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Voyage au Ouadây

SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE. (continued 3)

Dr. (Nicolas) Perron translation

Du reste, les pauvres sont dans le plus triste dénument et dans la plus affreuse misère. Sans cesse ils ont à souffrir de la tyrannie de leurs gouverneurs ; sur eux pèsent les exigences des guerres, les corvées publiques. Toute leur vie n’est qu’une vie d’esclaves.

CHAPITRE VII.

Mœurs et coutumes. — Dignités ; fonctions. — Kamkolak. — Mômo. — Habbâbah. — Aguîd. — Vizirs ou émyn. — Kâmnah. — Turguenak. — Rois. — Audiences publiques du sultan. — Cérémonie bizarre du salut du vendredi. — Kabartou. — Costume des turguenak. — Timbales du mont Thoraya. — Manière de porter plainte au sultan. — Sorte de quarantaine. — Tribunal des kamkolak. — Vénération pour le sultan. — Nul ne doit porter le même nom que lui. — Eau du sultan. — Cérémonies pour pénétrer dans le palais ; réceptions particulières. — Jeunes filles habbâbah. — Inspecteurs des charges. — Nul ne monte à âne. — Forgerons et chasseurs. — Coutume des chérifs. — Innovations interdites. — Projet de battre monnaie.

Sachez que Celui qui a l’unique et souveraine puissance sur le monde, Celui qui n’a besoin ni de vizirs ni de conseillers, a inspiré à chaque nation la manière dont elle doit se gouverner et se conduire, afin d’éviter et de prévenir les agitations et les souffrances. Dieu connaissant par sa prescience que, chez les nations, la multitude ne suivrait le droit chemin que si elle y était contrainte par l’autorité de souverains, dépositaires de la force et du pouvoir, et que, si les sociétés étaient sans direction, les forts opprimeraient les faibles, et braveraient les lois de l’équité, Dieu a donné aux peuples l’intelligence, les a parés du manteau de la réflexion, et dès lors chaque nation a consenti à se constituer un chef qui la gouvernât selon les principes du bien, s’éloignât des sentiers de l’injustice, traitât les sujets d’une manière équitable, prodiguât pour eux ses ressources, défendît l’opprimé contre l’oppresseur, et vengeât toute blessure portée par des bras coupables.

Et certes, le souverain le plus puissant de tous les souverains du Soudan, le plus respecté, le plus généreux, fut le sultan Sâboûn. Il fut toujours grand dans ses libéralités ; toujours ses dons enrichissaient, toujours ses faveurs étaient placées avec discernement ; toujours celui qui recevait, était au comble de ses vœux.

Il est de principe au Ouadây, de ne reconnaître pour chef de l’État qu’un prince issu d’une mère d’origine noble, dont la noblesse soit pure, bien constatée et prouvée ; en d’autres termes, la mère du souverain doit être d’une des cinq tribus privilégiées. Le fils d’un sultan, né d’une esclave, fût-elle des descendants du prophète, et à plus forte raison si elle est d’extraction inconnue, ne saurait parvenir au sultanat.

Quand j’étais au Ouadây, le sultan régnant était Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn. Il était fils du Sultan Mohammed Sâleh, fils du sultan Mohammed Gaûdeh, surnommé Kharyf-el-Teymân, fils du sultan Mohammed-Aroûs le jeune, fils du sultan Mohammed-Aroûs l’ancien, fils du sultan Séleîh. Cette filiation généalogique, je l’ai entendu proclamer par l’imâm Bedr-ed-Dyn, imâm de Sâboûn, lorsque de la chaire sacrée, au prêche du vendredi, il demandait les bénédictions du Ciel pour ce prince.

Les places, fonctions et dignités, au Ouadây et au Dârfour, diffèrent dans leurs corrélations et leur nature. Comme pour honorer leur souverain, les Fôriens (ainsi que nous l’avons dit dans le voyage au Dârfour) les ont dénommées et coordonnées d’après les noms et la position des membres du corps. Les Ouadâyens n’ont pensé dans cette coordination qu’à l’utilité de leur pays, ils n’ont été inspirés que par des vues de bien général. Plusieurs fonctions sont établies uniquement d’après les divisions des provinces de l’État.

Les kamkolak sont au nombre de huit, quatre de premier degré et quatre de second degré. Les premiers sont chargés d’examiner et de discuter les différends des particuliers. Ils forment un conseil délibérant et un tribunal judiciaire. Ils ne portent à la connaissance directe du sultan que les affaires de quelque importance. Dès qu’ils en ont terminé une, ils en dressent le procès-verbal, qu’ils soumettent ensuite au contrôle et à la sanction du sultan. Le sultan ne révoque et n’annule jamais les jugements des kamkolak, quand même ces jugements seraient erronés. Seulement dans ce dernier cas, le prince avertit les kamkolak qu’ils se sont trompés, il leur adresse ses remontrances et les invite à se mettre en garde contre toute erreur. Si le même fait se présente une seconde fois, le sultan les destitue ; et encore alors il laisse exécuter leur jugement par respect pour la dignité des fonctions de juges, à moins cependant que la sentence ne soit par trop injuste. Dans cette circonstance, il en renvoie l’examen au câdi, c’est-à-dire au tribunal suprême. De sa seule autorité, le prince ne casse aucun de leurs jugements.

La dignité la plus élevée après celle de kamkolak est celle de la mômo ; elle est affectée à la mère du sultan. Cette dignité, quand la mère du sultan vient à mourir, est transférée à l’aïeule du prince. Si l’aïeule n’existe plus, il n’y a plus de mômo ; et la dignité la plus en relief alors, après les kamkolak, est celle de habbâbah ; elle est spéciale à la première des femmes du sultan, à celle qui tient le rang le plus élevé.

Ensuite viennent, par ordre de considération et d’importance, les dignités des aguîd proprement dits, des visirs, du kâmnah et des turguenak.

Il y a deux aguîd principaux, l’Aguîd-el-Sabâh, aguîd de l’Est, ou gouverneur de la province de l’Est ; et l’Aguîd-el-Gharb, aguîd de l’Ouest ou gouverneur de la province de l’Ouest. Chacun d’eux a sous sa juridiction et sous sa dépendance plusieurs rois ou gouverneurs de districts ou dâr secondaires. Les deux principaux aguîd correspondent à l’abadyma et au tékényâouy chez les Fôriens.

Après les aguîd, sont les emyn ou visirs, et le kâmnah. Au Ouadây, le kâmnah diffère, par ses fonctions, du kâmnah du Dârfour ; il correspond à l’orondolon fôrien, c’est-à-dire que lorsque le sultan est à cheval, le kâmnah marche devant lui.

Les turguenak ou émissaires des vengeances du sultan, sont les exécuteurs des hautes œuvres, et les Gardes du corps et du palais du sultan. Leur costume diffère de celui des soldats ouadayens ; ceux-ci portent un vêtement ample à très-larges manches et semblable à l’espèce de blouse, appelée beddâouyeh, des femmes du Caire. Les turguenak sont très-nombreux.

Après eux sont les rois des montagnes ou mouloûk-el-djébâl, puis les aguîd ou gouverneurs des tribus arabes, tel que l’aguîd de la tribu des Djéâtenah, celui des Zébédeh, celui des Bény-Helbeh, celui des Mahâmyd.

Enfin, après ces aguîd de second ordre, viennent les rois tels que le roi des Birguid, le roi des Dâdjo, celui des Koûka, etc.

Il est d’habitude que, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, le sultan ouadayen donne audience publique. Il reçoit alors les plaintes et les réclamations de chacun, quel qu’il soit. Le lundi, il siège pour cela dans une pièce qui a vue sur la place du Fâcher. Sur cette place, comme nous l’avons déjà dit, il y a plusieurs séyâl, espèces d’arbres à épines blanches, disposés sur deux lignes, dont l’une est assez rapprochée du mur extérieur du palais, et dont l’autre en est un peu plus éloignée. Vers le milieu du Fâcher, sont encore d’autres séyâl ; c’est là qu’est le lieu du tribunal ou cour de justice des kamkolak, et qu’ils entendent et jugent les différends des particuliers. L’emplacement précis de ce tribunal en plein air est indiqué par les lances des kamkolak, qui y sont fichées dans le sol et alignées devant eux. Les juges se tiennent là, assis, faisant face à la demeure du sultan. Ils arrivent à leur tribunal dès le matin, et ne s’en absentent que pendant la grande chaleur du jour et pendant les moments de pluie. Les jours ordinaires, ils se remettent en séance à deux ou trois heures après-midi et ils ne se retirent qu’au coucher du soleil. Dans la saison des grandes pluies, ils tiennent leurs audiences dans le petit casr ou maisonnette qui est adossée à la face interne du mur extérieur du palais. (Voy. le Plan de Ouârah.)

C’est sous la rangée d’arbres la plus voisine du palais, que le sultan se tient le vendredi, à l’ombre et en restant à cheval. Le câdi, les mouftis, les ulémas, les chérifs, les principaux personnages, chacun selon son rang, s’assèyent accroupis en face du sultan. Entre lui et la foule, sept interprètes sont rangés en file l’un derrière l’autre, comme dans les assemblées du ligdâbeh au Dârfour. Chez les Fôriens, ce sont les assistants qui commencent par adresser leurs salutations au sultan ; au Ouadây, c’est le sultan qui prend l’initiative et salue d’abord l’assemblée. Alors, les interprètes disent de la part du prince ouadayen, en s’adressant successivement à chaque classe d’individus : — « Câdi, le sultan te salue ;... ulémas de l’Islâm, le sultan vous salue ;... chérifs, le sultan vous salue ;... kamkolak, le sultan vous salue ;... turguenak, le sultan vous salue ;... émyn ou vizirs, le sultan vous salue ;... kâmnah, le sultan te salue ;... rois des montagnes, le sultan vous salue, » et ainsi de suite pour chaque espèce ou classe de fonctionnaires ; on termine par : « Gens des environs et de la banlieue de Ouârah, le sultan vous salue tous ; il vous souhaite bonne santé, bénédiction de Dieu, toute prospérité et bien-être. »

Les individus de chaque catégorie, et les individus pris isolément, aussitôt que le sultan leur a fait adresser sa salutation, battent des mains et s’inclinent jusqu’à terre d’abord sur le côté droit, puis sur le côté gauche, de manière que les tempes aillent alternativement toucher la poussière. Pendant cette cérémonie de salutation et de battement de mains, retentit derrière le sultan, et presque sans interruption, le daraboukkah dont le son aigre s’entend à une grande distance. Ce daraboukkah, de forme égyptienne, est appelé baradyeh par les Ouadayens. Toutes les fois que le baradyeh sonne avec plus de force, l’assemblée l’accompagne en battant doucement des mains. En même temps, les soldats, debout, en dehors et autour de la foule, brandissent et heurtent le kourbâdj ou tige de fer qu’ils ont à chaque main. Ce bruit de tambourin ou baradyeh, de battements de mains, de cliquetis de kourbâdj, est encore mêlé des cris des soldats qui répètent : « Gloire à toi, sultan, buffle d’intrépidité ! que Dieu te rende victorieux de tes ennemis, toi notre maître ! » Et il résulte de ce sauvage et rude concert un vacarme des plus bizarres.

Les kabartou forment un corps particulier d’individus qui, dans les cérémonies, sonnent de la trompette et battent du tambourin. Ils représentent aussi un corps de bourreaux, car ce sont eux qui sont chargés d’exécuter ceux que le sultan condamne à mort. Les kabartou assistent également au salut du vendredi. Leur nombre est assez considérable. Dans les assemblées hebdomadaires dont nous venons de parler, ils s’asseyent accroupis sur un endroit un peu élevé. Plusieurs d’entre eux ont en main une trompette droite, longue de plusieurs empans comme les longs instruments de cuivre des musiques françaises, et donnant un son rauque et criard[163]. Les autres ont des tambourins du volume des tambours français, et qu’on appelle en Égypte trombeîtah. Une cinquantaine de tambours et de trompettes sonnent ensemble par moments, et produisent un tintamarre assourdissant ; car les trompettes ont un ronflement âpre et des plus violents. Lorsque les kabartou ont sonné ensemble une sorte de ritournelle sur leur trompette, le chef de la troupe sonne à son tour, seul, et en prononçant en même temps des paroles dans son instrument. Puis il se tait, toutes les autres trompettes lui répondent en l’imitant, et le vacarme recommence.

Le concert achevé, les turguenak s’avancent, ayant l’uniforme de guerre. Ils tiennent à la main des assommoirs revêtus de fer ou sortes de masses d’armes à renflement arrondi (fig. 3). Ils portent sur la tête une espèce d’armet d’acier en forme de tasse. La plupart ont le buste couvert d’une cotte de mailles qui ne leur descend que jusque sur les hanches ; car ils sont toujours à pied. Ceux qui n’ont pas de cotte de mailles sont habillés d’une châyeh ou saye, sayon, espèce de gilet épais, à manches, et qui rappelle l’antéri ou gilet égyptien actuel du costume nizâm ou militaire. Les châyeh sont faites en drap, fourrées de coton et piquées à la manière des courtes-pointes. La saye ou châyeh est un vêtement de bataille, pour préserver des flèches et des coups de sabre.

Chaque compagnie de turguenak a deux tambours semblables à ceux des kabartou, et sur lesquels ils frappent de toutes leurs forces. Les compagnies des turguenak se mettent en marche pour quitter le Fâcher dès que leurs tambours commencent à battre ; alors elles traversent la foule du peuple et les lignes des soldats, font le tour, à l’intérieur, du cercle de la multitude qui environne à distance le sultan ; et en marchant elles menacent, comme si elles allaient les frapper, les assistants qui forment les premiers rangs du cercle de l’assemblée. Tout en gesticulant et menaçant, les turguenak disent à ceux qu’ils apostrophent : « Demandez pardon à Dieu et au prophète (faites votre acte de contrition) ! »

A l’extrémité du Fâcher opposée au palais, est un petit mont appelé Thoraya, sur le sommet duquel est une construction ou bâtisse où sont déposés les grands kette-drums ou nacaires du sultan, semblables à ceux des sultans fôriens. Au Ouadây, le renouvellement des cuirs ou peaux de ces timbales ne se fait pas tous les ans et n’a jamais lieu avec l’appareil de solennité et de cérémonie qui est en usage au Dârfour ; au Ouadây, ce renouvellement s’exécute sans que personne le sache.

Toutes les fois que le sultan sort et paraît sur le Fâcher, les timbales de Thoraya retentissent ; en même temps retentissent aussi les baradyeh, les tambourins des kabartou, les trompettes des turguenak, le cliquetis des kourbâdj entre-choqués, les battements de mains de la foule, et de là un vacarme inimaginable.

Le vendredi, après le salut du sultan sur le Fâcher, quiconque a à se plaindre de quelque injustice, s’avance et présente sa plainte au prince. Voici de quelle manière le requérant procède. Il abat d’abord son vêtement de dessus ses épaules, et se l’attache en forme de ceinture autour des reins. Ensuite, il pénètre dans l’intérieur du cercle des assistants, par le côté correspondant à la droite du sultan, marche demi-courbé en battant des mains, et il continue ainsi, s’avançant d’un pas légèrement accéléré, jusqu’à ce qu’il arrive au côté opposé du cercle, en passant devant le sultan. Si le sultan, par quelque cause que ce soit, n’a pas aperçu le passant, alors celui-ci repasse, toujours au pas demi-accéléré, et il regagne le point d’où il est parti d’abord. Nécessairement alors le sultan l’aperçoit et lui demande quel est le sujet de la plainte. Si l’affaire paraît être de médiocre importance, le sultan la renvoie aux kamkolak ; si elle est assez grave, le sultan s’en empare, l’examine lui-même, et la poursuit jusqu’à ce qu’il l’ait éclaircie.

Les Ouadayens ont certaines habitudes qui rappellent des coutumes européennes. Ainsi, lorsqu’un voyageur pénètre sur le territoire du Ouadây, on ne le laisse entrer dans le cœur du pays qu’après un séjour de trois fois vingt-quatre heures au village d’Abâly. C’est une sorte de quarantaine de trois jours.

Les séances journalières des kamkolak au Fâcher, les fonctions judiciaires de ces employés, l’obligation qui leur est imposée d’écrire la minute des affaires présentées à leur tribunal et d’en dresser un procès-verbal qui est ensuite soumis au sultan, tout cela constitue une manière de conseil délibérant et consultatif, une espèce de cour de justice.

Le respect et la vénération des Ouadayens pour leur sultan est presque de l’adoration. Jamais ils ne lui présentent une affaire qu’après avoir récité devant lui le Fâtihah ou invocation initiale du Coran, sans avoir demandé à Dieu d’accorder à leur prince la victoire sur ses ennemis et de lui donner de longs jours. Ce qu’il y a de médiocre et d’ordinaire, ils le réservent pour eux ; mais tout ce qu’il y a de meilleur doit être pour le sultan : habits recherchés, parures de prix sont pour lui et ses femmes. Nul vizir, nul grand de l’État, quelle que soit la hauteur de ses fonctions et de son rang, fût-il même le premier après le souverain, n’a le droit de porter de la soie ou sur sa personne ou dans les harnachements de ses chevaux. Il ne peut même avoir une selle couverte en drap ; à plus forte raison ne doit-il avoir ni selle dorée, ou brodée en or, ou garnie en argent, ni étriers dorés ou argentés. On permet seulement, et c’est le plus, d’avoir des selles couvertes en cuir rouge appelé, en ouadayen, kouloudou. Pour cela, le plus haut des émirs ou vizirs, aussi bien que le plus mince d’entre eux en importance, est soumis à la même loi ; bien plus, nul n’a le droit de s’asseoir sur des tapis grands ou petits, même dans l’intérieur de sa maison.

Aucun Ouadayen, ni aucune Ouadayenne ne doit avoir de bijoux en or, ni s’éventer avec un éventail en plumes d’autruche, ou même avec un éventail ordinaire en papier coloré, comme ceux d’Europe.

En fait de vêtements, hommes et femmes indistinctement ne portent que des habits noirs ou blancs, en toile de coton, ou en toile fil et coton, ou en mousseline grossière.

Les parures ou bijoux, c’est-à-dire les bracelets, les brassières, les colliers, etc., des femmes, des émirs et des vizirs, même les plus élevés, ne sont jamais qu’en argent ; les gens de moyenne condition n’ont de parures qu’en cuivre ; les pauvres et les gens du peuple en ont parfois en cuivre, et d’ordinaire en fer. Si quelqu’un transgressait cette sorte de loi somptuaire et s’avisait de porter ou d’avoir quelque parure qui fût plus recherchée qu’il n’est permis, on le mettrait à mort impitoyablement, fût-il des plus hauts personnages de l’État[164].

Le but de ces coutumes, devenues lois, est d’imposer à l’esprit d’insubordination un frein qui, s’il était trop relâché, laisserait les Ouadayens supposer qu’il n’existe pas de différence entre les sujets et le souverain, et de là s’ensuivraient des tentatives de révolte qui mettraient en péril la vie du sultan, la sécurité et la tranquillité du pays.

La sévérité ombrageuse du pouvoir et l’espèce de respect servile des sujets pour le souverain sont telles, que l’on ne doit même pas faire l’éloge de qui que ce soit en présence des Ouadayens. Personne, selon eux, ne doit être loué que leur sultan ; nul autre que lui ne doit être cité pour sa générosité et ses qualités morales. L’exigence du gouvernant va jusqu’à ne permettre à personne d’avoir le même nom que lui. Lorsqu’un nouveau souverain revêt l’autorité suprême et que, par exemple, il se nomme Sâleh, tous les individus qui portent ce nom doivent le changer sur-le-champ.

Sous le règne de Sâleh, des Ouadayens des provinces vinrent se présenter à ce sultan. L’interprète, selon l’habitude, leur transmit le salut du prince en les nommant l’un après l’autre. L’interprète avait pris leurs noms à l’avance. Parmi les visiteurs, il en était un appelé Sâleh, et en lui adressant la salutation, l’interprète dit : « Le sultan te salue, faguyh Sâleh. » A ce mot, le prince fronça le sourcil, il poussa un cri de colère comme le cri du paon, et qui fit tressaillir même l’interprète. Celui-ci reprit vivement : — « Le sultan te salue, faguyh Fâleh. »

Tout près de Ouârah, il y avait le puits de Sâboûn. Dès que le sultan Sâboûn fut proclamé souverain, le puits fut appelé le puits d’Ochar.

Jamais l’eau que boit le sultan ne doit être prise deux fois de suite au même endroit. Les porteurs d’eau du palais viennent tout à coup, et sans qu’on puisse les attendre, vers un des groupes de puits qui environnent Ouârah, en chassent à coups de fouet et mettent rapidement en fuite quiconque se trouve là, entourent aussitôt un des puits, et emplissent leurs cruches, en ayant bien soin de tenir tout le monde à distance durant tout le temps de l’opération. Qui s’aviserait d’approcher serait repoussé à grands coups de fouet. Aussi, leur laisse-t-on la place libre. La raison de ce procédé et de ces précautions est d’empêcher que quelque malintentionné n’ensorcèle ou n’empoisonne le puits où l’on verrait toujours puiser de l’eau pour le sultan. Du reste, on ne retourne à l’eau qu’après plusieurs jours ; car à chaque fois on remplit au moins une vingtaine de grandes cruches. Dès qu’on en a rempli une, on la ferme très-soigneusement, puis on la coiffe avec une toile très-propre. Ces cruches, comme étant destinées à l’usage du sultan, sont appelées bélikyeh ou les gouvernementales ; mais ce terme de bélikyeh, chez les Ouadayens, ne veut dire que l’eau du sultan, l’eau du souverain.

Une loi d’étiquette et de respect pour la dignité du prince est que personne n’entre habillé, ou chaussé, ou en turban, auprès du sultan, dans l’intérieur du palais. Quiconque veut pénétrer jusqu’au souverain, doit quitter sa chaussure, dès la première porte, et entrer pieds-nuds. A la deuxième porte, s’il a un turban, il doit l’ôter ; à la troisième, il doit retirer son vêtement (sa blouse) de dessus son épaule droite, et le reporter sur l’épaule gauche ; à la quatrième, s’il a un tarboûch, il l’enlève ; à la cinquième porte, qui est la première du lieu de réception, il se ceint les reins avec sa couverture ; à la sixième porte, il se fait tomber le vêtement de dessus l’épaule gauche et le laisse pendre rabattu sur la ceinture ; à la septième, il saisit cette portion d’habit pendante et se la tourne en ceinture sur les hanches. Ainsi dépouillé et nu, excepté depuis le nombril jusqu’aux genoux, il est admis à parler au sultan. Le premier vizir, comme le plus bas individu, est soumis à cette loi.

Toutes les fois que le sultan interpelle quelqu’un, il lui dit ordinairement : Yâ abd, ô esclave ! Celui à qui cette apostrophe s’adresse, loin de s’en offenser, s’en félicite et s’en réjouit, et il répond de suite : « Plaît-il ? mon maître, maître de mon père, et de mon grand-père. » Quelque ordre que prononce alors le sultan, l’individu interpellé bat des mains tout en restant accroupi à terre, et presque en même temps il se renverse du côté droit jusqu’à toucher la poussière avec la tempe ; ensuite il se renverse du côté opposé, au point que la joue gauche vienne à son tour jusqu’à terre ; et tout cela en répétant : « J’ai entendu, j’obéis, mon maître, maître de mon père, maître de mon grand-père, buffle de courage, que Dieu te rende toujours triomphant de tes ennemis, ô mon maître ! »

Le sultan du Ouadây ne se met jamais en communication immédiate avec ceux à qui il accorde une audience. Il y a toujours entre lui et les assistants une grande tenture ou grand voile, et il ne leur parle que de derrière ce voile qui le cache aux regards. Personne ne le voit en face, chez lui, que ceux qu’il reçoit en intimité ou qu’il veut bien admettre en conversation familière et en tête-à-tête.

Une des conséquences de l’extrême vénération des Ouadayens pour leur souverain, est l’autorité du nom de sultan pour l’arrestation d’un débiteur. Nous avons déjà parlé de ce fait. Lorsqu’un débiteur diffère sans cesse le payement de sa dette, le créancier, en quelque lieu qu’il le rencontre, soit seul, soit en société, trace à terre, autour de son homme, un cercle de reclusion, tout en apostrophant le reclus en ces termes : « Je te somme au nom de Dieu et de son Prophète, au nom du sultan, de la mère du sultan et des tanâ (hauts juges de l’État), de ne sortir de l’enceinte de ce cercle que quand tu m’auras payé ta dette. » Et le débiteur ne sort qu’après s’être acquitté, ou après avoir obtenu un sursis par l’intervention de personnes qui décident le créancier à délivrer son prisonnier ainsi circonscrit. Si de propos délibéré, et de sa seule autorité, le reclus quitte l’aire du cercle où il lui a été enjoint de rester, le créancier porte plainte aux kamkolak, et les informe de la transgression du captif. Les kamkolak envoient alors de tous côtés à la recherche du débiteur, et, lorsqu’il a été trouvé, il est traduit devant leur tribunal, et est condamné à une punition sévère.

Personne ne prononce le nom du sultan sans ajouter : « Prince de vertus et de prospérité, que Dieu le rende victorieux de ses ennemis ! » Ces mots sont d’obligation, que le sultan soit absent ou présent, en assemblée ou seul.

Il est d’habitude, dans tout le Ouadây, de donner à toute jeune fille jolie, le surnom de Habbâbah, titre de la première femme du sultan. Par la raison seule que la jeune fille a reçu ce nom, on ne peut la demander en mariage avant qu’elle n’ait été présentée au sultan. Si elle lui plaît, il la garde pour son harem ; sinon, elle est rendue à son père qui alors la marie à qui il veut. Beaucoup d’individus aspirent à l’honneur de voir un jour leurs filles habbâbah. Car le cas échéant, ils jouissent alors de certains priviléges, et sont à l’abri des vexations des gouverneurs. Celui dont la fille est devenue femme du sultan, est considéré et honoré partout.

Ordinairement, personne ne gère un emploi élevé, pendant plus de deux années de suite. Après ce temps de gestion, le fonctionnaire est retiré de sa fonction. S’il conserve les bonnes grâces du sultan, il est porté à un emploi nouveau, souvent plus important que le précédent.

Le fonctionnaire qui tombe en disgrâce et est alors déplacé, reste en prison jusqu’à ce que le sultan lui fasse grâce. Avant de prononcer la destitution d’un haut fonctionnaire, on fait le compte de tout ce qu’il avait en maniement dans sa fonction, on examine l’usage qu’il en a fait, et on reçoit par voie d’inventaire tout ce qui lui a été consigné depuis l’origine : chevaux, cottes de mailles, sabres, vêtements, sayes, lances, boucliers et autre matériel de guerre ; on recherche s’il en a su augmenter le nombre, et on questionne sur ce point les inspecteurs des charges. Si les dépositions de ces inspecteurs sont favorables au fonctionnaire et s’ils font son éloge, s’il a géré économiquement et avec profit, s’il est reconnu pour homme de courage et de conscience, s’il est prouvé qu’il n’a pas perdu en plaisirs le temps qu’il devait aux exigences de ses fonctions, il est maintenu à son poste, ou même il est promu à une charge plus élevée que la première.

Voici comment est organisé le système d’inspection dont nous venons de parler.

Pour chaque fonction publique, il y a des inspecteurs attitrés et spéciaux, et souvent ils sont cause des destitutions des fonctionnaires. Car toutes les fois que ces inspecteurs remarquent quelque chose de répréhensible dans les actes ou la conduite d’un fonctionnaire, ils l’enregistrent, et lorsqu’ils ont recueilli un certain nombre de griefs, ils les soumettent au tribunal des kamkolak, séant au Fâcher. Les kamkolak en informent ensuite le sultan, à l’audience du vendredi. L’accusé comparaît, et en sa présence on consulte et examine l’état de ce qui lui a été consigné, tels que chevaux et matériel de guerre. On dresse l’inventaire de ce qui se trouve présent, on le collationne avec l’état de ce qui a été livré lors de l’entrée en fonction, et on prend note de la différence. Si la différence est en surplus, on soumet à une enquête les incriminations des inspecteurs, on en pèse la valeur, et on examine si le surplus trouvé dans les comptes de l’incriminé, est en proportion rationnelle avec le temps qu’a duré la gestion. Si au contraire il y a déficit, on recherche d’où proviennent les pertes signalées, on demande à l’accusé comment il justifie ces pertes et l’emploi qu’il a fait de ce qu’il avait en consignation et en maniement. Si les raisons alléguées sont admissibles, on éloigne la plainte : sinon, l’accusé est sévèrement puni.

Les inspecteurs des charges sont toujours mal vus des fonctionnaires. Extérieurement, les inspecteurs paraissent être aux ordres et à la dévotion des fonctionnaires ; mais, intérieurement, ils en sont les ennemis, et ne pensent qu’à les perdre ; cette opposition hostile est entretenue par les instigations du sultan. D’ailleurs, les inspecteurs se justifient en disant : « Nous sommes les serviteurs du sultan, non ceux des aguîd et des rois. » Malgré tous les bons procédés, malgré tous les présents possibles de la part des fonctionnaires, dès que les inspecteurs trouvent quelqu’un de ces fonctionnaires en défaut, en déficit, ils s’empressent de porter plainte, et ne tiennent aucun compte du passé.

Quand le fonctionnaire destitué par suite du mécontentement du sultan, revient en faveur, le prince fait appeler le remplaçant de l’individu révoqué, et lui dit : « Prends un tel (l’ancien fonctionnaire) avec toi ; traite-le avec égards ; il sera ton second dans tes travaux, et c’est lui qui m’instruira des particularités de ta conduite. » Le fonctionnaire en activité, est forcé d’emmener cet inspecteur ; et celui-ci, à la première faute sérieuse qu’il aperçoit, porte plainte, afin de reprendre son ancienne charge.

Le caractère remuant et entreprenant des Ouadayens a été le principal motif qui a fait établir ce système administratif général. Si le sultan laissait les fonctionnaires libres de leurs actions, ils prendraient un orgueil intolérable, oublieraient toute subordination, et susciteraient à chaque moment des troubles, des révoltes. De là, la nécessité d’un contrôle rigide et incessant, comme garantie du repos et de la sécurité du souverain ; de là, cette organisation de surveillance mutuelle sous des formes hostiles. Et le temps en a fait une loi que personne ne songe à attaquer.

La sévérité des châtiments est en proportion de la gravité des fautes et délits et de la honte qu’on y attache. L’acte le plus coupable est de fuir du combat. L’individu qui est convaincu de ce crime, est impitoyablement puni de mort. Viennent ensuite les délits de malversation dans le maniement des intérêts de l’État, et tous les actes qui peuvent déprécier l’autorité du sultan, car l’autorité du souverain est entre les mains des administrants ; dès lors, celui qui prend intérêt au bien de l’État est considéré et favorisé du sultan.

Généralement, personne au Ouadây, à moins d’être hué et baffoué du public, ne monte à âne, quelque beau et excellent que soit l’animal. Les Ouadayens n’emploient ces animaux qu’à transporter des fardeaux. Il n’y a que les gens de l’infime plèbe, les forgerons, les chasseurs, qui enfourchent ces montures.

Par forgerons, c’est-à-dire ouvriers en fer, on entend au Dâr-Séleîh, les fabricants de fers de lances, de couteaux, et de djarâry, instruments qui tiennent lieu de charrues pour les labours. Les chasseurs sont ceux qui vont à la recherche et à la poursuite des bêtes fauves, telles que les gazelles, les lièvres, les éléphants, les antilopes ou vaches sauvages. Les forgerons et les chasseurs forment les deux classes les plus inférieures du peuple, et sont considérés comme les derniers des hommes. Ils n’ont d’alliances et de mariages qu’entre eux. Nul n’a de relation avec eux que par nécessité momentanée, tant on les estime de peu de valeur.

Une coutume assez singulière et que j’ai observée au Dârfour, est celle-ci : tout chérif qui passe près d’une boutique d’un ouvrier en fer, en emporte toujours quelque objet. « Donne-moi mon ordinaire, » dit le chérif ou descendant du Prophète à l’ouvrier. Et si celui-ci ne satisfait pas de bonne grâce à cette demande, le chérif prend, sans se gêner, ce qui lui convient. Aussi, quand un de ces ouvriers sait ou s’aperçoit qu’un chérif approche, il s’enfuit et ne revient que quand le chérif est passé et est déjà loin. Cette habitude n’existe pas au Ouadây ; mais là, comme au Dârfour, les forgerons et chasseurs sont souverainement méprisés de tous.

L’origine de la coutume des chérifs au Dârfour est assez singulièrement racontée ; elle s’établit à la suite d’une sorte de tour de sorcier. — Un jour, un chérif se frotta les mains avec un onguent incombustible ou préservatif contre l’action du feu. Le chérif, oint de sa drogue, vint à la boutique d’un forgeron et voulut en emporter quelque chose sans payer. L’ouvrier s’opposa au désir du chérif. Celui-ci mit alors la main au feu, en retira le fer rouge qui y chauffait et en frappa le récalcitrant. L’ouvrier s’enfuit épouvanté, craignant d’être brûlé. Le chérif, tenant le fer rouge à la main, poursuivit son homme. La foule s’interposa entre eux deux, et le chérif obtint ce qu’il désirait... De ce fait, on a conclu que les chérifs avaient le bienheureux privilége d’être hors des atteintes du feu ; et de là, la coutume dont il est question, coutume que les chérifs du Dârfour ont conservée. J’ai entendu maintes fois répéter, quand j’étais au Dârfour, que le feu ne brûle pas les chérifs, et qu’ils peuvent impunément saisir avec la main un fer rouge..., mais je ne l’ai jamais vu faire.

Au Ouadây, le sultan a un pouvoir discrétionnaire ; et cependant il ne peut rien changer aux habitudes établies ; la moindre innovation pourrait lui coûter la vie. Ainsi, j’ai entendu raconter par plusieurs grands personnages ouadayens, que le sultan Sâboûn eut intention de modifier le keyl ou mesure des grains : « Je voudrais, dit le prince, qu’on employât le moudd (modius) ou mesure de notre saint Prophète. » Les Ouadayens refusèrent nettement, et mon père fut chargé de représenter au sultan la nécessité de conserver la mesure telle qu’elle était employée alors et de ne pas s’exposer au danger d’une insurrection.

Une autre fois, Sâboûn conçut le projet de battre monnaie. Il désigna le lieu où il voulait faire transformer en pièces frappées, la grande quantité d’argent qu’il possédait alors. On s’opposa encore à ce dessein, et on dit à Sâboûn : « Déjà des Mogrébins ont fait cette même proposition à ton aïeul Kharif El-Teîmân, et il la rejeta : « Mes sujets, répondit-il, sont des gens simples et sans ambition ; si nous faisons battre monnaie, dès qu’ils auront goûté le plaisir de posséder de l’argent, leur simplicité de vie disparaîtra ; ils travailleront à amasser des richesses, et ils deviendront avares, jaloux les uns des autres. Et ces vices une fois implantés en eux, amèneront la ruine du pays. Je ne veux pas de ce projet. » Il nous semblerait irraisonnable qu’aujourd’hui tu ne fusses pas de l’avis de ton aïeul. » Sâboûn se rendit à ces représentations et renonça à son projet.

CHAPITRE VIII.

Décorum des princes du Soudan. — Visite de deux Bédouins à un sultan fôrien ; orateur en défaut. — Un sultan se fâche pour du miel. — Présent d’oignons, de piment et d’aulx. — Le Berty dépouillé et ruiné ; il va se plaindre. Il conduit sa fille au sultan, qui l’épouse. — Les dix fumeurs ; pipe monstre. — Usage du lait, jadis défendu aux sultans du Ouadây.

Les princes et les grands des divers États du Soudan prennent cet air d’autorité imposant, cet extérieur sévère, cette rudesse âpre, ce maintien composé et rébarbatif, qui font trembler, dans toutes les articulations, les sujets qui se présentent devant eux. Ces formes de décorum sont passées en habitude ; et, au Dârfour, elles sont encore plus exagérées que partout ailleurs. Là, le sultan est toujours au milieu d’un appareil extraordinaire, entouré de courtisans posés dans une attitude grave et fière. Un Fôrien ou un Arabe qui se présente en pareille assemblée, est incapable d’articuler trois mots sans se troubler, à moins qu’il ne soit des habitués du palais, tels que vizir, grand de l’État, etc. Sans cela, eût-il la langue la plus facile et la plus dégagée, la fermeté la plus résolue, lorsqu’il est debout en face du sultan, il se déconcerte et son éloquence faillit.

A cet égard, on m’a raconté l’anecdote que voici. — Le sultan Mohammed-Tyrâb avait envoyé, à des Arabes bédouins, un éléphant à dresser et à élever. L’éléphant, arrivé chez ces Arabes, prenait et dévorait tout ce qu’il rencontrait à son goût ; il allait même arracher la nourriture des mains de ceux qui mangeaient. Personne, par crainte du sultan, n’osait tuer l’incommode éléphant. A la fin, on se fatigua de cet hôte importun, et plusieurs Bédouins allèrent trouver leur cheykh ou chef de tribu, et lui présenter leurs doléances. « Quel ennemi, lui dirent ils, tu nous as apporté avec ton éléphant ! Pourquoi, lorsque le sultan te l’a remis, n’as-tu pas fait observer que nous étions des gens pauvres, incapables d’élever sa bête ? Tu as reçu ce parasite sans mot dire, et tu nous l’as amené. Il dévore nos provisions, il est nuit et jour à tout détruire. Débarrasse-nous de cette maudite bête, rends-la à son maître, ou nous la tuons. — Mais je ne saurai jamais aller adresser la parole au sultan, et lui annoncer le retour de son animal. — Conduis-moi avec toi, réplique aussitôt un des Bédouins ; si tu as peur, moi je parlerai au sultan. Je ne te demande qu’une chose ; c’est d’ouvrir le discours par ce seul mot : « L’éléphant. » Alors le sultan te dira : « Qu’est-ce qu’il a, l’éléphant ? » Et moi je me charge de lui répondre ; je lui dirai : « L’éléphant se conduit de telle et de telle façon. » — Ainsi donc, tu viens avec moi au Fâcher ? — Certainement. »

Nos deux Bédouins se disposent au voyage... ; ils partent. Or il advint qu’ils entrèrent au Fâcher un vendredi. Arrivés à la porte de la demeure du sultan, tout à coup ils aperçoivent venir un vizir à cheval, en grand cortége. Les tambourins battaient, les flûtes criaient. Le vizir approche ; il était en grande tenue vizirale. « C’est le sultan ? dit le bédouin orateur à son compagnon. — Non ; c’est un de ses vizirs... » Et l’orateur trembla sur ses jambes, et commença déjà à se repentir de la mission qu’il s’était imposée. « Mais, dit-il, si c’est là seulement un vizir, comment est donc le sultan ? » Ils en étaient là, lorsque arrive un des grands vizirs, des hauts dignitaires, tels que l’abadima, précédé d’une troupe considérable de soldats, et d’autres vizirs. Il était vêtu de ses plus brillants vêtements ; les tambourins et les flûtes retentissaient autour de lui ; des cavaliers, des chevaux de parade le précédaient. « C’est le sultan, celui-là ? dit le bédouin stupéfait. — Non ; c’est un de ses grands vizirs. » Notre néophyte fut interdit ; le cœur lui bondit dans la poitrine, et le pauvre homme oublia l’allocution qu’il avait préparée. C’est alors qu’il calcula le péril de sa position... L’ab, appelé Abd-Allah-Our-Dikka, débouche sur le Fâcher, en grande cérémonie, entouré d’une foule de cavaliers, de chevaux de parade, au milieu du tapage des tambourins et des flûtes. On ne s’entendait plus. « Est-ce le sultan ? — Non ; c’est le plus grand de ses vizirs. » Notre bédouin ne pouvait plus respirer ; sa figure se décomposa ; il ne savait plus où il était.

Un moment après, le sultan sortit de l’intérieur du palais. Pour cette fois, ce fut un bouleversement, un tintamarre incroyable. La terre tremblait du fracas infernal des tambourins et du piétinement des chevaux ; il semblait que le ciel s’écroulait sur la terre. Le sultan s’arrête ; les soldats se rangent en lignes. Le chef bédouin s’avance, et prononce d’une voix sonore et forte : « Que Dieu protége notre maître et le rende victorieux de ses ennemis !... L’éléphant... — Qu’est-ce qu’il a, l’éléphant ? » dit le sultan. Et notre homme fit signe de l’œil à son compagnon l’orateur, cligna des paupières de toute sa force, et lui glissa à demi-voix ces paroles : « Allons donc ; je t’ai ouvert le discours ; parle donc. » Peine perdue ! le malheureux orateur resta muet. « Eh bien ! reprit le sultan, qu’est-ce qu’a donc l’éléphant ? » Le cheykh bédouin tremblait que le sultan ne se fâchât et ne lui infligeât quelque rude punition pour lui apprendre à répondre. « L’éléphant, dit le cheykh d’un air empressé, l’éléphant reste toujours sauvage, parce qu’il est seul. Nous voudrions que tu nous donnasses un second éléphant pour lui tenir compagnie. — Qu’on leur donne encore un éléphant, » dit le sultan. Et sur-le-champ le cornac du prince amena un second élève et le remit aux deux bédouins. Les deux pauvres diables s’en retournent. Les hommes de la tribu les voyant avec ce nouvel hôte : « Qu’est cela ? disent-ils ; nous vous envoyons pour nous débarrasser d’un éléphant, et vous nous en amenez un second ! — Mes amis, dit le bédouin orateur, qui alors a retrouvé la parole, vous avez dans ce cheykh-là l’homme qui, sur toute la face de la terre, a le plus d’aplomb et de sang-froid. Rendez grâce à Dieu, qui vous a donné un pareil cheykh. » On accepta le nouvel éléphant, et on n’en parla plus.

Autrefois, les hommes ne ressemblaient pas à ceux d’aujourd’hui ! Ils étaient d’une étonnante ignorance, prince et sujets. Là-dessus, voici quelques anecdotes.

On m’a raconté au Ouadây, que plusieurs pauvres Ouadayens apprirent un jour, par ouï-dire seulement, que le miel était chose merveilleusement douce. Ils n’avaient de leur vie jamais eu occasion d’en goûter, pas même d’en voir. Ils conviennent entre eux d’aller se présenter au sultan et de lui demander du miel. Ils vont à Ouârah. Là, ils attendent que le sultan sorte..., et ils vont droit à lui. — « Qui êtes-vous ? leur dit le sultan, et que voulez-vous ? — Nous sommes des malheureux, de pauvres gens de tes rayas ; nous avons entendu dire que le miel est quelque chose d’admirablement doux, et jamais nous n’avons eu seulement le plaisir d’en voir. Nous sommes venus te demander, à toi notre maître, de nous en régaler. »

Le sultan entra dans une grande colère. « Quoi ! dit-il, se moquer de moi, au point de venir me demander à moi-même quelque chose d’aussi chétif, du miel ! Qu’on en apporte ici une outre toute pleine. » On obéit ; et le sultan condamna nos pauvres diables à tout avaler, sous peine de mort. Ils n’en purent manger qu’une médiocre partie. Le cœur leur bondissait de répugnance ; il leur fut bientôt impossible d’en prendre une goutte. Le sultan les fit enfermer, eux et l’outre avec eux, et défendit de les lâcher avant qu’ils eussent avalé tout leur miel, ce qui fut exécuté à la lettre.

Trois paysans semèrent l’un des oignons, l’autre du piment rouge, et l’autre des aulx. A la récolte, chacun d’eux prit une charge de son légume, la lia sur un chameau, et tous trois allèrent à Ouârah, présenter ce triple cadeau au sultan. Celui-ci, qui ne connaissait ni les oignons, ni le piment, ni l’ail, qui n’en avait jamais vu en nature, examina ces légumes et demanda ce que c’était. « Cela sert, lui dirent les paysans, à assaisonner les mets. » Le sultan, charmé de la belle couleur rouge du piment, en prend une baie, en sépare un petit morceau, et le porte à sa bouche. Soudain il éprouve une sensation brûlante. « Ces gens-là sont des fourbes, s’écrie-t-il ; ils sont venus ici pour nous empoisonner. Qu’on les mette en prison et qu’on ne leur donne à manger que de leurs cadeaux ; qu’ils mangent tout. » L’ordre fut exécuté. Les trois paysans furent emprisonnés, et leur reclusion se prolongea pendant trois ans. L’un sortit malade d’une dermatose blanche (le vitiligo), l’autre ayant la lèpre éléphantiasique ; le troisième était en bonne santé.

Un autre exemple de simplicité plus que rustique. — Au Dârfour il y a une tribu très-nombreuse, non arabe, celle des Berty. Les Berty ou Bertâouy sont réputés pour leur poltronnerie et leur lâcheté. En cela ils ont la suprématie sur toutes les populations du Soudan. Or donc ils avaient un gouverneur ou roi qui les tyrannisait, les rançonnait à outrance, prenait de leurs biens tout ce qui lui plaisait ; et nul n’osait aller se plaindre au sultan ; on redoutait les suites de la colère du gouverneur. D’autre part, la tribu le regardait comme un sultan, et tous étaient persuadés que personne n’avait une autorité supérieure à la sienne.

Ce roi dépouilla complétement un de ses administrés, et le réduisit à la misère. Un jour, notre Berty désolé quitte la tribu, et s’en va marchant au hasard devant lui. Il rencontre un Fôrien de Tendelty, qui voyageait pour ses affaires, et retournait à la ville. Le Bertâouy l’apostrophe, lui demande d’où il vient et où il va. Le voyageur répond à cette question et ensuite il dit à son homme : « Toi, qui es-tu ? d’où viens-tu ? où vas-tu ? — Je suis de la tribu des Berty, et je ne sais où je vais. — Comment cela ? » Le Bertâouy raconte ses malheurs, dépeint la rapacité du roi, et finit par dire : « Je m’enfuis, chassé par l’injustice et les spoliations dont j’ai été victime. — Pourquoi, reprend le voyageur, ne vas-tu pas te plaindre au sultan ? Il te fera restituer ce que l’on t’a pris. — Il y a donc un sultan outre notre gouverneur ? — Mais certainement. — Et qui pourrait m’indiquer où est ce sultan, me conduire auprès de lui ? — Moi. — Est-ce bien vrai ce que tu me dis-là ? — Par Dieu ! très-vrai. » Ils marchent ; ils arrivent au Fâcher.

Le voyageur conduit le Bertâouy devant le sultan Tyrâb. « Que veux-tu ? » dit le sultan à l’étranger. Le Bertâouy salue Tyrâb, comme de pair à compagnon : « Bonjour, père d’Ishâc ! on m’a assuré que tu étais capable de faire peur à notre roi. Ce roi m’a maltraité, m’a pris tout ce que je possédais, m’a ruiné. Si tu peux vraiment, comme on me l’a dit, l’obliger à me rendre ce qui m’appartenait, fais-le-moi rendre. » Tyrâb se mit à rire, étonné de la simplicité rustique de ce bonhomme, et envoya immédiatement appeler le roi des Berty.

En arrivant au palais, le roi apercevant le plaignant, lui lance un regard de colère ; le Bertâouy, transi de frayeur, lève les deux mains en en tournant le dessus du côté de sa figure, la paume du côté du roi, et les porte ainsi un peu en avant pour ne pas voir son gouverneur ; en même temps : « Non, non ! s’écrie-t-il, je te couvre les deux yeux avec deux vaches de quatre ans... Ce n’est pas ma faute..., parole d’honneur ! on s’est joué de moi en m’amenant ici. » Cette expression « je te couvre les deux yeux avec deux vaches de quatre ans, » signifie, au Dârfour, je te donne deux vaches de quatre ans, pour les placer entre la colère de tes yeux et moi, c’est-à-dire pour te calmer, t’empêcher de me regarder d’un œil malveillant, et me garantir des effets de ta colère.

A l’exclamation du Bertâouy, le sultan se prit à rire encore plus fort que la première fois. Puis s’adressant au gouverneur : « Quoi ! lui dit-il, n’as-tu donc nulle crainte de Dieu, pour tyranniser ainsi des musulmans, et sortir de la voie de l’équité ? Ces gens-là sont de bonnes gens, simples, sans expérience ; ils ne connaissent que toi, et même en ma présence tu les fais trembler. » Tyrâb demanda ensuite au Bertâouy quels objets lui avaient été pris. Le Bertâouy conta son histoire ; et le sultan exigea qu’à l’instant le gouverneur rendît ce qu’il s’était approprié. Le roi restitua le jour même ce qu’il en avait apporté dans sa demeure du Fâcher. Car chaque roi a, dans le lieu de la résidence du sultan, une habitation où il séjourne pendant le temps qu’il doit consacrer aux affaires pour lesquelles le sultan l’appelle. En l’absence du roi, sa famille ou ses proches occupent sa maison.

Le sultan donna au Bertâouy, comme gage, le cheval du gouverneur. C’était un cheval de prix, tout sellé et harnaché ; il devait rester entre les mains du plaignant jusqu’à ce que le gouverneur eût restitué tout ce qu’il avait pris.

Le sultan commanda au Bertâouy de monter immédiatement à cheval. Notre homme hésita ; il avait peur. Tyrâb dit alors à ceux qui l’entouraient : « Faites-le monter à cheval. » Le Bertâouy cède alors, et marche quelque pas ; puis tout à coup il se met à crier : « Père d’Ishâc, mais vous me tuez ! Ce n’est pas là de la justice. Moi, je n’ai jamais monté à cheval de ma vie. » Le sultan riait d’un rire fou. Il permit au cavalier de descendre, lui donna ensuite l’équivalent de ce que le roi lui redevait encore, et y ajouta des présents.

De retour dans sa tribu : « Mes amis, dit le Bertâouy à ses compatriotes, j’ai trouvé le père d’Ishâc ; il impose fièrement à notre gouverneur ; il m’a traité on ne peut pas mieux. C’est mon ami maintenant ; s’il y a quelqu’un de vous qui ait à se plaindre de quelque vexation, qu’il aille trouver le père d’Ishâc. Et s’il ne peut pas arriver jusqu’à lui, moi je me charge de le faire arriver, parce que, voyez-vous, à présent nous sommes amis. »

Ce brave homme avait une fille très-jolie. Il la conduisit à Tyrâb : « Père d’Ishâc, dit-il à Tyrâb, voici ma fille. C’est tout ce que j’ai de plus cher au monde. Beaucoup de prétendants me l’ont demandée en mariage, moi je n’ai pas voulu la leur donner. Toi, tu m’as rendu un grand service ; en retour, j’ai désiré te présenter ma fille. Si tu en veux, je te la cède pour femme. » Le sultan regarde la jeune fille, la trouve à son goût, et de suite les accords du mariage, sont conclus. Cette fille fut la première Bertâouyenne qui épousa un sultan ; de ce jour, beaucoup d’autres eurent le même honneur. Le sultan Mohammed-Fadhl ne crut devoir prendre des Bertâouyennes que comme concubines, et non comme femmes légitimes.

A la suite de ces exemples de simplicité, de bizarrerie rustique, de sauvagerie même, chez les princes et les rayas du Soudan, nous pouvons encore ajouter ici deux historiettes de même nature.

Des Ouadayens, insatiables fumeurs, avaient une telle passion, un tel amour pour la pipe, qu’ils ne pouvaient plus la quitter un moment ; c’était une habitude devenue un besoin, une sorte de violente passion. Un jour donc qu’ils n’avaient plus même de quoi acheter un peu de tabac, et qu’ils étaient à se lamenter ensemble et à déplorer leur dénûment, ils se décidèrent, après longue délibération, à aller se présenter au sultan, et à lui demander ou du tabac ou de quoi s’en procurer. Ils partent ;... arrivés devant le prince, ils lui exposent leur requête. Le sultan se fâche. « Ces gens, dit-il, n’ont aucune pudeur ! Ils viennent me demander, quoi ?... du tabac. Eh bien ! je vais leur en donner, et une dose suffisante. » Et aussitôt, par ordre du prince, on fabrique avec de la terre une espèce de tonne de quatre coudées de haut (près de trois mètres). On compte le nombre des solliciteurs ; ils étaient dix. On remplit de tabac la tonne-pipe, on arrange par-dessus une masse de charbons, et sur la circonférence on pratique dix trous, auxquels on adapte dix cannes de joncs percées dans toute leur longueur. Le sultan voulut que les dix fumeurs s’assissent autour de la tonne, et fumassent par les joncs jusqu’à ce que tout le tabac fût consumé. Aucun des dix ne devait se retirer, tant qu’il resterait à fumer un brin de tabac.

Après que l’appareil est terminé, on souffle sur les charbons pour les bien allumer ; nos dix hommes s’asseyent, et on leur ordonne de se mettre en fonction. Chacun hume une gorgée ou deux, et ils sont rassasiés. Ils veulent se lever et partir. On les force à continuer ; bientôt la tête leur tourne, ils tombent étourdis et comme morts. On court informer le sultan de leur mésaventure, et il ordonne de les renvoyer.

Autre exemple de bizarrerie... Autrefois, on ne permettait pas au sultan du Ouadây de boire du lait frais. « Car, disaient les Ouadayens, si le sultan boit du lait, qu’est-ce que boiront les sujets ? » Or il advint qu’un sultan se procura une vache laitière. On le sut dans le public ; on s’ameuta, et on alla dire au sultan : « Tu vas te défaire de ta vache, nous promettre de ne plus boire de lait, ou bien nous te tuons. » Il fallut obéir. Aujourd’hui cette coutume est abolie, et les sultans boivent du lait comme tout le monde.

CHAPITRE IX.

Vêtements ; ornements ; parures. — Turbans ; calottes. — Ampleur des habits. — Ornement des sabres. — Présents d’investiture des charges. — Instruments de musique. — Masque ou frontail des chevaux. — Travail des lances. — Parure des femmes. — L’am-chinga. — Usage continuel du cure-dent. — Les kounfous. — Stature ; teint. — Les filles prennent peu de nourriture. — Travaux et fatigues des femmes. — Le raykeh ; le porte-fardeaux ou Karandjalah. — Relations des sexes. — Manœuvres des matrones. — Nombre des concubines chez les grands. — Quelques réflexions. — Choix des amants ; anecdote ; meurtre. — Malédiction contre les femmes infidèles.

Dans les grandes cérémonies et dans les fêtes publiques, les Ouadayens portent de larges turbans, bien que dans leurs demeures les plus hauts personnages n’aient sur la tête que l’arakyeh noire ou tâkyeh qui est une calotte en toile ordinaire, ou bien un tarboûch ou calotte en tissu de laine rouge et comme feutrée. Les tarboûch des Ouadayens diffèrent, pour la forme, de ceux des Fôriens. Ceux-ci aiment les longs tarboûch en manière de tartoûr ou bonnets coniques. Les Ouadayens, au contraire, replient et renfoncent le sommet du tarboûch, de sorte que le centre où se trouve le floc en soie soit abaissé et comme bordé d’un relief circulaire d’environ deux doigts de hauteur.

Les Ouadayens ont les vêtements larges à la manière du beddâouy et du sableh que portent les femmes au Caire. Mais, en Égypte, le sableh est toujours de couleur rouge, ou jaune, ou noir, etc. Ce nom de sableh est dérivé de la racine arabe sabala, se draper, laisser tomber en forme de draperie simple et de voile, parce que le sableh se revêt en libre flot par-dessus les habits proprement dits. (Le sableh est une sorte de grande blouse sans manches, ouverte largement sur les deux côtés, et par-dessus laquelle se met encore le habarah, énorme pièce de soie noire qui est la dernière enveloppe des femmes et qui les ensevelit sous son ampleur. Le beddâouy est la grande chemise bleue ouverte par les côtés en guise de manches et depuis le haut presque jusqu’en bas.) Le beddâouy est ordinairement en toile de lin assez grossière, souvent en toile de coton ou de fil, parfois en châch ou grosse mousseline. Habituellement il est noir foncé.

Les Ouadayens, disons-nous, portent d’amples et larges vêtements. Le plus communément ceux des grands sont noirs. Ces vêtements sont cousus avec le plus grand soin et la plus grande attention ; car chacun des lés dont ils se composent n’a pas plus de deux pouces de large. Ces étoffes si étroites sont de plusieurs espèces ; nous en avons déjà parlé dans le Voyage au Dârfour. Ainsi, il y a le tékâky, le teîkau, le godâny appelé dans le pays gorge de kouldjou[165]. Le godâny est une étoffe noire dont la couleur reflète une nuance rougeâtre miroitante, ce qu’on désigne au Caire par le terme gorge de pigeon (rikâb el-hamâm).

Les sabres des Ouadayens sont comme ceux des Fôriens, c’est-à-dire à lames droites. La poignée est en argent doré et se termine par une boule creuse dans laquelle sont enfermés des cailloux qui, lors du maniement du sabre, produisent un léger cliquetis. Mais cet ornement ne se voit qu’aux sabres des grands, au Dârfour et au Ouadây.

Généralement, les Ouadayens portent au poignet un couteau à double tranchant, long d’environ trois empans et qu’ils appellent kirdâouy (fig. 8). Ils en ont un autre (fig. 9), fixé au bras au-dessus du coude, mais beaucoup plus court que le précédent[166].

Au Ouadây, l’investiture des emplois élevés se fait en donnant un turban au récipiendaire. C’est le sultan lui-même qui donne ce turban, et en même temps il dit à l’élu le nom de la fonction qui lui est conférée. Au Dârfour, l’investiture se fait en donnant un faîr, sorte de grand milâyeh à longues franges de soie ; en présence du sultan, on en ceint les flancs du nouveau fonctionnaire, en laissant flotter les franges par-devant.

Les Ouadayens n’égayent jamais leurs amusements et leurs réjouissances, comme les Fôriens, par le jeu d’instruments de musique. Au Dârfour, il y a, pour ces réjouissances, le souffârah ou espèce de flageolet, le tikjil (ou daraboukkah qu’on bat à coups précipités), le fadou (qu’on bat à rhythme lent), le dingâr ou dinkâr (gros tambourin en bois), les timbales ou demi-sphères en cuivre. Chez les Ouadayens, le baradyeh (ou daraboukkah à sons aigus) et les timbales en cuivre ne suivent et n’accompagnent que le sultan. Il y a encore le tikjil, le tambourin et les trompes longues et droites des kabartou. Ces trois sortes d’instruments accompagnent aussi les vizirs et les grands du pays.

Les Ouadayens, comme les Fôriens, suspendent sur la face de leurs chevaux un masque (fig. 15) ou frontal appelé par les Fôriens kardjil. J’ai oublié d’en faire mention en parlant des coutumes du Dârfour. Les kardjil sont en tôle jaunie ou en fer-blanc. Les premiers sont les plus recherchés et les plus chers ; les autres sont les plus communs au Ouadây, et sont doublés en drap rouge. Le kardjil se compose d’une plaque tombant sur le front et sur le chanfrein du cheval, et de deux plaques venant sur les tempes. Ces masques sont beaucoup mieux travaillés au Dârfour qu’au Ouadây. Un masque en tôle jaunie se vend parfois au prix de deux esclaves ; car, pour ces peuples, le kardjil est la plus belle pièce du harnachement d’un cheval.

Les lances des Fôriens ont plus d’apparence que celles des Ouadayens, et sont d’un travail plus parfait. En général, les Ouadayens sont moins avancés que les Fôriens en industrie ; mais, d’autre part, les Ouadayens sont plus hardis et plus braves, et un seul d’entre eux n’hésiterait pas à tenir tête à dix Fôriens. J’ai déjà montré quel est le courage des Ouadayens, en racontant leurs guerres avec les Fôriens.

La parure des femmes, au Ouadây, se rapproche de celle des Fôriennes. Elle en diffère surtout en ce que les Ouadayennes ne portent pas d’anneaux aux ailes du nez ; elles se contentent de se percer la narine d’un trou assez grand pour recevoir un morceau de corail cylindrique de l’espèce appelée gass. Les femmes pauvres introduisent et portent dans ce trou, pratiqué à la narine, un fragment de corail artificiel ou corail fâo. Celles qui ne peuvent avoir de faô, le remplacent par un petit cylindre de bois pour empêcher le trou de se fermer.

La parure la plus gracieuse des Ouadayennes de condition distinguée est l’am-chinga. C’est un bijou composé de plusieurs broches d’argent, fines, arquées en manière de croissant. Chaque broche porte au milieu quatre ou cinq gros grains de corail bien arrondis ; et de chaque côté de ces lignes de corail est un kharaz mansoûs ou disque d’ambre jaune a a, fig. 32, D. Le nombre des broches varie de trois à onze, selon la richesse des individus ; car l’am-chinga est la parure des riches. Chaque broche est recourbée en anneau à ses deux extrémités, et dans la double série de tous ces anneaux passe, de chaque côté, une tige mince d’argent ou de cuivre jaune AEBCD. Par l’extrémité AB, passe une étroite courroie de cuir qu’on lie derrière la nuque, et au moyen de laquelle on fixe cette partie du bijou sur le front. Le reste de la parure est remonté et appliqué jusqu’au sommet de la tête. On maintient cette extrémité supérieure, en engageant dans les cheveux, qui d’ailleurs sont serrés et comme feutrés, les crochets CE qui terminent les tiges latérales. (La largeur de ce bijou est d’un peu plus de deux doigts.) Généralement, l’am-chinga à onze arcs se vend au prix de quatre esclaves ou environ 40 douros, c’est-à-dire de 200 à 220 francs.

Les Ouadayennes ont presque constamment le cure-dent à la main ; ce cure-dent est un fragment d’un rameau d’arbre, dont elles arrangent une extrémité en forme de pinceau, en la fendillant un très-grand nombre de fois dans une longueur d’un demi-pouce à un pouce. Une Ouadayenne n’a pas plutôt mangé, fût-ce la plus légère nourriture, qu’elle s’empresse de prendre son cure-dent ; et, debout, ou assise, ou marchant, partout, elle s’en brosse et frotte les dents. Elle n’interrompt guère cette manœuvre que pendant le sommeil, ou lorsqu’elle est occupée à quelque travail. Aussi, toutes les Ouadayennes ont les dents d’une netteté exquise et la bouche d’un parfum délicieux.

Elles portent sur le cou une sorte de vêtement sans couture, à peu près large de deux coudées, et au plus de quatre ou cinq coudées de long[167]. C’est une simple pièce d’étoffe qu’elles percent au milieu pour y passer la tête et s’en couvrir le cou et la poitrine par devant et par derrière ; les côtés restent découverts. Elles se ceignent la taille avec une espèce de serviette longue qui leur descend sur les cuisses.

En général, les ornements des Ouadayennes sont les mêmes que ceux des Fôriennes ; mais au Dârfour ils sont travaillés avec plus de soin, exécutés avec plus d’art.

Au Ouadây, les femmes portent à la ceinture et sur la peau, des khaddoûr ou verroteries en fragments longs, rouges, blancs, et bleus, de grosseur moyenne, et ressemblant aux mandjoûr des Fôriennes.

Les femmes du Dârfour et du Ouadây se serrent encore les reins avec un cordon en cuir, au moyen duquel elles attachent, en la repliant, une toile large d’à peu près un empan et longue de plus d’une coudée. Cette toile passe entre les cuisses et est maintenue devant et derrière par le cordon, tout en restant suffisamment étalée pour cacher les parties naturelles. De cette manière, si la serviette qui est attachée autour des reins vient à tomber, les parties sexuelles n’en demeurent pas moins cachées. Cette serviette est appelée kounfous ; les femmes esclaves l’appellent djoukou.

Les bracelets et les périscélides sont en cuivre jaune. Enfin, les parfums dont se parfument les Ouadayennes sont moins fins et moins délicats que ceux des Fôriennes.

Les Ouadayens sont d’une structure plus robuste et d’une taille plus élevée que les Fôriens et même que tous les autres peuples du Soudan. Leur couleur est d’un noir moins foncé que celle des Fôriens et des Bâguirmiens ; généralement elle est bronzée, de nuance abyssinienne. Les noirs très-foncés sont rares dans toute l’étendue du Ouadây. Les hommes de petite taille y sont également assez rares. Les Fôriens sont presque tous noirs et peu d’entre eux sont de forte constitution. Les Arabes bédouins ouadayens sont aussi d’un teint plus clair que les bédouins fôriens ; la tribu des Mahâmyd, au nord-ouest du Ouadây, a presque la nuance claire des Égyptiens.

Au Dâr-Séleîh ou Ouadây, on ne dédaigne pas, comme au Dârfour, la couleur blanche. Toutes les couleurs humaines sont, pour les Ouadayens, de même valeur et sont toutes regardées comme des créations de Dieu également bonnes ; le blanc, le noir, le mulâtre, sont au même degré d’estime. Il y a plus : moins un individu est noir, plus les Ouadayens l’apprécient et le considèrent ; c’est pour eux un caractère d’origine supérieure. Car, à leur avis, le noir foncé est la preuve d’une longue filiation d’esclaves de père en fils ; plus la couleur s’éloigne du noir, plus elle rapproche l’individu de la supériorité des hommes libres. (Toutefois la couleur blanche du teint européen n’est pas de leur goût ; ils y trouvent trop de pâleur.)

Les jeunes filles, vierges, ne prennent jamais beaucoup de nourriture, et même un grand nombre d’entre elles ne mangent presque que du haryreh, sorte de bouillie qui correspond assez aux crèmes européennes. Les jeunes filles se soumettent à ce régime diététique, de peur d’avoir un trop gros ventre ; c’est dans la même intention qu’elles se serrent assez fortement la taille, et qu’elles évitent surtout de manger beaucoup de viande.

Les femmes, au Ouadây comme au Dârfour, sont chargées de la plus grande partie des travaux fatigants. Au Ouadây, ce sont les femmes qui vont aux marchés acheter les objets nécessaires à la maison. Jamais les hommes ne s’occupent de cela. Elles portent, d’une manière assez remarquable, les objets ou marchandises d’un pays à un autre pays. Ainsi, chacune d’elles a deux raykeh ou paniers flexibles comme ceux d’Égypte. Chaque raykeh ou cabas souple est maintenu avec quatre cordes, passées et suspendues à l’extrémité d’un bâton. Le bâton, et les deux raykeh, posés chacun entre ses cordes, représentent alors une balance avec ses deux plateaux et son fléau. (Voy. fig. 10.) La femme porte ce double fardeau par le milieu du bâton, posé sur l’épaule, de manière que le tout se tienne en équilibre. Cet appareil est appelé karandjalah. On met dans les deux cabas ou raykeh, des aliments, de l’eau, des marchandises, que les femmes transportent ainsi à des distances considérables.

Ce sont encore les femmes qui labourent, moissonnent, et récoltent les grains. En un mot, elles sont chargées de tous les travaux, pénibles ou faciles. Ce sont elles aussi qui vont chercher de l’eau et du bois, qui recueillent le riz, le tamarin, le carroube, le nabk. Les hommes sont chargés de faire la guerre, ils tissent les étoffes, ils filent, ils vendent les objets les plus importants, tels que les bœufs, les esclaves. Ce sont eux encore qui vont à la chasse aux esclaves chez les Fertyt, qui sont aux ordres du sultan pour les services publics et pour les besoins et les exigences particulières des gouvernants, qui bâtissent les habitations, qui doivent payer de leur personne dans les moments de danger et les circonstances difficiles.

Au Dârfour et au Ouadây, les hommes sont mêlés, en toute liberté, nuit et jour, avec les femmes. Filles et femmes n’ont nul scrupule de passer les nuits avec ceux qui leur plaisent. Rien ne peut empêcher les amants de se réunir ; ils ont recours à toutes les ruses imaginables pour atteindre leur but. J’en citerai un exemple..... Un turguenak, au Ouadây, était amoureux d’une jeune esclave concubine du sultan Sâboûn. Elle l’aimait aussi. Cependant elle avait toutes les préférences du sultan ; Sâboûn en était tellement épris, qu’il l’emmena avec lui lorsqu’il fit l’expédition contre les Tâmiens. Eh bien ! cette jeune fille corrompit les esclaves, hommes et femmes, qui la servaient et l’entouraient ; elle s’échappait de la tente même du sultan, pendant la nuit, pour aller trouver son amant. Sâboûn la surprit et la fit mettre à mort ; puis il donna aux vizirs et aux ulémas toutes les esclaves qui l’avaient servie. Mon père reçut deux de ces esclaves. J’ai entendu dire par mon père que toutes ces esclaves étaient les plus belles que possédât le sultan, et que Sâboûn lui-même les avait choisies. « Aussi, disait mon père, quand Sâboûn m’ordonna d’en prendre deux, je ne savais en vérité lesquelles préférer. A mesure que mes yeux passaient de l’une à l’autre, la beauté de celle que j’étais à regarder me faisait de suite oublier toutes celles que je venais de voir. J’étais vraiment très-embarrassé. Cependant je craignis, si j’hésitais trop longtemps, que Sâboûn ne prît mauvaise opinion de moi, en voyant un homme de mon âge, déjà presque vieux, un uléma, rester indécis dans le choix, et l’œil ainsi troublé par la beauté de ces esclaves. Et tout à coup je ferme les yeux, je m’avance rapidement vers ces jeunes filles, et j’en saisis deux au hasard. »

J’ai vu ces deux esclaves : l’une d’elles aimait, dès longtemps avant cette distribution, le kamkolak Kidermy. Dès que le kamkolak sut qu’elle était échue à mon père, il envoya la lui demander à acheter. Mon père y consentit et la céda pour un cheval du prix de quatre esclaves, dix jeunes filles esclaves des six, c’est-à-dire de la taille de six empans, et un superbe chameau. De ce jour, Kidermy donna à mon père tous les témoignages de la plus bienveillante amitié, en reconnaissance de la facilité avec laquelle mon père avait cédé aux propositions de vente.

Mon père garda pour lui-même l’autre de ces deux esclaves, appelée Zoheirah, et il en devint éperdument amoureux. Il l’emmena avec lui à Tunis et ne la vendit que lorsqu’il eut résolu de retourner au Ouadây. Il en était alors fatigué parce qu’elle avait adopté une conduite et des manières qui avaient fini par l’éloigner entièrement d’elle.

J’ai vu au Dârfour, ainsi que je l’ai raconté, les femmes du sultan même se servir de vieilles matrones comme entremetteuses dans les intrigues d’amour. Ces vieilles vont trouver les jeunes gens qu’elles veulent introduire dans le harem du prince ; elles leur tressent et arrangent les cheveux comme à des femmes, les parent de colliers, de bracelets, de périscélides, les affublent en tout à la manière des concubines, les parfument de façon à donner complétement le change. Ainsi déguisés, les intrus sont conduits au harem par ces matrones, si habiles à triompher des obstacles qui s’opposent à l’entrée de tout étranger, même des femmes ; en effet, les eunuques égorgent sans pitié tout homme qu’ils découvrent, tentant de pénétrer dans le harem, jamais personne ne demande compte du sang qu’ils versent alors ; et cependant il est des individus qui bravent tous les dangers.

A mon avis, la cause de ces intrigues est dans les privations auxquelles sont soumises les femmes, chez les grands du Soudan, sultans ou rois ; car, sans compter les femmes domestiques et les vieilles, un sultan a parfois dans son harem plus de mille femmes, toutes remarquables par la beauté, toutes méritant les faveurs de leur maître à titre de concubines. Des rois ou gouverneurs de provinces ont jusqu’à cinq cents concubines, toutes jeunes et belles. Évidemment, le propriétaire de ces femmes n’a que la force d’un homme, il est incapable de cohabiter avec toutes. D’autre part, comme elles sont dans le feu de la jeunesse, dans l’ardeur des passions, comme elles mangent et boivent à discrétion et font usage surtout de boissons enivrantes, les désirs de l’amour sont incessamment attisés, et elles mettent en œuvre toutes les ruses imaginables pour se satisfaire. Si elles n’étaient condamnées à une continence forcée, elles ne se livreraient pas à ces désordres, elles ne recourraient pas à des moyens illicites qui amènent souvent la mort de ceux qu’elles appellent et leur mort à elles-mêmes. L’exigence de leur position les entraîne ainsi à leur perte, ou au moins à une foule d’inquiétudes, de soucis, de tourments, et devient la cause du malheur d’un grand nombre d’hommes. Aussi, celui qui sait raisonner et prévoir ne s’engage pas dans ces aventures périlleuses, et se garde bien de céder à l’entraînement et à la puissance de la séduction.

Une fois, deux jeunes amis, d’ailleurs intelligents et réfléchis, furent, par une circonstance particulière (mais toujours affaire d’amour), la cause de la mort d’une femme. Voici comment se passa le fait.

L’habitude, au Ouadây, est que nulle femme n’est jamais forcée dans ses affections. Si elle s’attache à quelqu’un, on lui en laisse la libre faculté ; celui à qui elle consacre son amour devient son amant sans partage. Y eût-il dix individus, tous amis entre eux, dès qu’elle a fixé son choix entre eux tous, celui qu’elle a préféré est seul à elle, les neuf autres sont pour elle comme des frères ; chacun d’eux ne la doit interpeller que par ces mots : « Ma sœur, » et elle ne répond que par : « Mon frère. » Après son premier choix, vient-elle à être éprise d’un autre de ces neuf individus, alors la jalousie et les inimitiés s’allument, surtout si la femme est jolie.

Or il arriva que deux amis s’amourachèrent d’une jeune et belle fille et lui proposèrent le choix entre eux deux. Elle en choisit un, et l’autre dit à la jeune fille : « Tu es maintenant ma sœur. » Les choses en restèrent là pendant un certain temps. Ensuite, elle s’éprit de celui qu’elle avait laissé d’abord, et ne songea plus qu’à l’avoir pour amant ; elle en était éperdument amoureuse. Le nouvel élu s’enflamma aussi pour elle. Mais il craignait, s’il avouait sa passion, d’encourir les reproches et le blâme de ceux qui le connaissaient, d’irriter son rival, d’amener peut-être le malheur de son ami et le sien propre, ou au moins le malheur de l’un d’eux. Il prit donc à part son rival et lui dit : « J’ai à te parler d’un fait à propos duquel il faut que nous nous concertions, afin de prendre le meilleur parti possible. Écoute-moi. Tu sais parfaitement que les femmes sont des causes de collisions et de luttes entre les hommes. Apprends-donc que ton amante pense à se séparer de toi, pour se jeter entre mes bras. Mais j’ai peur, en l’acceptant, d’ouvrir entre nous une source d’inimitié. Si d’ailleurs tu doutes de la vérité de ce que je te dis là, cache-toi, ce soir, dans un endroit convenable ; moi, j’irai chez ton amie, comme pour te chercher, et tu seras témoin de ce qui se passera entre elle et moi. Mais voici les conditions que je te pose. Si ce que tu verras te mécontente trop vivement, et si tu te sens capable de renoncer à ton amante, borne-toi alors à des reproches, à des injures même, si tu veux. Dis-lui, par exemple : « Perfide, garde-toi de songer à me captiver, moi ou mon ami ; sois assurée que nous n’irons pas élever entre nous deux une inimitié éternelle peut-être, pour une trompeuse et une infidèle telle que toi. » Si tu ne te sens pas la force de te passer d’elle, de répudier son amour, ne manifeste rien de ce que tu éprouveras. Moi, je l’abandonnerai sans bruit, sans éclat ; je m’éloignerai de vous deux jusqu’à ce que tu l’aies ramenée à toi. — Bien ! cela me semble raisonnablement combiné. »

L’amant premier attend le moment du rendez-vous et de l’épreuve. Le nouvel élu vient à l’heure fixée, et entre chez la belle. L’amant délaissé était déjà caché, et de l’endroit où il était, il pouvait observer et suivre l’aventure, et vérifier les paroles de son ami. Dès que l’amant désiré arriva chez la jeune fille et en fut aperçu, elle se leva, alla au-devant de lui, l’accueillit en souriant, et l’invita à s’asseoir auprès d’elle. « Où est donc mon ami ? dit-il. — Je n’en sais rien, reprit la dame ; mais, pour Dieu ! ne l’appelle pas ton ami ; car certainement il n’a ni amitié ni attachement pour toi ; tu perds avec lui tous tes frais de bienveillance, et tu places là bien mal tes affections. — J’ai toujours eu des preuves très-nettes de son amitié, de son dévouement pour moi. — Comme tu voudras ; tu es libre de croire ou de ne pas croire ce que je viens de te dire de lui. Vous êtes amis, soit ! cela ne me regarde pas. »

Et elle s’approche de son nouvel amant, se penche sur lui. Il résiste aux caresses. « Pense donc, ma chère, dit-il, que tu es encore à un autre que moi ; que si tu l’abandonnes pour te donner à moi, tu le trahis, et que si je cède à ta tendresse, je le trahis aussi. Pourquoi ne m’as-tu pas choisi d’abord ? — Eh mon Dieu ! je me suis bien trompée ! Je pensais qu’il avait au moins autant de cœur et d’âme que toi ; mais je m’étais abusée, et je me repens bien sincèrement de mon choix. Désormais tu as entre les mains les rênes de mon amour... Me voilà, je suis toute à toi. — Ma chère, celui dont tu parles est mon ami, et je ne le trahirai jamais. Si tu as besoin de quelque parure, de quelque chose qu’il ne veuille pas t’accorder, moi je m’engage à te le donner à sa place. — Non, je le hais ; je ne veux rien recevoir en son nom. Accepte, accepte mon amour, ou je m’enfuis au loin. Je ne veux plus jamais être à ton ami. »

L’amant caché entendait cette conversation. Transporté de fureur, il paraît tout à coup, et, sans articuler un mot, il saisit la jeune fille et la poignarde. Elle tombe et meurt. — « Malheureux ! pourquoi l’as-tu assassinée ? — J’ai déchargé mon cœur d’un affreux fardeau. Je l’aimais, elle me haïssait ; je devais craindre, moi-même, de périr de la main d’un autre rival que toi. »

Les deux amis furent embarrassés de leur victime. Ils se décidèrent à la couper en morceaux ; ils creusèrent un trou et l’y enfouirent. Ils gardèrent le secret ; ce ne fut qu’après que le meurtrier fut mort, que son ami divulgua les détails de cette aventure.

Eh ! les femmes sont bien perfides ! Que jamais, jamais le ciel ne pardonne à une femme infidèle ! Miséricorde de Dieu sur l’auteur de ces vers :

« Des femmes ! il y en a, certes, qui valent bien chacune quatre-vingts belles chamelles ; mais aussi, il y en a qui ne valent pas la peau d’un chamelin qui vient de naître.

« Il y en a que Dieu ne garde pas sous le voile de l’honneur ; le mari est-il absent, vite elles vont au voisin.

« Non ! que la bonté de Dieu ne fasse jamais grâce aux femmes infidèles ! En enfer ! que Dieu les brûle à tout jamais[168] ! »

CHAPITRE X.

Des afryt ou diables. — Leurs vols et meurtres réprimés par Sâboûn. — Leurs amours. — Anecdote : un afryt devenu amoureux exclusif d’une jeune fille. — Un rival ; rencontre singulière des deux prétendants. — L’afryt veut fuir ; il est vaincu, et cède la place. — Autre anecdote. — Singulières habitudes de relations des sexes. — Incontinence des femmes. — Secret des intrigues amoureuses.

Nous avons déjà indiqué que les Ouadayens sont moins policés que les Fôriens, moins traitables, moins sociables même entre eux, mais plus braves. Ces caractères sont plus fortement exprimés dans les jeunes gens, surtout lorsque les boissons enivrantes échauffent les têtes ; alors, les conversations, qui ont débuté par des formes simples et ordinaires, passent rapidement aux formes grossières et brutales ; et de là, des rixes, des coups, souvent avec effusion de sang.

Les Ouadayens chez lesquels s’exagèrent l’audace et la fierté sauvage sont appelés afryt, c’est-à-dire diables. Avant le règne du sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn, les afryt s’étaient rendus redoutables. Ainsi, après le coucher du soleil, les meurtres, les vols commençaient vers le Puits de Sâboûn. On nomme Puits de Sâboûn un certain nombre de puits situés vers un petit village tout près du Fâcher. De ce village, des cris poussés à voix forte se font entendre assez loin dans la ville ; de notre maison et des maisons parallèles à la nôtre, nous les entendions.

Si on volait et assassinait si près de Ouârah, on peut juger de ce qui se commettait de vols et d’assassinats à de grandes distances. J’ai souvent entendu dire que les marchands ne pouvaient voyager avec des marchandises, que lorsqu’ils étaient en grand nombre.

Une fois qu’un afryt s’est amouraché d’une femme, il en défend l’approche à tout autre prétendant. Quiconque s’avise de faire la cour à l’amante d’un afryt, est tué. L’afryt épouse sa belle au nez et à la barbe de qui que ce soit, en dépit de toute opposition.

On m’a raconté qu’un afryt se déclara l’amant exclusif d’une jeune fille qui le détestait. L’afryt l’aimait éperdument. Chaque soir, il se rendait chez elle, et lorsqu’il y trouvait quelqu’un, il le tuait. L’épouvante fit qu’on abandonna cette fille. Tous les prétendants qui d’abord allaient la voir, la courtiser, ne reparurent plus chez elle. L’afryt demanda le mariage ; le père de la fille y consentit, mais elle refusa. Elle resta longtemps célibataire. Personne n’osait la demander, pas même aller lui faire visite. Ainsi délaissée, elle passa presque l’âge de se marier. Néanmoins, elle repoussa opiniâtrément les sollicitations de son afryt, et refusa net de l’épouser. Elle en demeura là tant qu’il plut à Dieu.

Un jour qu’elle était allée au marché faire quelques emplettes, sa beauté frappa un inconnu qui subitement en devint épris. C’était d’ailleurs un homme d’audace et de sang ; le danger, la mort, rien ne l’intimidait. — L’amour l’anime, l’échauffe ; il suit la jeune fille, attend qu’elle ait terminé ses affaires et qu’elle soit hors du marché. Alors il l’accoste, lui demande la permission d’aller la voir, lui offre son amour, et se prodigue en protestations de dévouement et de tendresse. « Mon Dieu ! répond-elle, je te trouve charmant ; et, en vérité, je me sens pour toi autant d’amour que tu peux en avoir, si ce n’est plus. Mais, comme dit le proverbe, « il y a obstacle qui empêche l’âne de saillir. » — Comment cela ? est-ce que tu es mariée ? — Eh, non ! — Et qui donc te retient ? — Ce qui me retient ! un de ces fiers-à-bras d’afryt a défendu à qui que ce fût de penser à moi ; il jette sa brutalité sur quiconque ose m’aborder. — Pourquoi alors ne t’épouse-t-il pas ? — Je ne l’aime pas ; je ne veux pas de lui. — T’est-il allié ? — Non, par Dieu, non ! — Eh bien ! ne crains rien ; moi, je te débarrasserai de lui, s’il plaît à Dieu. — Tu n’y es pas, mon cher, tu n’y es pas ! me débarrasser de la cage où je suis emprisonnée !... Cependant sache bien, Dieu me damne ! que je ne suis pas poltronne, que je n’ai pas peur, moi, de mon afryt ; mais c’est pour toi que j’ai peur. Tu me parais un homme de cœur et de résolution, mais mon afryt est un sauvage, un brutal ; s’il met la main sur toi, il t’assassine. — N’aie aucune crainte. Montre-moi seulement ta demeure, et tu verras, je l’espère, que tout se terminera à ta plus grande satisfaction. »

La fille indique sa demeure.... A nuit close, notre homme se rend chez son inconnue. Il s’assied auprès d’elle, et ils s’entretiennent en tout bien et tout honneur. Quelques minutes après arrive l’afryt. Il avait appris qu’un rival devait se présenter chez la belle. Il entre et trouve l’étranger assis, ayant la cuisse passée sur celle de la jeune fille. Celle-ci veut aussitôt se dégager, se mettre en sûreté et laisser les deux rivaux se démêler entre eux. L’étranger appuie fortement sa cuisse sur celle de la jeune fille, la retient en place et continue la conversation sans faire attention à l’afryt. L’afryt, étonné, vient se poster en face d’eux, et dit à l’inconnu : « Qui t’a permis d’entrer ici ? » L’inconnu ne daigne pas lui répondre. Nouvelle question ; même indifférence. Troisième demande ; point de réponse encore.

L’afryt furieux tire son coutelas-kirdâouy, le dirige sur la cuisse de son rival et en enfonce la pointe jusqu’à la cuisse de la fille. Elle fait un effort subit pour retirer sa cuisse, elle ne peut la débarrasser. L’afryt dégage son couteau, et tout stupéfait du flegme et de la contenance de son adversaire, il rengaine son arme, et va partir vaincu. Mais l’étranger se lève, le saisit par le haut de son vêtement et le tire brusquement. Le vêtement se déchire en deux ; un morceau reste à la main de l’inconnu, l’autre sur le corps de son ennemi. Celui-ci cherche à fuir et songe à son salut. Son rival lui allonge, de son membre blessé, un violent coup de pied dans les reins et le renverse sur la face. L’afryt, le nez et le front écorchés, demeure étendu par terre étourdi, ne sachant plus où il est. Il revient à lui ; l’autre tire son couteau, et va le tuer. — « Laisse-moi la vie, lui dit le vaincu ; que Dieu te laisse la tienne ! — Fais-nous amende honorable ; jure-moi que, de ta vie, tu ne te présenteras à cette fille, et je te fais grâce ; sinon, je t’éventre, là, sur la place. »

L’afryt se soumit et jura aussitôt tout ce qu’on voulut. L’inconnu saisit alors l’afryt par les oreilles, et le traîne comme un mouton jusqu’auprès de la fille. Elle était restée assise, regardant et attendant quel allait être le dénoûment de la lutte, et lequel de ses deux prétendants demeurerait vainqueur. L’étrangér fait arrêter l’afryt debout en face de la fille, et déclare que le vaincu a juré de ne plus se présenter à elle. — « Sera-t-il fidèle à son serment ? dit-elle. — Oui, reprit l’afryt. — Laisse-le s’en aller, dit alors la fille à l’inconnu ; si jamais il reparaît ici, tu le traiteras comme tu voudras. » L’afryt fut relâché et il partit secouant la poussière de la mort.

Le libérateur de la fille la demanda en mariage et l’épousa. Il resta avec elle jusqu’à ce qu’elle mourût... Les aventures de ce genre sont fréquentes au Ouadây[169].

Un caractère singulier dans la nature des Ouadayens, c’est qu’ils sont jaloux d’une amante, et qu’ils n’ont nul souci d’empêcher les relations des amoureux avec leurs sœurs et leurs filles. Souvent même un Ouadayen cherche à amener des adorateurs à sa sœur, dont il vante avec intention la beauté et les mérites physiques. Bien plus, si l’inconnu séduit par le panégyrique ne plaît pas, s’il est évincé, alors la récalcitrante est sermonnée, réprimandée par son frère, et on la décide ordinairement à accueillir de bonne grâce l’aspirant d’abord rebuté. Il y a aussi des Ouadayens qui poussent parfois la complaisance jusqu’à conduire des étrangers à leurs femmes et à les laisser en tête-à-tête avec elles. On croirait qu’ils veulent suivre l’exemple tracé dans ce vers :

« Moi, grâce à Dieu ! j’amène sans façon un amant à ma femme. Eh ! bien d’autres que moi en amènent aussi, mais en dépit de leur propre nez[170]. »

Les Ouadayennes sont ardentes, passionnées ; rarement elles refusent une offre de tendresse. Beaucoup d’entre elles, outre leur mari, ont plusieurs amants ; elles ne se contentent pas des plaisirs matrimoniaux. Entre elles, elles se connaissent, elles n’ont ni honte ni scrupule de s’avouer réciproquement leurs exploits amoureux. Aussi, aucune ne s’avise de blâmer sa voisine, car à peu près toutes ont les mêmes reproches à se faire. C’est absolument l’apologue raconté dans ces deux vers :

« Un jour une femme, injuriant sa voisine, lui disait : « Tu as fait ton mari cornu, et ses cornes le rendent le jouet de tout le monde.

« — Eh ! mon Dieu ! pourquoi veux-tu que je lui laisse le front net et sans armes ? Ton mari, ton Alexandre aux deux belles cornes, ferait le bélier contre lui et le battrait[171]. »

La plupart des Ouadayennes, disons-nous, ont mari et amants, en sorte que chaque Ouadayen pourrait dire à sa femme les vers que voici :

« Femme insatiable, qui n’as pas assez d’un amant, de deux mille amants dans une année !

« En vérité, tu me parais être un reste de ces juifs de Moïse qui, dans le désert, ne pouvaient se contenter de la manne seule pour nourriture. »

Du reste, dans tout le Soudan, l’amour est la préoccupation de tous les esprits. C’est un feu courant dans les veines des noirs, comme les sucs végétaux courent dans les veines des arbres. Aucun individu ne croit devoir taire le nom de celle qu’il aime. On suit ce conseil du poëte :

« Dis, publie le nom de l’objet de ton amour ; ne le déguise pas sous un nom supposé. A quoi bon tant de mystère et de secret dans les plaisirs ? »

Toutefois, lorsqu’un amant juge qu’il peut lui être préjudiciable de parler de ses bonnes fortunes, lorsque, par exemple, en divulguant son amour pour la fille ou la femme d’un personnage puissant, il risquerait d’être tué, il sait dissimuler sa passion, se résigner aux contraintes d’un amour secret. Mais une fois que l’amant est sorti des voies de la prudence et de la réserve, qu’il a vu déchirer le voile dont il était couvert, il va publiant partout les secrets de son cœur ; il espère soulager ainsi ses peines ; il n’écoute plus ni remontrances ni reproches, quelles que puissent être les conséquences de ses indiscrétions. Il semble ne plus prendre d’inspiration que de ces deux vers que je fis autrefois :

« Oui, je t’aime, je t’aime avec excès, ô lumière de mes yeux ! je ne puis plus retenir mes paroles (je dis à tous mon amour), le voile du secret est déchiré.

« Je suis fou, je n’écoute plus ni reproches, ni remontrances ; et mourir pour toi est, à mon gré, la plus belle gloire. »

D’autres dissimulent et concentrent leur passion, afin d’atteindre le but de leurs espérances, et ils semblent dire :

« Je te tiens cachée, mon amie, dans mes yeux mêmes, afin de mieux dérober mon amour aux curieux indiscrets et moroses ; et mes yeux, où je te garde enfermée, sont désormais embellis par ta présence.

« Tel est l’excès de mon amour pour tes charmes, que je crains même les regards d’un censeur ; il penserait peut-être à me détourner de t’aimer. »

Mais arrêtons-nous ; ces questions embrassent une trop vaste étendue. Ne nous lançons pas sur cette mer d’orages et de difficultés, nous engendrerions l’ennui. Revenons à notre sujet direct, laissons marcher à bride libre les récits qui doivent spécialement composer ce livre, et nous conduire au but que nous nous proposons d’atteindre.

Et Dieu est notre appui, il est la grâce généreuse qui nous accompagne partout.

CHAPITRE XI.

Tactique militaire. — Division de l’armée. — Ordre de bataille. — Drapeaux. — Signes distinctifs pour les soldats des deux armées. — Attaque ; chant. — Armures et armes. — Casques. — Caparaçons. — La châyeh, ou saie. — Provocations en bataille. — Espèces de lances. — Boucliers ; adresse à les manier. — Arcs et flèches. — Les archers sont tous esclaves. — Tir de l’arc. — Empoisonnement des flèches ; leur petitesse. — Cordes d’arc. — Carquois. — Chants guerriers. — Abydyeh ou esclaves particuliers du sultan.

Le Régulateur suprême des événements et des choses du monde, le Souverain de toute puissance, Celui qui a donné aux hommes le fer, instrument de terreur et d’utilité, et leur a commandé de s’exercer aux fatigues et aux dangers, afin de défendre les divins principes du Coran, Dieu qui a dit dans son saint Livre : « Disposez tout ce qu’il vous sera possible de force et de résistance contre les Infidèles, tout ce qu’il vous sera possible de chevaux et de cavaliers pour épouvanter les ennemis de Dieu et les vôtres, » a clairement manifesté sa volonté. L’homme, faible par lui seul, est obligé de défendre par la voie des armes, à pied, à cheval, ce qu’il a de cher ici-bas, sa famille et ses biens. C’est spécialement aux rois que sont imposés ces devoirs de protection et de défense, eux qui ont la puissance et la grandeur ; ils savent d’ailleurs que, dans l’accomplissement de ces devoirs, est leur gloire, leur sécurité. Et comme c’est par eux que règne la justice ou l’injustice, que se préparent et s’entretiennent les guerres contre les mécréants, et la tranquillité des vrais croyants, ils sont obligés de veiller sans cesse à la défense et à la glorification de la Religion, des fidèles et du pays.

Les rois, il est vrai, règlent diversement leur conduite, selon leurs désirs et leurs intentions. Mais par leurs œuvres, Dieu manifeste ce qu’ils cachent dans les replis de leurs pensées, dans les secrets de leurs passions ; et le monde découvre toujours à qui d’entre eux Dieu a dispensé l’amour du bien et des œuvres pieuses, c’est-à-dire le désir sincère de combattre les ennemis de la Religion et de se conformer ainsi à ces paroles révélées à notre saint Prophète : « Prophète, porte la guerre aux Infidèles et aux hypocrites ; c’est là l’œuvre, la spéculation vraiment lucrative, la transaction vraiment profitable et salutaire. »

Mais d’autres, au milieu de leur puissance, ont écouté les insinuations du diable, ont bassement obéi à ses suggestions, et ils ont oublié ce que leur enjoignaient les devoirs de réciprocité entre les hommes ; ils ont promené à travers leurs peuples l’injustice, l’orgueil, la tyrannie ; ils ont été, pour ainsi dire, comme un os étranglant, arrêté dans le gosier des croyants ; ils ont, sans songer à autre chose qu’à leur réputation et à leur gloire dans ce monde, écrasé sous leur main de fer grands et petits... Respectons et admirons les secrets mystérieux de la Providence !!

Les peuples du Soudan n’ont, en général, ni mousquets, ni canons, ni forteresses, pour repousser ou arrêter leurs ennemis. Aux jours de batailles, le cavalier a le javelot et le sabre pour enfoncer les masses ennemies et faire avaler la mort à qui vient se mesurer avec lui ; le fantassin a la javeline ou la flèche, et le daragueh ou bouclier pour se protéger les flancs, la face et les yeux. Pour le cavalier, sa cotte de mailles, son casque de fer, sa châyeh[172], le protégent contre le tranchant des sabres et les pointes des lances et des javelines, contre les blessures mortelles. Les chevaux sont habillés de couvertures piquées ou grands caparaçons qui les garantissent au milieu des mêlées.

Chaque peuple a, dans ses guerres, des habitudes et une tactique dont il a reçu l’héritage de ses pères et qu’il conserve avec une sorte de vénération. Les Fôriens ont, à cet égard, des traditions dont l’origine remonte aux anciens Arabes. Chez eux, une armée a toujours cinq divisions ou corps, comme on le voyait jadis chez les Arabes, appelés pour cela, en style de guerre, la gent à cinq divisions. Le premier corps était l’avant-garde, ou moucaddémeh ; le second était l’aile droite, ou djénâh el-yemen ; le troisième, le centre, ou calb, le cœur ; le quatrième, l’aile gauche, ou djénâh el-eyçar ; le cinquième, l’arrière-garde, ou sâcah, la jambe. Jusqu’aujourd’hui, les Fôriens ont accepté et conservé cet ordre comme règle, et ils ne consentiraient pas à s’en écarter, quelque avantage qu’ils aperçussent dans d’autres systèmes de tactique.

En avant de l’armée, ils dispersent, à distance, plusieurs avant-postes ou vedettes, pour se garder de surprises. De plus, des éclaireurs, qu’ils appellent anday (au pluriel, andayât), rôdent de tous côtés, observent les mouvements de l’ennemi, examinent ses positions et ses marches, et en informent leurs chefs.

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