campagnes ou des plaines et habitants des villes, grands et peuple. Chaque société a, comme chacun des êtres de ce monde en particulier, une durée d’existence déterminée. L’expérience de la vie et les enseignements révélés par la religion témoignent que le terme de quarante années est la limite du développement et de l’accroissement de l’homme. Arrivé à cet âge, l’homme est à son apogée de force ; il s’y maintient quelque temps, puis il commence à s’affaiblir. Il en est de même de la vie et du luxe des cités ; il est une limite qu’elles ne peuvent dépasser dans leur accroissement. La mollesse et l’abondance conduisent toujours les peuples, par la seule force des choses, à des habitudes de luxe qui deviennent insensiblement une seconde nature. »

Pour revenir à notre sujet, rappelons que les Ouadayens sont les plus braves des peuples du Soudan. Ils ne craignent pas la mort et ne reculent jamais devant les plus grands dangers ; au contraire, les plus poltrons des habitants du Soudan sont les Barnâouyens. Les Fôriens sont comme un moyen terme entre les uns et les autres.

CHAPITRE II.

Demeures des habitants. — Emplacement de Ouârah, capitale du Ouadây. — Palais du sultan. — Ozbân ou gardes du palais et exécuteurs des ordres du sultan. — La garde de nuit. — Les turguenak. — Les quatre portes du palais ; sa distribution intérieure. — Forme des habitations à Ouârah. — Étendue de la ville. — Position topographique. — Comparaison de Ouârah et de Tendelty.

Les Ouadayens ont des habitudes dont les unes s’éloignent de celles des Fôriens, et dont les autres s’en rapprochent ou leur ressemblent. Ainsi, au Ouadây, les demeures des habitants des bourgs, des villages et des hameaux, sont en général de même forme que celles du Dârfour. Néanmoins, au Dârfour elles ont quelque chose de plus élégant, et au Dâr-Ouadây, quelque chose de plus solide et de plus durable. Celles de Ouârah surtout ont une toute autre solidité que celles de Tendelty, capitale du Dârfour. A Ouârah, elles n’ont pas toujours le zérybeh ; ce sont ordinairement des maisons à pignons ou murs faits de terre mêlée de pierres ou moellons, ou faits de terre seulement, fermées par des portes. Toute maison ainsi construite en terre est appelée birny par les Ouadayens.

Ouârah, capitale du Ouadây, est encaissée dans une sorte d’ellipse formée par des montagnes distinguées en trois groupes. (Voy. fig. 2 et fig. 2 bis.) La ville est plus longue que large ; sa longueur est dans le sens du nord au sud, c’est-à-dire dans le sens des monts qui la ceignent et en font une sorte de citadelle naturelle. Ces monts sont appelés monts Ouârah ; ils ont donné leur nom à la ville.

La demeure du sultan ouadayen est une construction assez considérable, toute en maçonnerie, et située au-dessous de la grande division est des monts Ouârah. Ce grossier palais occupe plus d’espace en largeur qu’en profondeur.

Les maisons ou huttes qui, au sud et au nord, avoisinent le palais, sont les habitations des esclaves du sultan. Du côté du nord est aussi la demeure de la Mômo ou mère du sultan. A l’ouest, devant le mur extérieur du palais, est une mosquée et la grande place du Fâcher. A quelque distance de la porte de dehors, sont quelques seyâl, arbres rangés sur deux lignes, en avant et un peu au nord de la mosquée. (Le seyâl est l’acacia seyâl de Delile, le mimosa seyâl de Forskal.)

Dans la première ligne, est l’arbre particulier à l’ombre duquel ou près duquel (à plus ou moins de distance) le sultan va se placer tous les vendredis, au sortir de la mosquée, pour la cérémonie habituelle du salut[139], pour la revue de ses gardes et des troupes, et pour recevoir ensuite les réclamations, les plaintes, etc.

A peu de distance à l’ouest de la première rangée d’arbres en est une autre, près de laquelle le câdi, les ulémas, les chérifs sont assis pendant que le sultan est sous son arbre. Une troisième rangée de seyâl, située beaucoup plus loin, du côté ouest du Fâcher, est le lieu désigné et réservé au tribunal permanent des kamkolak.

(Dans l’aperçu que je donne de la disposition de Ouârah et du palais du sultan, les noms des demeures de plusieurs individus sont à la place qu’elles occupaient lorsque le cheykh était au Ouadây. La demeure dite du chérif Omar est celle du cheykh El-Tounsy et celle qu’habitait son père avant lui.)

Le palais du sultan est de toutes les habitations ouadayennes la plus spacieuse et la plus importante. La première porte, ou porte extérieure, donne du côté de l’ouest, et sur la grande place du Fâcher. Elle est ouverte à tout le monde, grand ou petit, riche ou pauvre ; chacun entre et sort à sa discrétion par cette porte. En dehors s’étend un espace assez prolongé, surtout à droite en sortant, où sont bâties des huttes nombreuses la plupart appuyées contre le mur même d’enceinte extérieure. C’est dans ces huttes que les ozbân de garde passent la nuit.

Les ozbân sont réellement des turguenak ; cependant le nom de turguenak est plus spécialement appliqué aux chefs ou officiers supérieurs des ozbân, et ce dernier nom ne désigne que les simples gardes ou soldats. Les officiers ou turguenak (au pluriel, térâgueneh) sont au nombre de quatre, dont chacun a sous ses ordres un corps de mille hommes. Les ozbân sont la milice spéciale du sultan ; ce sont ses gardes du corps. Ils sont aussi les exécuteurs des hautes œuvres, c’est-à-dire les instruments de la colère du prince. C’est pour cela qu’ils portent un accoutrement ou uniforme d’un aspect imposant et menaçant, qui les distingue des autres soldats. Ils sont affublés de châyeh, espèces de saies ou sayons courts (sagum) ; ils ont à la main des casse-tête ou massues, et sont coiffés de tasses ou casques ronds en fer.

Tous les soirs, vers la chute du jour, un corps de mille ozbân vient au palais pour la garde de nuit. Cinq cents se placent en dehors du mur extérieur, du côté du Fâcher, et cinq cents au dedans, dans l’espace qui sépare le premier et le second mur.

Les ozbân ne viennent jamais, pour former la garde, qu’au son des tambourins, lesquels font un vacarme épouvantable. Ils arrivent partagés en quatre divisions, chacune avec sa musique battant de toute sa force. Le tambourin dont il est ici question est un fragment de tronc d’arbre bien cylindrique, de médiocre diamètre, qu’on a évidé complétement. On a ainsi comme un manchon de bois, moins large que la caisse du tambour ordinaire ; sur une des deux ouvertures on adapte et assujettit une peau tendue. Les ozbân portent cette espèce de caisse attachée à un cordon passant par-dessus l’épaule, et tenue par le bras qui la serre sous l’aisselle, position qui permet de battre à deux mains.

Toute la différence qu’il y a entre la garde montée par les ozbân et la garde montée par nos soldats, c’est que ceux-ci ne quittent leurs postes que lorsque d’autres soldats viennent les relever, et que les ozbân ne passant que la nuit à la porte du palais, s’en vont au matin sans qu’un autre corps les remplace.

Le tribunal où le sultan rend ordinairement la justice est un petit bâtiment carré, élevé à la droite, en dedans de la première porte et adossé au mur d’enceinte.

La seconde porte du palais a des gardiens particuliers qui occupent l’espace entre le mur où est cette porte et le mur suivant. Ces gardiens sont les touayrât (sortes de pages) qui ont passé l’âge de puberté. Il y a aussi, là, les sâïs ou les palefreniers des chevaux du sultan.

Au mur suivant est la troisième porte, appelée porte de fer, parce qu’elle est revêtue de lames de fer. Au delà, à droite, est le casr, bâtiment dans lequel le prince vient s’asseoir tous les jours à l’asr pendant le Ramadhân (le mois de jeûne), pour entendre une lecture de quelque partie du Coran. Dans l’intervalle qui sépare le troisième et le quatrième mur, habitent des eunuques et les jeunes touayrât, c’est-à-dire ceux qui n’ont encore aucun signe de puberté, car cet espace est voisin du harem.

Enfin vient la quatrième porte. Jamais nul homme autre que le sultan ne la franchit. Après lui, les eunuques et les jeunes touayrât ont seuls la permission de passer cette porte.

La population de Ouârah est partagée en deux divisions analogues à celles de Tendelty, capitale du Dârfour. A Tendelty, comme on l’a vu au Voyage au Dârfour, il y a la division ou le quartier de ouarrédayé, et la division ou le quartier de ouarrébayé. A Ouârah, il y a la division de tourtalou (côté gauche), qui est l’analogue de celle de ouarrédayé, et celle de tourlalou (côté droit), l’analogue de ouarrébayé. Les demeures des aguîd ou chefs, gouverneurs civils et militaires, et les demeures des kamkolak, sont dans l’intérieur de la ville. Ouârah n’a pas plus d’une demi-heure de trajet dans le sens de sa plus grande longueur.

Les murs qui forment l’enceinte et les murs de la partie ouest du palais n’ont qu’une médiocre élévation. Ils ne dépassent que de très-peu la hauteur d’un homme.

Le petit bâtiment où le prince rend la justice est aussi très-peu élevé. Le plan ou sol de l’étage unique qui le compose est au niveau du sommet du mur d’enceinte extérieur. Il en est de même du bâtiment où le sultan passe ses soirées du Ramadhân et où on lui lit le Coran.

Le casr ou appartement particulier du sultan, c’est-à-dire sa demeure personnelle, est la partie la plus élevée ; elle domine toute la ville de Ouârah. Cette construction a un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée, et trois fenêtres à cet étage. L’une de ces fenêtres regarde la place du Fâcher ; la seconde a vue au midi, et la troisième au nord. (La muraille qui fait face à l’est n’a pas d’ouverture. Les fenêtres sont simplement trois trous carrés ayant deux bâtons placés en croix pour tout vitrage)[140].

Les habitations établies dans les différentes parties du palais du sultan, telles que les huttes des eunuques, des touayrât, des ozbân, sont de même forme que les huttes fôriennes. Comme elles, elles sont rondes et à toitures coniques, et construites en cannes de doukhn. Mais les demeures des Ouadayens, principalement à Ouârah, ont presque toutes des dourdour ou circonférences inférieures en terre, ce qui est assez rare au Dârfour. En outre, les zérybeh ou haies en enclos sont peu nombreux à Ouârah ; à Tendelty, au contraire, toutes les habitations ont leurs zérybeh. La terre dont on se sert pour bâtir les dourdour (pluriel, dérâder) et pour toutes les constructions du palais, est à l’épreuve des pluies, bien qu’elle ne soit mélangée ni de chaux ni de plâtre qui puisse lui faire acquérir de la solidité. Les bâtisses nouvelles se consolident même par les pluies ; la terre employée étant d’une nature grasse, s’encroûte, par l’action de l’eau, d’une matière blanche, et prend la dureté du fer.

En dedans de la troisième porte du palais, et au devant de l’appartement du Ramadhân, est une sorte de construction en forme de hangar, où chaque jour le sultan passe quelque temps à traiter certaines affaires ; mais là, le prince est séparé de ceux qui viennent à lui par une charganyeh ou cloison en nattes tissues avec une tige herbacée, et travaillées avec un art et une délicatesse remarquables[141]. Cette cloison permet d’entendre les paroles du sultan sans le laisser voir, et à son tour il entend ce qu’on lui dit, sans qu’il ait besoin de paraître. Bien plus, il peut, à travers les mailles de la cloison, distinguer, s’il le veut, ceux qui lui parlent. Il n’y a que ceux qu’il appelle immédiatement auprès de sa personne, qui aient le privilége de le voir.

Le dessin de Ouârah, qui est tracé (fig. 2), montre que cette ville est peu considérable ; elle a moins de population que Tendelty. Toutefois, il faut remarquer que la majeure partie de la population de Tendelty est composée de marchands ; en déduisant cette quantité de marchands et tous les individus oisifs et inutiles, Tendelty et Ouârah se trouveraient avoir à très-peu près le même nombre d’habitants, c’est-à-dire un nombre assez faible[142].

Les Fôriens aiment naturellement tout ce qui leur donne de l’importance et du relief. Ainsi, chaque roi d’un rang un peu élevé se compose un entourage de rois secondaires, et chacun de ceux-ci s’efforce d’imiter les airs, les manières de faire de son patron ; chacun se construit comme lui, et près de lui, une demeure qui rappelle et représente celle du roi-chef. A Ouârah, les rois, les aguîd n’ont auprès d’eux que le personnel absolument nécessaire pour les aider dans leurs fonctions ; le reste des autres fonctionnaires demeure dans les bourgs ou villages placés sous leur juridiction. En un mot, il ne se trouve à Ouârah, en fonctionnaires de l’État, que ceux que leurs devoirs forcent à y séjourner, tels que les kamkolak, la cour ou l’entourage du sultan, et ceux dont le prince a presque constamment besoin.

La position topographique de Ouârah diffère essentiellement de celle de Tendelty. Cette dernière capitale est établie sur un vaste gâuz, ou terrain sablonneux, sur lequel chaque particulier se construit une demeure du meilleur aspect qu’il peut lui donner. Ainsi, les vizirs se construisent des habitations qui, pour l’apparence et la composition, se rapprochent de celle du sultan ; et chacun des individus attachés aux grands s’efforce à son tour d’imiter son patron. De même, à Tendelty, les frères et les enfants du sultan se bâtissent des demeures d’une assez grande étendue, et tous ceux de leur suite s’appliquent à les imiter.

A Ouârah, comme la ville est resserrée étroitement par la chaîne des monts qui l’emprisonnent dans leur enceinte, et comme aussi le sultan s’est emparé, pour y bâtir son palais, d’un espace considérable de terrain, les grands ne peuvent occuper chacun qu’un espace limité, et ils se sont restreints autant que possible dans leurs habitations. A Ouârah, par exemple, la demeure de l’aguîd des Zébédeh, celle de l’imâm Bedr-ed-Dyn, celle du grand câdi Noûr, n’égalaient pas à beaucoup près, en étendue, celles des plus minces roitelets fôriens.

CHAPITRE III.

Étendue comparative des principaux États du Soudan. — Esclaves du Ouadây, du Bâguirmeh, du Dârfour. — Distances des régions ou États du Soudan. — Populations du Soudan idolâtre. — Signes artificiels distinctifs des tribus. — Fertilité du Soudan idolâtre. — Industrie des Fertyt. — Les Djengueh ; ils dorment dans la cendre. — Noms de tribus de Fertyt. — Peuplade antropophage. — Singulière origine donnée aux Félâta. — Du Soudan en général ; Soudan commercial. — Désignation des esclaves. — Climat du Ouadây ; pluies, orages, etc. — Ressemblance entre les Ouadayens et les Fôriens.

Des divers États constitués du Soudan, les plus vastes sont : le Barnau, le Dâr-Mella, ensuite le Dârfour, puis le Ouadây, le Dâr-Tounbouktou et le Bâguirmeh. Les moins étendus sont : l’Afnau, et ensuite l’Adiguiz. Le Ouadây, bien qu’au quatrième rang pour l’étendue, a plusieurs avantages qui le distinguent spécialement. Les esclaves y sont de beaucoup plus belles qu’au Dârfour, mieux dressées et plus attentives aux services domestiques. Mais les meilleurs esclaves de tout le Soudan central, sont sans contredit ceux du Bâguirmeh. Leur douceur, leur docilité, leur bon cœur, leurs prévenances pour leurs maîtres, surtout chez les femmes esclaves, sont au-dessus de tout éloge.

Lorsque le sultan Sâboûn envahit le Bâguirmeh, les Bâguirmiennes tournèrent la tête à tous les Ouadayens, et leur inspirèrent presque de l’aversion pour les Ouadayennes. « En vérité, disaient-ils, nous n’avons jamais eu de femmes qu’ici ; à côté de ces femmes, les autres ne sont rien. » Cependant les Djenâkhériennes que les Ouadayens enlèvent aux tribus idolâtres situées au delà du Dâr-Séleîh, au sud, sont aussi remarquables par leur beauté, et ont dans les relations habituelles de la vie je ne sais quoi de séduisant que n’ont pas les esclaves prises par les Fôriens parmi les tribus transméridionales du Dârfour. Et, ce qu’il y a de singulier, c’est que les peuplades djénâkhériennes répandues au delà des limites sud du Ouadây, et les tribus fertyt-djénâkhériennes par delà le sud du Dârfour, se touchent et se confondent. Bien plus, il arrive parfois que les expéditions ouadayennes et fôriennes, pour les chasses aux esclaves, se rencontrent chez les mêmes peuplades du Dâr-Fertyt, et néanmoins les esclaves capturés dans ces mêmes pays et emmenés directement au Dârfour, sont de beaucoup inférieurs à ceux qui sont emmenés au Ouadây. Aussi les Ouadayens tiennent ces esclaves à très-haut prix ; et les meilleurs que l’on trouve à acheter au Dârfour sont ceux que les Ouadayens y conduisent et y vendent.

La dénomination de djénâkhérah, prise dans son application générale, désigne une immense agglomération de populations dont personne que Dieu ne sait le nombre, divisées en une quantité incroyable de tribus et de sous-tribus, et dispersées sur une zone presque droite, dans les vastes espaces qui forment le Soudan idolâtre, depuis le sud au delà du Sennâr jusqu’au sud du Kechnah, dans le Soudan occidental.

En ligne droite, de l’est à l’ouest, il y a, à partir de Sennâr jusqu’au Kordofâl, un trajet de quinze ou seize jours ; d’Ibéïd, capitale du Kordofâl, jusqu’à la capitale du Dârfour, Tendelty, il y a dix ou douze jours ; ensuite de ce fâcher fôrien à Ouârah, il y a vingt jours de marche à journées ordinaires, ou dix jours de marche forcée. Pour passer de la capitale du Ouadây au Bâguirmeh, on continue à l’ouest ; puis, en obliquant dans la direction du sud-ouest, on aboutit au Katakau, province dépendante du Barnau, et située par delà la frontière sud-ouest du Bâguirmeh.

Pour traverser l’espace qui sépare le Ouadây du Bâguirmeh, il faut environ cinq à six jours de route.

Du Ouadây, c’est-à-dire de Ouârah au Barnau, il y a deux routes. La plus courte est dans la direction de l’est à l’ouest, obliquant un peu au nord, et conduit au Barnau en moins de vingt jours. La seconde est par le Bâguirmeh, et conduit à un grand fleuve qu’il faut traverser pour arriver au birny du Barnau. Cette route est longue, car elle va passer par le birny principal du Katakau ; elle exige environ trente-cinq jours de voyage. Enfin, pour aller du Barnau à l’Adiguiz, le trajet est d’environ quinze journées de marche à l’ouest et en ligne droite. De l’Adiguiz à l’Afnau il y a quatre ou cinq jours de désert.

Les nombreuses tribus ou peuplades du Soudan idolâtre occupent, au midi, les contrées en dehors des États du Soudan musulman. Ces peuplades se distinguent par grandes familles générales qui ont chacune leur nom. Ainsi, au delà du Sennâr, au sud, sont les Noûbah ; au delà du Kordofâl, sont les Touroûdj ; au delà du Dârfour, les Fertyt ; au delà du Ouadây, les Djénâkhérah ; au delà du Bâguirmeh et du Barnau, les Kirdy ou Kirdâouy, et ainsi de suite. Ces diverses populations idolâtres sont subdivisées en tribus, les tribus en groupes, les groupes en familles.

Les Soudaniens musulmans, comparés aux populations idolâtres ou madjoûs, ne paraissent guère que comme un anneau jeté au milieu d’un désert, autrement comme une horde au milieu de populations nombreuses. On s’étonnera peut-être de voir que les musulmans ont en quelque sorte la haute main sur ces masses sauvages et les dominent. Ce fait s’explique par l’esprit de corps et de confraternité qui unit les Soudaniens musulmans. Les peuplades idolâtres, au contraire, divisées d’intérêts, sans accord entre elles, ne s’entr’aident jamais. Bien plus, chaque station est hostile aux stations qui l’avoisinent. Et quand l’ennemi vient tomber sur un village, l’attaque, en enlève les femmes et les enfants, le village voisin regarde d’un œil indifférent et ne cherche point à conjurer l’orage. Aussi, dès que l’ennemi en a fini avec une station, il va s’adresser à une autre et la traite comme la précédente, sous les yeux des villages les plus rapprochés, qui demeurent encore spectateurs tranquilles du malheur de leurs frères. Si ces idolâtres savaient se réunir contre leurs agresseurs, aucun des États musulmans du Soudan n’oserait aller les attaquer.

En effet, les nombreuses tribus de ces madjoûs couvrent un espace de plus de deux mois de marche à grandes journées, et d’au moins trois mois de marche à journées ordinaires. Les expéditions fôriennes et ouadayennes pour les chasses aux esclaves, parcourent assez souvent ces contrées pendant six mois, à des distances de trois mois de marche ; mais jamais les expéditions n’ont pénétré jusqu’à l’extrémité méridionale de ces régions ; elles ne reviennent ordinairement qu’après s’être enfoncées pendant trois mois dans les pays idolâtres.

Le faguyh Médény, de Foûta, m’a raconté qu’une expédition fôrienne s’avança très-loin dans le Dâr-Fertyt pour une chasse, et résolut de ne revenir qu’après avoir atteint jusqu’aux limites sud du pays et en avoir reconnu la fin. « Les Fôriens, me dit le faguyh Médény, s’enfoncèrent dans le Fertyt pendant environ cinq mois, allant presque toujours droit devant eux, dans la direction du sud. Toutes les expéditions revinrent, celle-là seule ne reparut pas. On crut que quelque accident malheureux l’avait détruite. Après cinq mois de marche, l’expédition arriva enfin auprès d’une grande surface d’eau dont les deux bords étaient à distance telle, que de l’un à l’autre on distinguait à peine les individus placés sur la rive.

« Les Fôriens aperçurent, sur le bord opposé, des hommes vêtus de rouge ; mais ne trouvant ni barques ni autres moyens de transport, ils ne purent traverser cette eau et tenter d’aller à la découverte du pays. Quand ces sauvages remarquèrent la troupe fôrienne, ils prirent la fuite et disparurent.

« Je demandai des renseignements sur ces contrées lointaines à nombre d’individus qui avaient été de cette expédition extraordinaire ; mais nul ne sut me donner des éclaircissements qui me satisfissent.

« Longtemps après, j’eus occasion de lier connaissance avec un vieillard qui plusieurs fois avait fait des excursions dans le Fertyt. Je le questionnai aussi sur la grande surface d’eau dont nous venons de parler ; je lui demandai quelle était cette espèce d’hommes qu’on avait aperçus sur les bords. Il me répondit qu’il avait lui-même pénétré jusque dans ces contrées éloignées, sous le règne du sultan Omar, fils d’Ahmed-Bekr et frère de Tyrâb (sultan du Dârfour) ; qu’il avait vu la plaine d’eau que je lui citais et les peuplades qui en habitent les rivages ; qu’il y avait dans l’expédition fôrienne dont il faisait partie un individu de la presqu’île arabique, homme instruit et expérimenté, et qu’il avait certifié que ces sauvages du Haut-Fertyt avaient quelque chose de la physionomie des Indiens... Dieu sait la vérité. »

Les diverses tribus du Soudan idolâtre, bien que très-nombreuses, ont toutes des signes artificiels particuliers qui les distinguent entre elles. Chez les Bendeh, l’habitude est de se limer les dents, excepté les molaires, et de leur donner la forme de mamelon. Les Kâra ont pour signe les deux lèvres percées. Les Châla (ou Schâla) se pratiquent, tout le long du pavillon de l’oreille, une rangée de trous qui se suivent en ligne arquée (Voy. fig. 4), et dont chacun recevrait au moins une plume à écrire. Les femmes des tribus des Châla se distinguent par des milliers de taillades qu’elles se font pratiquer sur le ventre, et qui y laissent une foule de petites hachures dessinant des anneaux, des carrés, etc. ; ces dessins sont une sorte de parure, car les femmes ne portent pour tout vêtement qu’un pagne très-léger et très-étroit. Les Routou se percent la lèvre supérieure. Les Djénâkhérah, situés au delà du sud du Bâguirmeh, se reconnaissent aux traces de trois rangs de mouchetures pratiquées, de chaque côté de la face, sur les pommettes. Les Choulouk, pour se distinguer, s’arrachent les dents incisives supérieures.

Les régions du Soudan idolâtre sont remarquables par la fertilité du sol et la pureté de l’air. Les pluies y sont abondantes et prolongées, et il est quelques contrées où elles ne s’interrompent guère que pendant deux mois de l’année.

On trouve dans ces terres méridionales plusieurs espèces de plantes tuberculeuses nourricières. Il en est une variété particulière que les indigènes appellent oppo. On fait cuire l’oppo sur les charbons ardents, et alors il prend la couleur et le goût du jaune d’œuf durci par la cuisson.

L’abondance des pluies entretient dans ces latitudes des quantités considérables d’arbres fruitiers et de haute futaie.

Les peuples du Soudan idolâtre, si sauvages, si inhospitaliers, si brutaux, relégués si loin de toutes populations un peu avancées dans les arts industriels, déploient dans la fabrication de certains objets une adresse vraiment merveilleuse, et leur donnent un fini qu’on dirait être l’ouvrage d’habiles artisans européens. Ainsi, ils fabriquent, pour les rois et les princes du Soudan, des tabourets ou siéges élégants, d’un goût, d’un poli, d’une perfection de travail admirable, d’une précision d’exécution étonnante. Ils fabriquent aussi, avec une habileté pour ainsi dire anglaise, les couteaux-poignards qu’on porte appliqués contre le bras, au-dessus du coude, et aussi des fers et des hampes de lances. J’ai vu, chez les Fertyt, de leurs findjân ou tuyaux de pipes en fer, le travail en était d’une pureté et d’une beauté surprenante, on eût cru voir un produit d’industrie européenne. Ces tuyaux ou tiges de pipes sont en fer pur, et n’ont guère qu’un empan de longueur. La noix ou le lulé de la pipe est en terre cuite, et est parée de fils ou de petits rubans de fer. Les tiges sont courbées et serpentées comme certaines pipes européennes, mais elles sont plus élégantes, plus gracieuses, et elles ont un poli si net et si brillant, qu’elles semblent être de l’argent le plus pur et le plus éclatant. Il en est de même des bracelets et des brassières, qu’ils fabriquent également en fer. Les brassières sont des bracelets qui se portent au-dessus du coude.

Les Fertyt ne fabriquent aucune espèce de tissu, n’ayant pas besoin de vêtements : ils vont complétement nus. Seulement les hommes se couvrent les parties sexuelles avec un pagne étroit, appelé djoukou, long de deux coudées au moins et large de moins d’un empan. Les femmes ne se cachent absolument que le pénil, et cela avec de simples feuilles d’arbres. Quand ces feuilles se sont desséchées, on les remplace par de nouvelles feuilles fraîches.

Parmi les Fertyt, la tribu des Djengueh est très-riche en bœufs. Ces bœufs sont de petite taille et ont de longues cornes. Chaque individu des Djengueh a son troupeau. Hommes et femmes, les Djengueh vont entièrement nus, sans pagne ni feuilles qui leur couvrent les parties sexuelles. Les Djengueh sont les plus intrépides des Fertyt, les plus audacieux, les plus rapides à la course ; telle est la vigueur et la souplesse de leurs jarrets, que nul ne peut les atteindre et que nul n’échappe à leur poursuite.

Ils dorment tous, hommes et femmes, couchés dans la cendre. Voici comment les femmes, dans chaque famille, préparent les lits :

Vers le soir, lorsqu’elles ont trait les vaches, recueilli le lait, et qu’elles ont terminé leurs travaux domestiques, elles prennent un grand panier et vont dans la campagne ramasser çà et là les bouses, qu’ensuite elles amassent en plusieurs tas. Chaque femme rassemble sa récolte de bouses devant sa hutte ; dès qu’elles sont sèches, la femme y met le feu et les laisse brûler et se réduire en cendres. Quand les cendres sont refroidies, et qu’à une heure ou deux après le soleil le mari désire se coucher, sa femme vient avec un morceau de beurre, en frotte son mari du haut en bas, et après cette onction le Djengueh se fourre dans son tas de cendres. Il dort ainsi enfoui. Au matin, dès qu’il est sorti de son lit, il se rend à la première flaque d’eau et se lave. Ce qu’il y a d’incompréhensible dans cette habitude, c’est qu’étant ainsi enfoncés dans la cendre, les Djengueh puissent respirer sans en attirer une masse considérable dans les narines. Est-ce un résultat de l’habitude ? ou bien n’introduisent-ils dans la cendre que le corps, et laissent-ils la tête à l’air libre ? ou bien ont-ils quelque moyen particulier pour ne pas aspirer la cendre ?

Les Djengueh n’appliquent pas à leurs bœufs de marques distinctives qui servent de signes de reconnaissance pour les propriétaires. Chacun, dans les diverses localités, reconnaît les siens à la forme des cornes. Pour chaque troupeau elles ont une direction particulière, qu’on leur fait prendre dès qu’elles commencent à s’allonger. Ainsi, le maître de tel troupeau a dirigé les cornes de ses bœufs perpendiculairement et en ligne droite ; un autre les a fait dévier en avant, un autre en arrière, un autre à droite et un autre à gauche ; un autre les a conduites de manière qu’elles se sont réunies ou croisées ; un autre les a contournées en forme ondulée, etc. Ce fait, entre beaucoup d’autres, m’a été certifié par plusieurs individus qui, dans les chasses aux esclaves, avaient pénétré chez les Djengueh. Je ne donne cette indication que sur la foi des récits que j’ai entendus. J’ai vu des vaches djengueh dont les cornes étaient courbées en forme de croissants ; mais cela n’a rien d’absolument extraordinaire. Dieu sait mieux que nous ce qui en est.

Les Fertyt constituent une immense population, composée d’une foule de tribus. Ils n’ont aucune religion ; quand ils sont réduits en esclavage, ils acceptent la religion de ceux dont ils sont devenus la propriété.

En résumé, voici les noms des tribus du Soudan idolâtre que je connais : les Noûbah, les Touroûdj, les Choulouk, les Madjanah, les Djengueh, les Châla, les Rauna[143], les Sila, les Bina, les Routou, les Kâra, les Goula, les Farâougueh, les Fangaroh ou Fongoroh, les Bendalah, les Bâya comprenant deux tribus, les Bâya-Fâra et les Bâya-Kéreitcheh, les Bendah distingués en deux tribus : les Bendah-Djoukou ou Joko, et les Bendah-Yamyam, les Djénâkhérah, les Kirdy, les Dengo, les Koûka.

Un an avant mon départ du Dârfour, une grande ghazoua ou expédition pour la chasse aux esclaves se mit en route, comme d’habitude, sous la conduite d’un roi ou sultan de ghazoua, autorisé par le sultan fôrien, selon les formes voulues (Voy. chap. XIII, ci-après). Lorsque l’expédition fut sur le point de franchir les limites du Dârfour et de pénétrer sur les premières terres du Fertyt, des Arabes bédouins se présentèrent au chef expéditionnaire et lui dirent qu’ils avaient découvert une tribu considérable du Fertyt, tribu qu’aucune expédition n’avait encore aperçue. Les bédouins vantèrent avec emphase la beauté des individus. Le roi, enchanté de l’avis, prit aussitôt avec lui une partie de l’expédition et s’achemina à la recherche de la tribu nouvelle... Quelques jours après il revint avec sa troupe, tout déconcerté, et ramenant quelques esclaves seulement.

Je demandai quelques détails sur cette incursion à plusieurs Fôriens qui l’avaient suivie. Ils me racontèrent que la tribu en question était une peuplade de sauvages effrayants, une tribu d’anthropophages, mangeant les gens tout vifs. « Comment le sais-tu ? répliquai-je. — Le voici. Quand nous pénétrâmes sur leur territoire nous vîmes, du premier village, se ruer sur nous une nuée de ces sauvages ayant tous à la main des kourbâdj, longs au moins de trois ou quatre empans, courbés en demi-cercle, à pointe effilée, et tranchants comme des rasoirs (Voy. fig. 5). La troupe sauvage avait à sa suite une égale troupe de femmes, portant chacune sur la tête une grande écuelle couverte et remplie d’une bouillie très-épaisse. Dès que nous fûmes face à face avec ces sauvages, chacun d’eux se précipita sur un de nous, lui planta la pointe du kourbâdj dans l’épaule et lui ouvrit une large entaille. Alors le sang coulait en abondance ; aussitôt la femme accourait auprès de son mari et lui présentait l’écuelle. Il plongeait la main dans la bouillie, en séparait avec les doigts une bonne bouchée, la trempait dans le sang qui coulait et la mangeait. Puis il recommençait..... Ils nous tuèrent quelques hommes, qu’ils dévorèrent immédiatement. Nous nous enfuîmes tout épouvantés. — Comment appelle-t-on cette tribu ? Que Dieu la confonde ! — Ce sont les Madjanah. »

Les tribus du Soudan méridional forment une multitude incalculable ; je n’en ai vu que quelques-unes du Dâr-Fertyt. Toutes ces tribus si multipliées occupent, comme déjà nous l’avons dit, tout l’espace qui, de l’est à l’ouest, au delà du Soudan musulman, s’allonge du midi du Sennâr jusqu’au Dâr-Mella ou empire des Foullân.

Le Dâr-Mella est une vaste contrée habitée par la nombreuse population des Foullân ou Félâta. Les Foullân étaient jadis considérés comme la dernière et la plus méprisable des populations de la Nigritie. Dans tout le Soudan on raconte qu’ils descendent en première origine d’un caméléon, et par conséquent qu’ils n’ont pas de père humain[144]. La femme qui fut leur souche primitive fut, dit-on, pendant son sommeil, abordée et fécondée par un caméléon ; et de cet accouplement bizarre naquit le premier individu, dont la lignée, en se multipliant, produisit le peuple des Felâta !

Les Félâta, eux, prétendent être du sang de l’illustre Ammâr, fils d’Yâcir, un des célèbres et vertueux compagnons de Mahomet.

Pour moi, je pense qu’au Soudan on imagina la fable qui précède, dans l’intention d’imprimer aux Foullân un stigmate de mépris ; mais, aujourd’hui, ils passent pour être le peuple le plus avancé en intelligence et en savoir-faire, par comparaison avec les autres populations noires du centre de l’Afrique.

Encore quelques mots sur le Soudan en général. Si l’on considère la dénomination de Soudan (mot qui veut dire les noirs, pays des noirs, Nigritie) comme une expression indiquant seulement la couleur des peuples qui habitent cette partie de l’Afrique, et non comme une expression appliquée simplement à certaines limites d’une circonscription géographique, on comprendra dans cette dénomination toute l’étendue de pays qui, du Sennâr et de l’Abyssinie inclusivement, c’est-à-dire des rivages du golfe Arabique, se continue presque en ligne droite jusqu’aux limites occidentales du Dâr-Tounbouktou et du Dâr-Mella ; ce qui représente une zone occupée par plusieurs États ayant tous des noms spéciaux. Mais ceux qui considèrent les diverses régions de cette zone sous le rapport des avantages et des produits de chaque région, et sous le rapport de la qualité des esclaves qu’en retire le commerce, ceux-là ne donnent le nom de Soudan qu’à l’ensemble des États qui depuis le Barnau exclusivement occupent toute la partie occidentale de la Soudanie.

Ainsi, lorsque les marchands voyageurs du Maghreb, les Ghadamsiens et les Fezzanais disent qu’ils sont allés au Soudan, ils veulent seulement indiquer par là qu’ils sont allés dans l’Afnau, le Noufeh et le Tounbouktou. Ceux qui ont voyagé du côté du Barnau, du Ouadây, du Dârfour, n’indiquent jamais ces directions par le mot Soudan ; ils disent simplement alors : « Nous sommes allés au Barnau, au Ouâday, au Dârfour, » mais jamais : « Nous sommes allés au Soudan. » Tous les marchands que j’ai questionnés sur cette distinction m’ont répondu que le Barnau, le Ouadây, le Dârfour, etc., ne faisaient point partie du Soudan ; que ces contrées offraient trop peu d’avantages et de ressources commerciales ; que les esclaves y étaient de qualité trop inférieure pour qu’elles fussent comptées au nombre des États du Soudan ; qu’en raison de cela, le véritable Soudan était l’ensemble des pays compris surtout depuis l’Afnau inclusivement jusqu’à l’ouest. Cette division est la seule adoptée dans le commerce.

Après mon retour du Ouadây à Tunis, je me trouvai maintes fois avec des marchands qui faisaient le commerce dans l’intérieur de l’Afrique ; et lorsqu’il m’arrivait de dire : « Pendant mon séjour au Soudan, j’eus occasion de voir ou de faire telle et telle chose, » on me reprenait immédiatement : « Tu te trompes, me disait-on ; tu n’étais pas au Soudan ; tu étais au Ouadây, au Dârfour. Le Soudan, c’est l’Afnau et les autres contrées à l’ouest. »

Chacun des États du Soudan, comme nous l’avons dit, a pour voisins plus ou moins rapprochés, du côté du sud, des peuplades idolâtres ou mâdjoûs, sans dogme religieux ni révélation. C’est chez ces peuplades que les musulmans vont chasser aux esclaves. Celles qui habitent au delà du Sennâr, au sud, sont comprises sous le nom collectif de Noûbah, et se distinguent par des noms particuliers. Il en est de même pour les peuplades confinées au delà des frontières méridionales des autres États musulmans.

Les idolâtres situés au delà du Kordofâl, au sud, portent le nom collectif de Touroûdj ; ceux qui sont au delà du Dârfour portent le nom de Fertyt proprement dit ; ceux qui sont au delà du Ouadây, celui de Djénâkhérah ; ceux qui sont répandus au delà du Bâguirmeh et du Barnau sont les Kirdy ou Kirdâouyens.

Ces noms sont les seuls employés commercialement dans les différents États que nous venons d’énumérer. Ainsi, lorsqu’on désigne un esclave par la qualification de Noûby (Nubien), ou par celle de Terdjâouy (Touroûdjien), ou par celle de Fertyt, ou par celle de Djounkharâouy (Djenâkhérien), ou par celle de Kirdy ou Kirdâouy (Kirdâouyen), on comprend de suite que cet esclave est des contrées méridionales situées au delà du Sennâr, du Kordofâl, du Dârfour, du Ouadây, du Bâguirmeh ou du Barnau.

J’ajouterai ici quelques mots sur l’état météorologique du Ouadây.

Les vents, les orages, le tonnerre, la foudre, sont très-fréquents au Dâr-Séleîh, à l’époque du rouchâch. La violence en est telle, surtout pendant les premiers jours d’automne, qu’il est presque impossible d’en décrire les effets.

Pendant tout le temps que je suis resté au Ouadây, je n’ai presque jamais vu la pluie arriver sans être précédée d’un grand vent qui commence par rembrunir et obscurcir l’atmosphère. C’est ordinairement de l’est que s’avancent ces orages ; et comme alors le vent passe sur des gaûz ou plaines sablonneuses, il en balaye et enlève d’énormes tourbillons de poussière qu’il transporte à des distances immenses.

Lorsque les orages menacent, l’horizon au loin s’enveloppe d’un voile rougeâtre ou noirâtre ; puis, à mesure que la tempête avance, le tonnerre la suit en grondant, ou l’accompagne de roulements effrayants. Dès que les habitants voient la tempête menacer, la peur s’empare d’eux et ils courent se cacher. Les pâtres emmènent à la hâte leurs troupeaux et s’enfuient du côté des villages ; ceux qui travaillent dans les champs s’empressent aussi de fuir et d’atteindre le plus proche abri, ou bien se précipitent à toutes jambes au village le moins éloigné. Les voyageurs se retirent dans le premier abri qu’ils rencontrent, et y attendent que le calme soit rétabli ; s’ils ne voient aucun lieu de refuge, l’embarras ou le danger devient grave ; car, semblable à un conquérant fier et terrible, marchant à la tête d’innombrables guerriers, l’orage frappe et brise tout ce qu’il rencontre.

Les tourbillons jettent et lancent partout un sable chargé de gravier, et par leur véhémence renversent à terre celui qu’ils atteignent par derrière ou par côté. Ceux que le tourbillon assaille de front ne peuvent avancer, ni résister aux secousses qui les ébranlent.

Ces ouragans épouvantables brisent, déracinent sur leur passage les arbres isolés et trop faibles, enlèvent et emportent les huttes vieillies, les zérybeh ou enclos trop anciens. A l’approche des bourrasques, les animaux mêmes prennent la fuite.

Dans les premiers temps qui suivirent mon arrivée au Dârfour, lorsque j’apercevais de loin ces immenses tourbillons, je m’attendais à voir des nuages orageux et de grandes averses, mais je fus bientôt désabusé.

Ces masses poudreuses ne sont presque jamais charriées par les vents du sud ou les vents de l’ouest ; souvent ce sont les effets de violents coups de vent sans pluie ni tonnerre, et par cela même ils sont plus redoutables et plus dangereux ; car la pluie apaise bientôt les vents qui soulèvent la poussière et le sable, et ramène le calme et la tranquillité dans l’air ; le moins qu’elle fasse est d’abattre toujours la poussière qui trouble l’atmosphère.

Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’ordinairement ces vents si violents soufflent pendant un mois entier, tous les jours. C’est surtout vers trois ou quatre heures après midi qu’ils s’élèvent et grondent ; le plus souvent ils viennent sans pluie, dans les derniers jours de l’automne. Quelquefois ils arrivent pendant la nuit, et il est rare qu’alors ils n’apportent pas d’effrayantes averses avec le tonnerre et la foudre. L’orage alors est encore plus terrible ; la foudre tombe plus souvent ; fréquemment elle enflamme les huttes et brise les arbres ; ses dévastations s’annoncent par d’épouvantables détonations, accompagnées de longues traînées de feu qui descendent des nuages.

Nombre de Ouadayens et de Fôriens m’ont assuré que plusieurs fois on avait creusé la terre à l’endroit où s’était engloutie la foudre, et qu’on y avait trouvé des matières ressemblant à des scories ferrugineuses. Le tonnerre, dans les pays du Soudan que j’ai parcourus, se fait toujours entendre avec un fracas et des roulements beaucoup plus violents qu’en Égypte. J’ignore quelle est la raison physique de cette différence.

D’après tout ce que nous avons retracé jusqu’ici des mœurs et habitudes des Fôriens, de leur manière de vivre, de leur nourriture, de la durée de leur vie, de la constitution hygiénique des diverses contrées, de leurs demeures, des maladies auxquelles ils sont le plus exposés, de leurs médecins et de leur médecine, des animaux, quadrupèdes ou oiseaux, qui se rencontrent dans le Dârfour, il est aisé de voir, par la comparaison de ce pays avec le Ouadây, que les Ouadayens sont, à peu de chose près, dans les mêmes conditions et les mêmes circonstances de vie et de climat que les Fôriens. L’analogie qu’il y a entre les deux peuples s’explique sans peine par leur voisinage ; chacun d’eux compose ses habitudes et ses actes sur ceux de ses voisins. De plus, les deux États, à leurs frontières les plus rapprochées, sont en quelque sorte liés entre eux par une même peuplade, celle des Maçâlît. Les Maçâlît du Dârfour sont dans une espèce de fraternité et de similitude de mœurs avec les Maçâlît de l’est du Ouadây ; et dans les deux États, les uns et les autres s’unissent entre eux par alliances conjugales.

Tout ce que nous racontons des mœurs et coutumes des Fôriens, s’applique ainsi en grande partie aux Ouadayens ; nous décrivons à leur place les nuances par lesquelles les habitants des deux pays diffèrent. Nous ne répéterons donc pas ici, pour les Ouadayens, ce que nous avons déjà dit des Fôriens : ce serait alonger inutilement notre récit, ce serait combattre sans ennemi.

CHAPITRE IV.

Origine des conquêtes des Foullân ou Félâta. — Le réformateur Zâky. — Ses premiers succès au Dâr-Mella, puis au Kechnah et au Noufeh. — Coïncidence avec la réforme wahabite. — Avantages et aisance de Noufeh. — Son commerce d’esclaves. — Anecdote. — Invasion de l’Afnau, de l’Adiguiz, du Barnau. — Les Foullân vaincus et repoussés. — Synchronisme. — Comparaison de la vie pacifique en Europe et en Orient. — Analogies de caractère de certaines peuplades du Soudan avec des populations européennes.

Les Félâta accusent tous les autres Soudaniens d’impiété et d’inorthodoxie, et soutiennent que la force des armes doit contraindre ces peuples à résipiscence. Ils prétendent que les autres Soudaniens ont changé, adultéré les principes islamiques ; qu’ils ont violé les prescriptions pénales de la loi en les commuant en rachats pour les coupables, et par conséquent en un commerce illicite et proscrit par le Saint Livre ; qu’ils ont sapé les bases de la religion, et ont dénaturé les règles de l’islâm par des innovations illégales et criminelles proclamées comme légitimes, par des habitudes honteuses, par l’adultère et l’inceste, par l’usage des boissons fermentées, par la passion des divertissements, des chants et des danses, par l’abandon des prières journalières et obligées, par le laisser-aller à tous les penchants déréglés, par le refus des dîmes pour les pauvres et les malheureux. Et chacun de ces crimes et de ces hontes mérite d’éclatantes vengeances, et appelle les armes d’une guerre sainte dans tous les États du Soudan.

Ces pensées fermentaient depuis des années dans l’esprit des Foullân et électrisaient leur imagination, lorsque tout à coup s’éleva parmi eux un homme révéré par sa piété et sa religion : c’était le faguyh Zâky[145]. Il s’érigea en réformateur et proclama la guerre sainte. Une foule nombreuse répondit à sa voix. Dès lors il envoya au roi de Mella, capitale du royaume des Foullân, une lettre ainsi conçue :

« Le Serviteur de Dieu, le faguyh Zâky, au roi des Foullân.

« Or, sache bien ceci : Dieu a posé des préceptes, et toi et les tiens vous les transgressez ; il vous a imposé des devoirs, et vous les oubliez ; il a établi des défenses, et vous les enfreignez. Et moi je te défends de violer les préceptes de Dieu et de son Prophète. Je t’ordonne de te conformer à la loi de Dieu, loi pure et sainte, d’abolir les douanes et les droits de transport, de suivre exactement les règles pénales révélées par le Coran. En un mot, toi et tes sujets, soumettez-vous rigoureusement aux maximes de l’islamisme, faites pénitence ; car désormais vous n’avez plus de musulman que le nom. Écoute ma parole, ou je me lève contre toi, comme fit autrefois le juste Abou-Bekr contre ceux qui refusaient les dîmes aumônières destinées aux pauvres et aux nécessiteux. »

Le roi de Mella reçoit cette lettre, la lit,... et transporté, agité d’indignation et de colère : « Ce misérable, s’écrie-t-il, me menace d’une révolte à main armée ! Il ose m’imputer de tels actes ! Il prétend que nous ne sommes pas musulmans, et déjà il se prépare à se soulever contre moi. Débarrassons-nous de cet audacieux. »

Le roi rassembla une armée et l’expédia de suite contre Zâky, en ordonnant au vizir qui la commandait de combattre à toute outrance les révoltés et de n’en pas laisser un seul debout. « Si tu réussis, ajouta le roi, à prendre vivant ce Zâky, garde-toi de le tuer ; envoie-le moi garrotté. Nous verrons comment, en ma présence, il justifiera l’insolence de sa lettre. Je lui ferai voir quelle est l’infamie de sa conduite, et nous déciderons de son sort. »

L’armée partit de Mella et marcha à la rencontre de Zâky. Le faguyh, informé de l’approche des troupes : « Voilà, dit-il, ce que je désirais. » Il réunit ses partisans et attend tranquillement l’armée royale. Lorsqu’elle paraît, il fait monter ses gens à cheval. Quant à lui, par esprit d’humilité, il monte sur un chameau, qui pour tout harnachement n’avait sur le dos qu’une peau de mouton ; ensuite il s’arme de son sabre.

Zâky range sa troupe et lui adresse cette pieuse allocution : « Rappelez-vous que le paradis est sous l’ombre des sabres[146]. Ces malheureux viennent combattre pour une cause inique, impie. Nous les avons, par nos conseils, rappelés au bien ; et pour récompense ils viennent nous menacer de leurs armes. Mais Dieu a dit dans son saint livre : « La demeure éternelle est pour ceux qui, restés humbles de cœur, auront fui le mal sur la terre. Le bonheur de l’autre vie est pour les hommes qui craignent Dieu. » Soutenez avec fermeté, avec courage, l’attaque de vos ennemis, et comptez alors sur la victoire, sur le succès. Car notre saint Prophète a dit : « Si une montagne même était injuste et coupable envers une autre, la montagne coupable rentrerait en terre. »

Les paroles de Zâky enthousiasment ses partisans, et ils n’aspirent plus qu’à la gloire du martyre. Ils s’avancent contre l’armée royale, l’attaquent, et en un moment la mettent en pleine déroute. Ils s’emparent de dépouilles considérables et d’un grand nombre de chevaux.

Le vizir, trompé dans ses espérances et frustré dans ses calculs, revint à Mella. Zâky marcha sur la ville et l’assiégea. Le roi lui-même fit une sortie avec son armée et une troupe de courtisans ; il fut vaincu et forcé à une fuite honteuse. Zâky entra dans la ville et fit mettre immédiatement à mort plusieurs ulémas attachés au prince et un grand nombre de courtisans. En même temps il envoya un détachement de ses gens à la poursuite du roi fugitif ; le roi fut atteint, pris, ramené à Mella, et tué par ordre de Zâky.

Zâky organisa promptement le pays et leva des troupes. Il se choisit un lieutenant ou vice-gouverneur, à qui il enjoignit, pour la direction et l’administration des affaires, de demeurer scrupuleusement soumis au texte de la loi, de n’exiger que les dîmes légales, de ne prendre pour les impôts des terres que ce qui est réglé par la loi, et de déposer le tout au trésor sacré.

Ensuite Zâky partit avec l’armée et se dirigea sur le Dâr-Kechnah. Lorsqu’on sut que l’armée de Zâky allait partir, l’appât du butin attira à sa suite une foule d’individus, car Zâky distribuait aux soldats ce que l’on prenait de troupeaux, de dépouilles, sans en rien réserver pour lui. La distance de Mella à Kechnah est d’environ trente étapes. Zâky franchit ce trajet sans aucun accident et parut tout à coup dans le Dâr-Kechnah.

Même en voyage, Zâky jeûnait tous les jours et passait à peine quelques heures sans se purifier par de nouvelles ablutions. Quand il fut près de la ville de Kechnah, le roi en sortit et vint à la rencontre de l’ennemi. Ce roi avait eu connaissance de la révolution opérée dans le Mella. Il se trouva bientôt avec toutes ses forces en face des Félâta. Alors Zâky lui adressa un manifeste semblable à celui qu’il avait expédié an prince de Mella. Le roi de Kechnah, irrité, déchira la lettre, éclata en invectives contre les Foullân, et fit marcher de suite son armée sur eux. Les Kechniens furent battus et leur roi fut tué.

Le faguyh, vainqueur, entra à Kechnah et s’en proclama le maître. Aussitôt il envoya ses troupes parcourir le pays, et tout ce que possédait le roi devint la proie des Foullân.

Zâky établit la justice la plus exacte et la plus sévère, et se fit aimer de tous. Il menaça des peines les plus rigoureuses les moindres transgressions commises contre les exigences de la loi et de la religion. Au moyen de crieurs, il fit publier partout ces paroles : « Lorsque le moëzzin annoncera la prière, quiconque ne se rendra pas aussitôt à la mosquée pour prier, sera impitoyablement puni de mort. » Zâky prohiba l’usage des boissons fermentées et abolit les droits de péage et de douane. Après avoir employé un certain temps à régulariser les habitudes du pays, il choisit un gouverneur et lui confia l’autorité administrative. Ensuite, Zâky rassembla ses troupes et leur annonça ses projets ultérieurs. « J’ai juré, leur dit-il, d’aller porter la guerre contre tous ces rois et sultans du Soudan qui gouvernent par l’injustice et l’impiété, de les traiter tous comme j’ai traité ces deux rois du Mella et du Kechnah, d’installer l’équité partout où règne l’iniquité. » Et il s’achemina du côté du Noufeh.

Remarquons ici une coïncidence singulière : la guerre de rénovation entreprise par le faguyh Zâky commença en même temps que le protestantisme armé des Wahabites triomphait au Hedjâz[147]. Pendant que le fougueux Félâta procédait à ses conquêtes religieuses, Sooûd, fils d’Abd-el-Azyz le Wahabite, était sorti du Derryéh et marchait en armes contre la Mekke et Médine, sous le prétexte que les Hidjâziens du territoire sacré avaient abandonné les voies primitives pures de la loi islamique, et consacré des pratiques nouvelles contraires à cette loi. C’est d’après ces principes de puritanisme religieux que Sooûd détruisit, à la Mekke et à Médine, les santons ou tombeaux des saints et des compagnons du Prophète. Il institua un surveillant de police, chargé de battre ceux qui, à la voix du moëzzin, ne se rendrait pas à la mosquée pour la prière. Il proscrivit l’usage du tombac et du tabac[148], défendit la lecture des prières du livre des Délaïl-el-Khayrât ou Guide religieux des œuvres dévotes, condamna les invocations adressées aux saints et aux prophètes, et ne voulut d’autre invocation que celle de Dieu. S’il entendait un individu mêler le nom du Prophète à ses serments ou à ses protestations, quelles qu’elles fussent, il faisait saisir et frapper le coupable à l’instant même, et lui disait alors : « Reconnais ta faute et expie-la, polythéiste que tu es ! »

Zâky suivit les mêmes errements de rigorisme.

Lorsque les Foullân approchèrent de Noufeh, les habitants de cette ville sortirent en armes avec leur roi et marchèrent contre l’ennemi. Ils livrèrent bataille, et furent mis en pièces. Zâky entra triomphant dans la ville de Noufeh.

Cette place est une des plus remarquables du Soudan. Elle est connue pour ses agréments, le caractère facile de ses habitants et le bien-être dont ils jouissent. Les étrangers y sont accueillis avec bienveillance ; quelques hommes d’instruction y ont fixé leur séjour. Le bas prix des denrées y rend la vie douce et commode. La population y paraît riche et aisée ; la plus grande partie des habitants sont des marchands qui, à certaines époques, vont, pour leurs spéculations commerciales, à Tounbouctou, à Kechnah et autres grands bazars du Soudan, dont ils rapportent des marchandises et surtout des esclaves.

Le Dâr-Noufeh est presque vis-à-vis des États du Maroc ; ces deux contrées ont entre elles un commerce assez actif.

La ville de Noufeh, comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, renferme une foule de marchands très-riches, dont la plupart font un immense commerce d’esclaves : l’anecdote que voici en est une preuve.

Un marchand de Maroc, qui voulait montrer combien grande était sa fortune, vint à Noufeh avec au moins un millier d’esclaves et plus de cinq cents chameaux. A son arrivée, les marchands résidants s’empressèrent de lui rendre visite et le félicitèrent de son heureux voyage. Le Marocain, ignorant leur état de fortune, les reçut avec fierté. Le chef des marchands de Noufeh fut blessé de ces airs d’importance ; mais il concentra et dissimula son mécontentement, et résolut d’humilier un peu l’orgueil du Marocain. Il envoya plusieurs individus lui demander quelles marchandises il avait à vendre. « J’ai à vendre, dit le nouveau venu, ce troupeau d’esclaves ; mais je vends tout en bloc, esclaves, chameaux, cordes, sacs de hardes, ustensiles de voyage, etc., et je ne veux traiter qu’avec un seul acquéreur. Celui de vous qui est en mesure d’acheter d’un coup ma caravane entière, n’a qu’à venir me parler quand il voudra. — Très-bien ! sois tranquille ; repose-toi des fatigues de la route ; tu trouveras sans peine un acheteur tel que tu le désires. »

Deux ou trois jours après, notre Marocain sut qu’il y avait dans Noufeh un individu dont personne ne connaissait toute la richesse. Cet individu, le chef des marchands de la ville, était du nombre de ceux qui avaient rendu visite au Marocain, et qui avaient été reçus assez froidement.

Le quatrième jour, le chef-marchand en question appela un de ses esclaves-commis les plus inférieurs et des moins riches[149], nommé Saïd, et lui dit : « Va trouver le Marocain, et achète toute sa caravane, esclaves, ustensiles, chameaux, sans en rien excepter. » Or, au Dâr-Noufeh, on a pour monnaie courante de petits coquillages[150].

Saïd endossa ce qu’il avait de mieux en vêtements, et se rendit chez le Marocain. Celui-ci le reçut avec politesse, croyant avoir affaire avec le chef même des marchands de la ville. Après un moment d’entrevue, Saïd dit à son homme : « Je désirerais voir ce que tu as amené d’esclaves. Si tu es dans l’intention de les vendre, je les achète ; car j’ai à faire de nombreux envois dans différentes directions. J’ai ouï dire que tu veux vendre le tout en masse ; cela me convient parfaitement, et m’épargnera la peine de réaliser par fractions le nombre d’esclaves dont j’ai besoin. »

L’étranger satisfait au désir de Saïd, et lui montre ce qu’il a de meilleur en esclaves. « Laisse, dit Saïd, ce que tu as de meilleur et ce que tu as de pire ; amène-moi seulement tes esclaves de qualité moyenne. Nous en discuterons et fixerons le prix, qui sera aussi le prix du reste, bons et mauvais. » Cette proposition est agréée. Les esclaves de moyenne qualité, hommes et femmes, sont rassemblés devant Saïd, et le marché est conclu à six mille coquilles par tête. Le prix des chameaux, des hardes, des ustensiles de voyage, en un mot tout le matériel de la caravane, est également arrêté et convenu. Le marchand ne garda qu’une femme esclave dont il avait un enfant. On se frappa en main en signe de conclusion d’achat. Saïd fit emmener les esclaves et toute la caravane, et dit au Marocain de venir le trouver trois jours après, pour recevoir le payement.

Au jour indiqué, le Marocain s’habille de son mieux et se rend chez le chef des marchands de Noufeh, s’imaginant avoir traité avec lui. Il arrive et voit une demeure qui annonce la fortune et l’aisance ; une foule considérable s’agite, se presse de tous côtés, et le chef de la maison, assis dans un endroit séparé, semblait être un roi gouvernant tout ce mouvement, toute cette multitude qui entrait et sortait.

Le Marocain aborde et salue le marchand. Le Nouféen le salue à son tour ; puis, affectant de discuter de graves affaires de commerce avec ceux qui l’entourent, il paraît d’abord fort peu disposé à s’occuper du voyageur marocain. Il termine tranquillement la plupart des questions qu’il a entamées, et s’adressant enfin à l’étranger : « Quel est, lui dit-il, le motif qui t’amène ? — Je viens chercher le prix de mes esclaves. — Quels esclaves ? — Ceux que je t’ai vendus il y a trois jours. — Mon cher, tu te trompes. J’ai telles et telles qualités et espèces d’esclaves ; depuis une année je n’en ai pas acheté un seul. Cependant il m’en reste un certain nombre ; si tu désires en acheter, j’en ai encore à peu près dix mille à vendre. — Mais n’est-ce pas toi, reprit le Marocain tout étonné, qui es le chef des commerçants de la ville ? — C’est moi-même. — Y a-t-il donc ici d’autres commerçants que toi qui puisse acheter d’un coup mille esclaves, avec tout l’attirail de la caravane qui les a amenés ? — Certainement. Et moi-même j’ai une trentaine de mes esclaves-commis qui font aussi le commerce, et dont le moins riche peut facilement avoir acheté tes mille esclaves et au delà. Au surplus, attends un moment ; nous allons nous en informer. Je vais appeler mes commis, et de suite nous saurons qui d’entre eux a négocié avec toi. »

Notes in this chapter

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