INTRODUCTION
Dr. (Nicolas) Perron translation
PAR M. PERRON.
![[Décoration]](/illustrations/694c1eb61a8887ea.jpg)
Le Dâr-Ouadây[74], c’est-à-dire le pays du Ouadây, est encore moins connu que le Dârfour.
Lorsque l’on publia, il y a plusieurs années, un aperçu sur Tounbouctou, composé d’après des notions communiquées par un cheykh sur les contrées occidentales du Soudan, cette publication attira l’attention des géographes. Le travail que je présente aujourd’hui a, ce me semble, une importance plus grave, par les données qu’il offre aux voyageurs qui voudront tenter l’exploration surtout des centres orientaux de l’Afrique.
Il ressort de certains passages de ce voyage (et mes entretiens avec mon cheykh m’en ont fourni la confirmation) que les divisions du Soudan, admises par ses habitants, différent de celles qu’admettent les géographes d’Europe. J’ai cherché à déterminer, à force de questions, l’ordre successif de ces divisions, leurs rapports itinéraires, leurs rapports de distances et de positions, leurs limites et leurs étendues absolues et comparatives, et, sur les informations que j’ai recueillies, j’ai essayé de construire une sorte de plan du Soudan. J’y ai indiqué ce que m’a pu préciser mon cheykh El-Tounsy, c’est-à-dire ce qu’admettent les Soudaniens, comme divisions, dénominations, distances, etc. Mon cheykh, l’auteur de ce livre, pendant son voyage, a eu sans cesse occasion de voir et de questionner des marchands voyageurs, et surtout des négriers ou commerçants et chasseurs d’esclaves qui vingt fois ont porté leurs courses sur tous les points de la Soudanie ; et souvent il a reçu, de ces négriers, des notions et des récits utiles sur ces contrées et sur leurs habitants.
D’autre part, j’ai eu maintes fois occasion de rencontrer au Caire des Fôriens, des Ouadayens, des Barnâouyens, des Bâguirmiens, des hommes du Mandarah, de l’Afnau, et je me suis toujours empressé de m’informer d’eux des dispositions locales des contrées qu’ils avaient parcourues ou habitées dans le Soudan.
C’est de la mer de Coulzoum au golfe Arabique que part la vaste zone de terrain qui, s’allongeant vers l’ouest, représente le sol de la Soudanie, commençant au rivage où se trouve la pointe de Saouâken, et se terminant au Dâr-Mella, empire des Foullân ou Félâta, au sud-ouest du Dâr-Tounbouctou, et même aux limites ouest de la Sénégambie, c’est-à-dire qui s’étend depuis la mer Rouge jusqu’à l’océan Atlantique ; car une partie de la Sénégambie est considérée par les Soudaniens comme entrant dans le Dâr-Mella ; ils comptent comme étant du Dâr-Mella les Foûta, situés à la contrée est de la Sénégambie. Nous avons vu plus d’une fois, dans le voyage au Dârfour, le nom du faguyh ou cheykh Mâlik, désigné, comme Foullân de Foûta, par le terme de Foûtâouy ou originaire de Foûta.
Toutes les contrées situées au sud de la série des États musulmans font aussi partie intégrante de la Soudanie.
La limite sud-ouest de l’Abyssinie est aussi comptée, par les Sennâriens au moins, dans la composition du Soudan ; et toutes les peuplades qui occupent les régions sud-ouest du Sennâr, par delà le Fâz-Oglou, forment pour eux le Dâr-Noûbah. En Égypte, lorsqu’on désigne un esclave par la qualification de noûby, on veut dire qu’il est des peuplades qui habitent au delà du Sennâr méridional, c’est-à-dire du Dâr-Noûbah. Jamais on n’entend par noûby un esclave né dans le pays qu’on appelle communément Nubie. Dioclétien, sur la fin du IIIe siècle de l’ère chrétienne, engagea une peuplade noûby, les Nobades, à aller s’établir sur les frontières de l’Égypte ; de là l’origine du nom de Nubie donné à l’espace compris entre l’Égypte et l’île de Méroé. Avant cette époque, il n’y avait pas d’autre Nubie que celle de par delà le Sennâr. Ce nom de Noûba paraît venir du mot copte νούβ, or ; on trouve en effet, dans cette contrée, des sables aurifères.
Les peuplades madjoûs, c’est-à-dire idolâtres, ou non musulmanes, qui habitent les espaces situés au delà du Kordofâl, au sud, sont désignées par le nom général de Terjâouy ou Terdjâouy, c’est-à-dire Touroûdjien, ou individu du Dâr-Touroûdj. Terjâouy est le pluriel de Touroûdjy.
Au delà des limites sud du Dârfour, les Madjoûs, chez lesquels les Fôriens vont capturer des esclaves, sont appelés du nom général de Fertytes. Par delà le midi du Ouadây, les Madjoûs, décimés pour l’esclavage par les Ouadayens, sont compris sous la dénomination commune de Djounkharâouy, Djounkhariens, c’est-à-dire naturels du Dâr-Djenâkhérah. Enfin les idolâtres répandus au delà des confins méridionaux du Bâguirmeh et du Barnau, à la suite du Mandarah, ont reçu le nom de Kirdâouy, Kirdâouyens, habitants du Dâr-Kirdy.
Il est très-probable que les autres peuplades qui continuent cette zone méridionale de la Soudanie, au delà du midi de l’Adiguiz ou Aghadès, de l’Afnau, du Tounbouctou et du Mella, ont également des noms collectifs spéciaux ; mais notre cheykh les ignore. Il paraît aussi qu’une partie des contrées nord de la Guinée septentrionale est comptée par les habitants du Mella et du Tounbouctou comme partie de la Soudanie, et qu’ils poussent jusque-là leurs chasses aux esclaves.
D’autre part, les séries des monts que nos géographes désignent sur les cartes par le nom de Monts de la Lune, ne sont pas les limites de la Soudanie au sud. Notre cheykh a pénétré assez loin dans le Dâr-Fertyt ; il y a vu des cultures, des pays bien boisés, et de plus trois cours d’eau, dont un, au delà du Byna[75], du Schâla, du Goula, est une rivière assez étroite, le Bahr-Ada. Il a vu de nombreuses montagnes, mais placées à distance les unes des autres, un terrain inégal, rempli de courants d’eau temporaires ; mais jamais il n’a entendu parler d’une chaîne considérable qui portât un nom général, tel que celui de Monts de Coumr, que l’on a si maladroitement traduit par Monts de la Lune. Il ignore, du reste, où se limite la Soudanie au sud.
De ce que nous venons d’énoncer, il résulte qu’on peut considérer la vaste surface à laquelle on donne le nom de Soudan comme divisée en deux zones, l’une septentrionale, et que j’appellerai Soudan musulman, qui comprend les dix États que j’ai déjà énumérés dans le Voyage au Dârfour, et les tribus de Touârik et des Toubou ; l’autre méridionale, que je distinguerai par le nom de Soudan idolâtre, comprenant tous les Soudaniens madjoûs qui constituent la série des populations sur lesquelles le musulmanisme du Soudan septentrional lève, par la violence et comme par coupes régulières et annuelles, d’énormes impôts d’esclaves. Nous verrons, dans un chapitre de ce Voyage, comment s’exécutent ces expéditions cruelles, qu’aujourd’hui rien ne peut plus excuser, pas même la religion musulmane.
Il y a encore une division pour ainsi dire commerciale négrière, admise par les marchands des États barbaresques qui vont étendre leurs courses jusqu’au centre de l’Afrique. Ainsi, dit le cheykh dans un passage de son livre, les Tunisiens, les Ghadamsiens, les Fezzanais, ne considèrent comme véritable Soudan que l’Adiguiz, l’Afnau et le Tounbouctou. Les autres États, c’est-à-dire le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây, le Dârfour, le Kordofâl, le Sennâr, ne sont pas compris dans la dénomination de Soudan. La raison de cette exclusion est que les esclaves, comme les marchandises mêmes qui se trouvent dans ces six contrées de l’Est, sont de mauvaise nature et de mauvais usage. Dans la partie ouest, au contraire, les esclaves sont d’une nature plus belle, plus intelligente, et dès lors d’un débit plus lucratif. Ceux surtout qui viennent de l’Afnau ont une valeur supérieure, et sont préférés à tous.
Jadis le nom de Takroûr était appliqué aux seuls habitants de Barnau ; aujourd’hui il est appliqué à tous les habitants du Barnau proprement dit, du Mandarah, du Katakau, du Bâguirmeh et du Ouadây. (Voyez page 126 du Voyage au Dârfour.)
Presque tous les États de la Soudanie sont séparés entre eux par des espaces libres et sans habitants à demeure fixe. Les espaces qui sont entre le Ouadây et le Dârfour, entre le Ouadây et le Bâguirmeh, sont même sans peuplades errantes ; ces deux intervalles sont trop resserrés pour que des tribus viennent y prendre parfois station, ne fût-ce que momentanément. Elles craindraient d’être trop facilement surprises, trop souvent attaquées par les Ouadayens, ou les Fôriens, ou les Bâguirmiens, qui, tantôt séparément, tantôt d’un commun accord, pourraient les dépouiller sans peine, les exterminer peut-être. Bloquées entre les deux États, elles n’auraient aucun moyen d’échapper aux attaques et aux avides exigences de leurs agresseurs.
Il n’en est pas de même pour les plaines interposées, par exemple, entre le Barnau et l’Adiguiz, entre l’Adiguiz et l’Afnau. Ces plaines, ainsi que celles qui s’étendent à de grandes distances au nord de ces États et du Tounbouctou, sont constamment parcourues ou habitées, sur des espaces plus ou moins prolongés, par les Touârik, hordes inquiètes et avides, toujours en armes, toujours la lance en main et le bouclier au bras, toujours à l’affût des caravanes, qu’ils rançonnent, ou détroussent, ou pillent complétement, suivant qu’ils trouvent dans ces troupes voyageuses plus ou moins de nombre et de résistance.
Du côté du sud, des Félâta courent aussi les plaines à la piste des caravanes, et sont frères des Touârik pour l’audace, l’avidité, la brutalité sauvage. Selon le cheykh El-Tounsy, les Touârik ne sont pas d’origine arabe, ils descendent des Toubou ; la plupart sont scénites. Les Touârik, les Toubou et les Foullân représentent les Kurdes du Diâr-Bekr. J’ai vu au Caire un Ghadamsien ou habitant de la grande oasis de Ghadâmès, qui avait fait plusieurs fois le voyage de Ghadâmès à l’Adiguiz et à l’Afnau, et il m’a raconté, à moi et au cheykh El-Tounsy, que les Touârik sont répandus en tribus nomades extrêmement nombreuses sur tout le trajet des déserts qui séparent Ghadâmès de l’Afnau et de l’Adiguiz. Le nom des Touârik est prononcé partout Touâreg et Târgua.
Les Touârik, comme les Arabes de la presqu’île arabique, ont, les uns des tentes en étoffe faite de poil de chameaux, les autres des tentes en toile, et les autres des tentes en cuir. Ils ont une sorte de ville appelée Ghât, à environ vingt-cinq jours de Ghadâmès. Depuis plusieurs années ils se sont créé un roi pris parmi eux et dont la résidence est à Ghât. Les Félâta du Mella qui, dans leurs guerres de réforme, avaient pénétré jusqu’au delà du nord de l’Adiguiz et de l’Afnau, et avaient menacé de soumettre et de dominer une grande partie des Touârik, sont désormais entièrement expulsés des régions occupées par ces derniers, et les Touârik se sont rendus indépendants de toute domination étrangère.
Le faguyh Ilâly, de Ouârah, capitale du Ouadây, et que j’ai vu plusieurs fois au Caire en 1843, lorsqu’il y passa pour aller en pèlerinage à la Mekke, m’a donné, chez le cheykh El-Tounsy, quelques renseignements sur les Touârik. Le faguyh ou cheykh Ilâly demeure à Ouârah dans la maison même qu’habitait autrefois le cheykh El-Tounsy, avec deux cousins auxquels le cheykh en partant du Ouadây laissa cette maison, et qui l’ont encore pour résidence aujourd’hui.
Ilâly nous a donné aussi la plus grande partie des matériaux de l’essai de carte du Ouadây, c’est-à-dire presque tous les noms des villages ou bourgs, les noms et directions du Bahr-Iro ou rivière d’Iro depuis sa source aux monts Marrah jusqu’à sa marche à travers le Bâguirmeh, la direction du Châry, du Bahr-el-Fitry, du Bahr-Râched, de la rivière des Salamât, du Bahr-el-Abiad ou Rivière-Blanche dans le Barnau. Mais il n’a pu nous dire si ce Bahr-el-Abiad a quelque rapport avec le Nil-Blanc ou Fleuve-Blanc proprement dit ; il ne connaît pas le fleuve Misselâd. Toutes les fois que je répétais ce nom à Ilâly, comme appliqué à un fleuve de très-long cours, il me répondait : « Il n’y a pas de plus long cours d’eau, de plus long bahr dans notre Soudan que le Bahr-Iro qui dans un point reçoit le nom de rivière des Salamât, de plus large que le Châry, de plus rapide que le Bahr-el-Abiad du Barnau. » De là, je pencherais à croire que le fleuve Iro est le Misselâd de Browne. En un mot, Ilâly nous a fourni les noms et les rapports approximatifs d’au moins cent cinquante à deux cents localités inconnues pour nous.
Mais combien il nous a fallu de temps, de conversations, d’instances, de questions, de détours, pour obtenir du faguyh Ilâly les renseignements que nous désirions ! Ilâly, bien que plus communicatif que tous les Soudaniens que j’ai vus, esquivait imperturbablement les attaques de notre curiosité. Cette habitude est celle de tous les noirs du Soudan ; généralement ils ne veulent donner aucune indication sur leur pays. Sans le secours du cheykh El-Tounsy, je n’aurais rien obtenu. Or, un soir que nous nous étions régalés d’un excellent couscoucy chez le cheykh El-Tounsy, et que nous étions tous les trois en tête à tête, sans témoins étrangers, à quatre heures de nuit, je dis à Ilâly : — « Pourquoi donc répugnes-tu si fort à fournir au cheykh les renseignements qu’il désire avoir sur ton pays ? — C’est une chose qui nous est défendue sous peine de mort. — Comment ?... — Sans doute. Et si le sultan venait à savoir que je vous eusse parlé des routes et des pays du Ouadây, il me ferait tuer sans miséricorde. — Qui veux-tu qui aille dire à votre sultan que tu nous as indiqué quelques localités du Ouadây ? Ni le cheykh ni moi n’avons envie de voyager au Soudan. Et quand même l’envie nous en viendrait, nous nous garderions bien de parler de ce que tu nous aurais communiqué. — Je le crois. Mais, vous le savez, la peur... — N’aie aucune peur ; nous te promettons de ne jamais te trahir. — Je vous crois. Mais jurez-moi de ne jamais découvrir que c’est au faguyh Ilâly que vous aurez dû des indications sur le Ouadây, et je vous dirai ce que j’en sais, car j’ai beaucoup parcouru le Ouadây ; j’ai suivi les troupes du sultan, par la route de Ouârah à Ab-Sémin, dans deux expéditions contre le Bâguirmeh, dans une autre expédition chez les Arabes Bény-Salamât révoltés, dans deux expéditions au Dâr-Kirdy et au Dâr-Byna, pour les chasses aux esclaves. — Dans toutes ces courses-là, repris-je, alliez-vous à grandes journées ? — Non, jamais. On fait simplement, jour par jour, des étapes de cinq, de six, de huit heures, toujours en ligne droite ou à peu près, car notre pays est très-peuplé et très-facile à parcourir, et puis les étapes sont toujours les mêmes, toujours aux mêmes endroits. — Alors ceux qui suivent les expéditions, soit de guerre, soit de chasses aux esclaves, soit de commerce, doivent connaître... ? — Certainement. — Combien y a-t-il d’étapes dans les directions que tu as eu occasion de parcourir ? — Le plus grand nombre est dans la direction du nord au sud, car le Ouadây est d’environ un tiers plus long que large. — Touche-t-il immédiatement aux frontières du Dârfour et du Bâguirmeh ? — Non ; il y a, entre le Dârfour et nous, les Ouâdy d’Askéné et de Kelkel, du sud au nord. C’est une lisière bien boisée, assez étroite. L’ouâdy ou espace libre qui nous sépare du Bâguirmeh, est l’Ab-Ouardeh, également garni d’arbres ; sa largeur est plus que double de celle qui nous sépare du Dârfour. »
Ilâly, une fois mis en train, continua avec plaisir ses indications, et le cheykh écrivait les noms de localités, leurs rapports, leurs distances, etc. Mais nous parvenions difficilement à avoir les directions assez précises. Il semblait à Ilâly qu’il avait, dans tous ses voyages, toujours marché droit, ou à peu près, au nord ou au sud, à l’est ou à l’ouest, ou dans une des lignes intermédiaires à ces quatres points. C’est tout ce que nous pûmes savoir ; Ilâly non plus n’en savait pas davantage.
Ensuite nous causâmes du reste du Soudan. Et comme Ilâly était allé du côté de l’Afnau, au nord, il nous donna sur les Touârik quelques curieux renseignements, que voici, et que je ne trouve indiqués dans aucune des cartes géographiques que j’ai pu rencontrer en Égypte.
Au nord de l’Adiguiz, et presque vers ses limites, est la grande tribu Touârik des Keileiouï. Elle habite les montagnes et forme une population nombreuse et puissante. Un fragment de cette tribu occupe l’espace qui est entre le Barnau et l’Adiguiz.
Les Touârik véritables et primitifs, ou Touârik-Oullamouden, sont stationnés au-dessus du Tounbouktou et sur ses limites nord. C’est d’eux que se sont séparés les Oullamouden de l’est. Du reste, la puissante branche des Oullamouden a de nombreuses sous-tribus, riches en chameaux et en chevaux. Chacune de ces tribus forme, disait Ilâly, une masse d’une centaine de mille d’individus.
La seconde tribu après les Keileiouï, est celle des Keil-Giris. Entre ces deux tribus principales, est stationnée celle des Touârik-Adjdâlen, peuplade de marabouts. La tribu Touârik des Témez-Djedden est à l’est des contrées occupées par les Touârik (Dâr-el-Taouârik), au-dessus des Oullamouden de l’est.
La tribu des Yticen et celle des Keil-Giris ont le même langage. Les Yticen avaient d’abord la supériorité de force et de puissance ; mais cette supériorité passa ensuite entre les mains des Keil-Giris.
Les Toubou (et non pas Tibbou ou Toubbou) remplissent le même rôle que les Touârik ; ils sont disséminés aussi au nord de la Soudanie, mais du côté de l’est, principalement sur les routes qui sillonnent le désert, depuis le Fezzân jusqu’aux États du Barnau et du Ouadây. Nous verrons qu’ils lèvent un impôt ou droit de passage sur les caravanes qui traversent certaines de leurs tribus. Les Toubou-Réchad ou Toubou-Rechâdeh, c’est-à-dire Toubou des Rochers, sont ainsi désignés parce que leurs tribus sont dispersées à travers les monts qui précèdent, au sud-est, les limites du Fezzân, et que plusieurs habitent les cavernes de ces monts.
Quant aux subdivisions qui sont considérées comme des provinces de tel ou tel État, plusieurs d’entre elles occupent des positions différentes de celles où les placent les cartes géographiques même les plus récentes ; certaines désignations de peuplades sont aussi tout à fait nouvelles. Nous avons déjà vu des exemples de cela dans le Dârfour ; il en est de même pour le Dâr-Fertyt et pour le Dâr-Noûba. La plupart des tribus arabes qui avoisinent le Dârfour et le Ouadây étaient inconnues ; de même pour le Baradjaûb, le Dâr-Touroûdj et le Dâr-el-Djénâkhérah.
Le Mandarah, à ce que m’a assuré un Barnâouyen que je voyais souvent au Caire chez le sultan du Dârfour, et dont le portrait fait partie des figures de cet ouvrage, le Mandarah est traversé par le fleuve Sâry, qui mouille aussi les environs de Maçania, capitale ou birny du Bâguirmeh. D’après mon Barnâouyen, Sâry est le nom véritable du fleuve ; mais aujourd’hui on l’a corrompu en celui de Châry. Quant au nom de Tsad ou Tchad, appliqué sur nos cartes au grand lac situé au delà du Bâguirmeh et dans le Barnau, ce nom n’est pas connu de mon Barnâyouen, qui appelle le tout, c’est-à-dire le lac et le fleuve indistinctement, Bahr-Châry, mer et fleuve de Châry ; en Égypte Bahr signifie toujours le Nil. Le lac est appelé dans l’arabe du Barnau le Boheyreh, ou petite mer, il est navigable ; un grand nombre de barques le sillonnent constamment.
Les Barnâouyens sont intimement persuadés que leur pays est une terre de bénédictions. Cette foi repose sur une analogie ridicule qui pour eux est une démonstration incontestable. Ils prétendent que l’arche de Noé, après le déluge, se trouva à terre dans une de leurs provinces ; et la preuve, c’est que le mot Barnau, disent-ils, est évidemment composé des deux mots arabes barr et Nôh, ce qui signifie terre de Noé ; seulement, dans le mot Barnau ou Barno, on a adouci et abrégé les deux termes primitifs dont il est formé.
Au Barnau comme au Ouadây, au Dârfour et au Bâguirmeh, des gouverneurs qui portent le titre de mélik ou rois ont l’intendance et l’administration des provinces. Celui du Mandarah, en raison de la richesse et de l’importance de cette contrée, est un des personnages les plus élevés du Barnau, et a le titre de sultan. Il en est de même de celui du Katakau. Chacun d’eux représente assez bien un pacha gouvernant un État, une grande province, au nom de la cour de Constantinople ; chacun est nommé et investi de l’autorité qui lui est dévolue par le sultan souverain du Barnau. Le sultan du Katakau a sous ses ordres les cinq rois qui gouvernent les cinq provinces du Katakau ; et ces cinq rois donnent le nom de Birny, ou Capitale, aux chefs-lieux où ils ont leurs résidences royales. Un de ces cinq Birny est à Logon et est la résidence ordinaire du sultan du Katakau.
Le Kânum est gouverné par un Élifa, désignation qui n’est appliquée qu’au gouverneur de cette province. Ce fut l’Élifa du Kânum qui, lors de la terrible invasion de l’espèce de protestantisme armé des Foullân, sauva le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây et même le Dârfour, des dévastations des réformateurs et arrêta les progrès de ces audacieux conquérants. Du Dâr-Mella, les Foullân se ruèrent sur le Soudan oriental, et, conduits par un illuminé, menacèrent d’absorber les trois quarts de la Soudanie. Notre cheykh nous racontera cette guerre religieuse qui désola tant de contrées au moment même où les Wahabites soutenaient et promenaient aussi leur protestantisme, les armes à la main, dans les tribus et les populations de l’Arabie occidentale.
L’Adiguiz, l’Aghadès des géographes, est une province ou délimitation territoriale peu connue. Le lieu le plus considérable de cette partie du Soudan est appelé aussi Adiguiz. C’est à l’est de cette province que commence le Soudan commercial des habitants du Maghreb.
Après l’Adiguiz vient l’Afnau, contrée assez étendue et avec laquelle se fait une grande partie du commerce de Tunis et de Tripoli. L’Afnau et l’Adiguiz, à peine indiqués dans beaucoup de cartes, sont fréquentés par la plupart des caravanes du Maghreb. L’Afnau surtout est constamment en relations de commerce avec Tunis. Les trois villes principales de cette contrée sont Hauça, Kechnah et Noufeh, dont les noms sont aussi ceux des trois grandes divisions du pays. L’Afnau est la région appelée, par la géographie européenne, Haoussa, nom que personne des Soudaniens et des Mogrébins que j’ai pu voir et consulter en Égypte, ne connaît que comme le nom de la capitale de l’Afnau ; ils ne le connaissent point du tout comme nom d’un État.
Quant au Dâr-Tounbouctou, je n’ai pas besoin d’en parler. Il commence à être connu, surtout par le nom de sa ville capitale, Tounbouctou.
Le Dâr-Mella ou Dâr-El-Foullân a une étendue très-considérable. Les Foullân ou Félâta de l’est du Dâr-Mella, me dit mon cheykh, ont la tête grosse, le front court et saillant, la bouche largement ouverte, la face large. Mais ceux du côté de l’ouest, et surtout du nord-ouest du Mella, ont la figure et la tête assez régulières.
Depuis le Dârfour principalement, jusqu’à la Sénégambie, on trouve des Foullân ou Félâta disséminés et établis de tous côtés en stations ou en peuplades plus ou moins nombreuses, soit fixes, soit nomades, mais surtout dans les deux tiers ouest des régions situées au delà des limites méridionales des États du Soudan musulman. Ils sont là comme le pendant des Touârik et des Toubou. En un mot, dans tout le Soudan, jusqu’au Kordofâl inclusivement, on rencontre des Félâta. A compter du Dârfour, où ils ont quelques stations fixes, telle que celle qui occupe l’interruption de la chaîne des monts Marrah, ils sont nombreux dans chaque État. La guerre de la réforme les a semés sur toute la surface du Soudan islamique.
Au Dârfour et au Ouadây, le cheykh El-Tounsy a vu des Foullân arrivés aux premiers emplois du gouvernement. Dans le voyage au Dârfour, nous avons remarqué le faguyh Mâlik de Foûta, jouissant d’une influence extraordinaire auprès du sultan. D’autre part, les émotions de terreur et même d’admiration qu’ont éveillées les courses belliqueuses des Foullân, ont pour ainsi dire attaché au nom de ces sauvages une idée de terreur, quelque chose de merveilleux, qui les a conduits aussi à s’emparer de la puissance de la sorcellerie, de la magie, contre les peuplades du Soudan ; sous ce rapport ils sont en possession de tout ce qui peut imposer et en imposer à des peuples ignorants, superstitieux, craintifs, et qu’un signe de main jette dans l’extrême de l’épouvante, ou de l’étonnement, ou de l’admiration.
Disons maintenant quelques mots sur l’essai de carte du Ouadây ajoutée à ce Voyage.
J’ai suivi pour la construction de cette carte la même marche que pour celle du Dârfour. Les distances sont appréciées approximativement. J’ai cru pouvoir admettre pour chaque journée, l’une dans l’autre, six lieues communes et un quart. C’est là tout ce que font les caravanes, moyennement, pendant un certain nombre de jours. Parfois elles parcourent dans deux, trois ou quatre jours, plus de vingt-cinq lieues ; mais si l’on considère que les voyageurs Soudaniens en caravanes, arabes ou non arabes, comptent, dans la somme des distances évaluées par une somme de journées, même les jours de repos, et que, par exemple, dans quinze ou vingt jours de voyage, ils ont fait peut-être quatre ou cinq jours de halte, on verra que l’approximation que j’ai adoptée pour représenter géographiquement mes distances, est dans des termes très-voisins de la vérité.
La longueur du Ouadây, à partir du nord au sud, est d’environ trente journées, et la largeur, c’est-à-dire l’étendue de l’est à l’ouest, est d’environ vingt jours. Sa largeur terminale, du côté du nord, est sensiblement moins considérable que celle de l’extrémité sud. La surface du Ouadây est, comparativement, bien mieux garnie d’habitants que la surface du Dârfour.
Excepté du côté de l’est, le Ouadây est environné de tribus d’Arabes demi-nomades qui ne reconnaissent pas l’autorité absolue du sultan ouadayen. Leurs relations avec ce sultan sont entièrement semblables à celles qu’ont avec le sultan Fôrien les tribus d’Arabes des environs du Dârfour. Les Bény-Bideyât, bédouins errants, à deux ou trois jours de distance des frontières nord du Ouadây, ne sont point d’origine arabe ; ils ont les habitudes et le genre de vie des Arabes, mais ils n’en ont pas le langage.
Le Ouadây est encore appelé Ouadadây, Bargau et Dâr-Séleîh. Cette dernière dénomination est la plus employée dans tout le Soudan. Celle de Ouadây, et surtout celle de Ouadadây, est la plus communément usitée après celle de Dâr-Séleîh, et les Oudayens ne nomment presque jamais leur pays que Ouadadây ; très-rarement ils se servent du nom de Bargau ; cette dénomination n’a cours que dans quelques contrées du Soudan.
Les divisions administratives principales du Ouadây sont fixées selon les positions géographiques. Il y a cinq grandes divisions premières : la province du Nord, celle de l’Est, celle de l’Ouest, celle du Botayha ou Petit-Pays-Bas, et celle du Batha ou Pays-Bas.
Les gouverneurs des provinces portent le nom d’aguîd (au pluriel agada) et ont le titre de mélik ou roi. L’aguîd El-Ryh ou de la province du Vent, c’est-à-dire du vent du nord, gouverne la province du Nord. L’aguîd du Sabâh ou Est gouverne, comme le nom l’indique, celle de l’Est, dont l’extrême frontière est presque entièrement habitée par des Maçâlyt, qui y forment une population nombreuse. L’Aguîd du Gharb ou de l’Ouest gouverne la province de l’Ouest. L’aguîd El-Batha ou du Pays-Bas administre l’espace central compris depuis le Batha jusqu’à l’extrémité du sud. Enfin l’aguîd du Botayha administre la contrée qui s’étend, au centre du Ouadây, depuis le Batha jusqu’à la vallée proprement appelée Botayha.
Batha et Botayha son diminutif sont les noms spéciaux de deux longues et larges vallées, ou bas terrains, qui courent de l’est à l’ouest et partagent le Dâr-Séleîh en y figurant trois zones d’étendues inégales.
Le bas-fond proprement dit du Botayha est un lit de beau sable blanc, bordé de chaque côté d’une rangée d’arbres qui le suit dans toute sa longueur. Ce lit sablonneux et inculte a une largeur de presque une demi-heure de marche, et s’étend en ligne presque droite. Pendant et après la saison des pluies il est couvert d’eau, et à mesure que cette eau diminue, elle devient d’une limpidité parfaite et laisse briller les sables sur lesquels elle se promène. Selon le cheykh El-Tounsy, très-rarement cette eau se tarit ; il en reste toute l’année un ruisseau qui coule très-lentement. La rivière des Bény-Râched se dessèche parfois complétement ; l’eau s’infiltre en partie dans les sables et en partie s’évapore. En hiver, le courant est peu abondant, car, d’après la distribution des saisons de l’année au Ouadây, l’été, qui est l’époque des pluies, vient immédiatement après l’hiver, ce qui donne aux saisons l’ordre suivant : hiver, été, automne, printemps.
Pendant les fortes chaleurs, l’eau est dans sa plus grande abondance ; quand arrive le printemps, et surtout l’hiver, la température médiocre de l’atmosphère ne provoque qu’une évaporation assez lente des eaux qui restent.
Deux lignes d’arbres limitent le Botayha au sud et au nord ; au delà, on entre immédiatement dans les campagnes cultivées. Après une demi-heure de trajet vers le sud, sont les Kachméreh, peuplade nombreuse répandue dans une foule de villages, parmi lesquels est le village d’Am-Kharrôubeh, qui pourrait fournir près de cinq cents hommes en état de porter les armes, et qui fut le lieu de résidence du cheykh El-Tounsy pendant plusieurs mois.
Le Batha est au sud du Botayha, à six ou sept jours de marche, c’est-à-dire environ 40 à 45 lieues communes. La vallée a la même disposition et à peu près la même longueur et la même largeur que celle du Botayha. Mais les eaux du Batha sont beaucoup plus abondantes et ne se dessèchent jamais entièrement. Pendant et après les pluies, les eaux, dans la vallée du Batha et dans celle du Botayha, s’accumulent de manière à se présenter comme deux énormes courants qui ont l’aspect de deux larges rivières. Alors les peuplades situées au delà de leurs bords méridionaux se constituent souvent en état de révolte, jusqu’à l’époque où ces inondations pluviales, diminuées, ne peuvent plus leur servir de rempart. Du Batha se détache la rivière ou bahr El-Fitry.
Outre les principaux gouverneurs de provinces dont nous avons parlé tout à l’heure, il y a quelques mélik ou rois d’un rang secondaire, qui administrent en particulier certaines contrées restreintes ou districts, certaines peuplades, ou certains cantons. La plupart de ces mélik relèvent immédiatement de l’aguîd de la province dans la circonscription de laquelle ils sont enclavés.
Les tribus arabes extra-limitrophes sont aussi, jusqu’à un certain point, en relation administrative avec l’aguîd le plus près des lieux où elles sont généralement stationnées. Car tous les ans le sultan envoie demander à ces Arabes une sorte de droit de protection, ou d’aubaine, qui est plus ou moins à l’arbitraire des tribus, et qui, pour cela, est parfois refusé nettement. Les Béni-Guéâteneh et les Bény-Zébédeh sont presque sous l’administration du gouverneur du Gharb.
Les Kachméreh ont leur mélik qui relève de l’aguîd du Botayha. Les Djénâkhérah de l’intérieur du Ouadây, qui sont des esclaves primitivement attachés au service du sultan, et qui ensuite ont été rassemblés en une sorte de corps, comme les Abydyéh du sultan Fôrien, sont sous l’intendance d’un mélik qui gouverne à peu près comme province les nombreux villages que ces esclaves occupent entre Ouârah et le Gharb. Au nord de l’espace habité par ces Djénâkhérah, est une contrée montagneuse, bien peuplée, gouvernée aussi par un mélik qu’on désigne spécialement par le nom de mélik El-Djébâl ou roi des Monts, et qui paraît relever plus directement du souverain du Ouadây que de l’aguîd du Nord.
Les Koûka, les Koudkous, les Bygo, les Dâdjo, les Maûbeih, les Birguid, les Heimât, les Bendalah, les Fitry, du côté du sud et de l’ouest ; les Berty, les Mymeh, les Guimir, les Mesmédjeh, les Madago, les Bélâleh, une station de Dâdjo, les Héleilât, au nord ; les Maçâlyt, à l’est ; les Mesmédjeh du Botayha, les Ab-Béker, les Merfeh, ont chacun un mélik ou roi. Les tribus arabes, même celles qui sont en tout ou en partie sur le territoire du Ouadây, telles que les tribus des Salamât, des Djéâteneh et des Râched, sont sous l’administration d’un cheykh qui relève plus ou moins directement de l’aguîd le plus voisin de leur lieu de séjour. Les Fitry sont régis par cinq rois, dont un a la haute main sur les autres. Sa résidence est à Yâoua.
Chaque roi dans la circonscription de son fief, quoique sous la juridiction d’un gouverneur, est un vassal du sultan ouadayen, mais un vassal presque despote absolu, un tyran de détail, mais un tyran qui se considère comme un haut, puissant et révérendissime seigneur. Les aguîd ont le droit d’ordre et de défense, comme disent les Arabes, chacun sur sa province, sur les rois qui s’y trouvent comme sur les sujets.
Les Koûka qui sont vers les limites nord-est du Fitry sont une tribu détachée depuis longtemps des Koûka situés au sud-est du Ouadây. Cette séparation, m’a dit Ilâly, eut lieu à la suite d’une querelle violente. Cette sorte de tribu se voyant menacée par les autres Koûka, alla se plaindre au sultan, qui, pour couper court à toute dissension, confina les plaignants au sud-ouest du gouvernement ou département du Batha, où ils sont restés dès lors à demeure fixe.
Les Koûka qui peuplent si abondamment l’angle sud-est du Dâr-Séleîh sont, par origine, une tribu des Djénâkhérah, chez lesquels ils forment encore une population nombreuse et célèbre par la beauté de ses femmes. Toutes les jeunes filles que les Ouadayens enlevaient autrefois aux Koûka, dans les chasses ou expéditions faites chez les Djénâkhérah, étaient pour le harem du sultan. A une époque oubliée maintenant, on conseilla au souverain du Ouadây d’expédier une grande chasse aux esclaves chez les Koûka Djénâkhériens idolâtres, d’y prendre une masse considérable de filles, de femmes, d’hommes, d’enfants, de familles, et de transplanter le tout dans la contrée sud du Ouadây, afin d’avoir plus facilement de quoi fournir annuellement de jeunes filles, soit comme femmes légitimes, soit comme concubines, le harem du sultan. Le conseil fut accueilli et suivi. C’est depuis ce temps qu’un aguîd ou gouverneur établi, outre le roi, au Dâr-Koûka ouadayen, envoie tous les ans, pour le harem du sultan, les plus belles filles du Koûka. Ces filles n’ont jamais plus de dix à quatorze ans, et souvent l’envoi annuel de ce genre d’impôt personnel va jusqu’à soixante, cent, et même cent cinquante vierges.
Le sultan du Ouadây a sa résidence à Ouarâh, ville peu considérable dont le cheykh El-Tounsy m’a donné le plan. Ouârah est environnée de montagnes qui lui forment un mur naturel et la constituent presque en citadelle.
Il résulterait des évaluations de distances que m’a fournies mon cheykh, une position approchée de Ouârah vers le 13° de latitude et vers le 21° ou le 22° de longitude. Cette ville ne doit pas être située très-loin du Dâr-Tâmah ; car dans une guerre entreprise contre les Tâmiens, l’armée ouadayenne, comme nous le raconterons, passa, en cinq jours, des environs de Ouârah sur le territoire du Tâmah.
Le Dâr-Tâmah, qui est généralement sous la protection du sultan Fôrien, et qui plusieurs fois tomba sous la dépendance du souverain du Ouadây, est un pays hérissé de montagnes, entrecoupé de terrains cultivés. La principale montagne est le mont Tâmah, sur le sommet duquel est la résidence du roi des Tâmiens.
Ouârah est partagée, du nord au sud, par une longue rue qui s’élargit en une place spacieuse appelée le Fâcher[76], devant la demeure du sultan. La ville elle-même est dite aussi le Fâcher, non pas comme nom spécial, mais comme nom donné à tout endroit où le sultan fixe son séjour. Cette dénomination de Fâcher est encore appliquée à la demeure ou palais du sultan ; mais, hors de Ouârah, on entend par Fâcher la ville même.
Au Bâguirmeh, au Barnau et aussi dans quelques provinces, comme le Katakau, le mot fâcher est remplacé par le mot birny. Ainsi, par le birny du Bâguirmeh on entend le lieu où réside le sultan ; et tout lieu où le sultan transférerait sa résidence prendrait immédiatement la qualification de birny. Depuis longtemps le birny du Bâguirmeh est Maçania[77], auprès de laquelle passe le Châry. Maçania est le nom donné à la ville par ses habitants ; les Bâguirmiens du reste du Bâguirmeh la désignent par le nom de Karnak. Quant à l’appellation Maçania, je la transcris telle que l’ai entendu prononcer, au Caire, par quelques Ouadayens qui plusieurs fois étaient allés au birny du Bâguirmeh. Près de Maçania, appelée encore Meito, le Châry a une largeur extraordinaire, et même avant que ce fleuve arrive au Bâguirmeh, sa largeur, m’a dit le faguyh Ilâly, est de toute la portée de la vue ; d’un bord, on aperçoit à peine un individu sur le bord opposé. On sait, d’ailleurs, par les relations de voyages que, dans certains endroits, et même à l’époque des basses eaux, la largeur de ce fleuve est de 600 mètres. Le Châry a sa source dans les montagnes du Mandarah ; il court du sud au nord, et se verse dans le grand lac Châry.
Le faguyh Ilâly m’a assuré et répété maintes fois que l’Iro prend le nom de Bahr-Salamât quand il traverse le pays occupé par les Arabes Salamât ; mais que, par ce nom, l’on ne veut indiquer que la partie de l’Iro qui abreuve les Salamât, et non une rivière spéciale. Il en est de même du Bahr Am-Teîmân. Du reste, l’Iro est un immense cours d’eau qui, par époques, a une grande profondeur. Il décrit dans le Dâr-Goula un arc de cercle très-étendu. Le Bahr-Râched ou rivière des Bény-Râched trace aussi dans sa marche un arc de cercle.
Une remarque importante à faire ici, et dont doivent tenir compte les voyageurs, c’est que, excepté le Châry, il n’y a pas un cours d’eau qui ait toute l’année une existence permanente et reconnaissable. L’Iro lui-même, qui prend sa source à Ozoûm, à l’extrémité sud de la chaîne des monts Marrah, dans le Dârfour, et qui a un trajet si long et si varié, un lit si plein, si riche, si exubérant après les pluies, perd ensuite ses eaux, entièrement, dans une grande partie de son cours. A certaines époques de l’année, on est donc exposé, dans une exploration, à nier l’existence d’un fleuve, d’une rivière, qui a une existence intermittente, qui s’est desséché sur quelques points et pour quelque temps. L’Iro, et à plus forte raison les autres cours d’eau plus faibles que lui, restent, pendant une partie de l’année, sans avoir d’embouchure ; ils se perdent en route et meurent dans les terres desséchées et dans les sables. Les autres cours ont la même fin. Du reste, après avoir quitté le Ouadây et être arrivé au sud du Dâr-Goula, l’Iro diminue d’abondance peu à peu, et cette diminution, produite par les pertes d’eau que fait le fleuve dans les terres altérées et demi-sablonneuses qu’il parcourt ensuite, n’est plus, sur la fin de son trajet, qu’un mince courant qui s’efface bientôt. En un mot, tous ces cours d’eau sont de véritables torrents qui ne durent qu’un temps de l’année.
C’est probablement à cela qu’il faut attribuer les assertions diverses des géographes sur l’existence et la non-existence du Misselâd ou Iro, du bahr El-Ghazâl, du bahr El-Fitry, etc. L’Iro, le bahr El-Ghazâl et plusieurs autres cours et torrents ont, à ce qu’il paraît, dans leurs époques d’intumescence, leurs embouchures dans le grand lac Châry.
Au Dâr-Heimât, la rivière d’Am-Teîmân, gonflée par les pluies, inonde la contrée, à la manière du Nil en Égypte, et immédiatement après la retraite des eaux ou l’imbibition dans le sol, on sème sur les terres encore molles.
La Rivière-Blanche ou bahr El-Abiad, entre le Katakau et le Barnau proprement dit, a sa marche du sud au nord, et va se déverser avec l’Yéo dans le lac Châry. Elle a un lit étroit, à peu près comme le canal du Caire ; mais le cours en est extrêmement rapide.
Toutes ces informations recueillies, par le cheykh El-Tounsy et moi, de plusieurs individus du Soudan, ont dû trouver leur place ici, comme n’étant pas indiquées dans le voyage au Ouadây. Ce sont autant de points propres à provoquer et guider les recherches des voyageurs européens qui auront, les premiers, le bonheur et l’honneur de voir ces contrées encore vierges pour les explorateurs, ce monde central de l’Afrique, fermé depuis tant de siècles : entreprise hérissée de mille dangers pour qui ne saurait pas se préparer à un voyage aussi curieux, aussi important, par quelques années de travail, par d’assez longues études de la langue arabe, et ne contracterait pas les habitudes de toute nature indispensables au succès de ces excursions[78].
Qui n’aura pas le viatique sacré de la langue arabe, la langue sacrée des musulmans, qui ne se résoudra pas à se musulmaniser, comme moyen de sauf-conduit, qui ne se décidera pas à se donner les apparences de crédulité, de croyances, de sauvagerie même des musulmans du Soudan, ne doit pas songer à se mettre en route ; qu’il reste chez lui. Même les derniers voyages, ceux du major Denham au Mandarah, sont minces de résultats. On voyage mal avec des habits rouges anglais. Il faut la blouse du Fôrien, du Ouadayen, pour courir dans le Dârfour et le Ouadây ; il faut se brunir le teint jusqu’au bronze foncé, pour ne pas choquer trop rudement l’œil d’hommes noirs comme du charbon ; il faut séjourner quelques saisons de suite à Kôbeih, à Tendelty, à Ouârah, pour s’y lier avec des naturels du pays, avec des marchands, des négriers, des chasseurs d’esclaves ; il faut tout cela, et, par conséquent, il faut sauter à pieds joints sur nombre de nos répugnances européennes (n’en déplaise à qui que ce soit), si vous voulez suivre un voyageur indigène, un expéditionnaire ou chasseur aux esclaves, jusqu’aux limites sud peut-être du Fertyt, jusque peut-être au delà des Djénâkhérah idolâtres ; si enfin vous voulez savoir où sont les extrémités méridionales du Soudan, ce que sont et où sont ces monts de Coumr que l’on appelle Monts de la Lune. De plus, d’immenses intérêts de commerce et de civilisation sont à étudier dans le voyage du Soudan. Quelle magnifique gloire pour le patient et courageux voyageur, l’observateur calme et éclairé, qui sacrifiera six, huit, peut être dix ans de sa vie à se bien préparer à son excursion, et à explorer lentement, pour ainsi dire pas à pas, cette Afrique centrale encore ignorée ! Et puis, il y a à chercher les moyens d’effacer de dessus la terre ces voies de souffrances et de hontes, par lesquelles on traîne chaque année tant de milliers d’esclaves, c’est-à-dire tant de chair humaine à vendre sur les marchés, ou bien à laisser morte en pâture aux bêtes féroces des déserts. Il y a à introduire peu à peu, dans l’intérieur du Soudan, de nouveaux goûts, de nouveaux besoins, afin de substituer de nouvelles relations commerciales au commerce des esclaves, afin de ne pas laisser enfouir dans le Soudan des masses de numéraire européen, masses énormes qui dorment là sans profit, même pour leurs propriétaires. Il est impossible, dit-on, de se figurer quelle quantité de grosse monnaie d’argent est enterrée dans ces contrées ; là, tout le monde enfouit ces pièces d’argent, tout le monde cherche à en avoir pour les enfouir. Nous verrons plus loin qu’à la prise du trésor d’un sultan, on trouva un cabinet presque entièrement rempli de ces monnaies.
Que l’on travaille, que l’on réussisse à éveiller le goût de l’industrie, ou au moins d’abord à faire naître des besoins nouveaux dans la Soudanie, et on en exportera des masses d’or, qui se répandront ensuite, sous mille formes différentes, et dans le monde européen et dans le monde africain. Car, il est bon de le savoir, 12 à 15 millions en or natif sortent annuellement du Soudan, pour s’embarquer sur les navires européens qui touchent aux côtes occidentales de l’Afrique ; 20 à 30 autres millions, encore en or natif, traversent tous les ans les sables du Sahra pour venir sur les rives septentrionales de la Mauritanie, et s’en aller de là, par mer, du côté de la Turquie, de la Grèce, de l’Asie-Mineure, de la Syrie, et pénétrer jusqu’en Perse et dans les Indes. Il y a environ quarante ans, il s’en importait au Maroc seulement pour plus de 60 millions, dont la plus grande partie était de la poudre d’or. En 1590, le Dâr-Tounbouctou payait au Maroc un tribut annuel de 60 quintaux d’or. Tout cela peut s’écouler en Europe, si l’Europe est assez habile, assez généreuse, pour faire pénétrer graduellement son industrie en Afrique. Mais qu’on le sache bien, il faut, avec ces pensées d’industrie, des idées de bien moral et de civilisation ; car l’expérience est là pour témoigner que les seules relations commerciales ne suffisent pas. L’Angleterre en a donné la preuve ; elle n’a travaillé, sur les côtes de l’Afrique, qu’à faire du commerce ; et les vues exclusives de commerce poussent à l’avidité, par suite à l’égoïsme, à la ruse, à la déloyauté, même aux procédés brutaux. Alors, insensiblement, ces relations s’affaiblissent, et, avec le temps, finissent par mourir.
« Les Anglais, dit M. Mac-Queen, n’ont rien fait, dans leurs rapports avec les côtes de l’Afrique, pour le bien de l’Afrique ; rien fait pour chercher à établir des communications utiles à la civilisation des peuplades, même les plus développées et les plus intelligentes des bords et du centre de l’Afrique. »
Que la France profite de cet avis ; elle sait, aujourd’hui, rattacher à des calculs d’intérêts matériels des pensées et des vues civilisatrices. Maîtresse de l’Algérie, tenant en respect, sous sa férule, le Maroc bâillonné, elle pourra bientôt songer à l’intérieur du Soudan, songer à y faire passer des hommes capables qui, à la suite des caravanes, commencent de généreuses et pacifiques explorations. Il ne sera pas dit, nous l’espérons, que la France aura fait la conquête d’Alger pour le seul plaisir de la conquête d’une province, pour avoir un bout de terre de plus, mais bien pour servir aussi à des vues providentielles, au développement et à la civilisation de l’Afrique, des États de la rive septentrionale d’abord, et ensuite de la Soudanie : œuvre longue, sans doute ! Mais qu’importe ? Gloire à qui la commencera, et à qui saura la parfaire !
Si les voies commerciales sont les plus simples pour entreprendre l’éducation des peuples de la Soudanie, il faut savoir d’abord ce qui plaît à ces noirs, quels objets leur conviennent, afin de les leur porter. Il y a lieu d’espérer que, par l’œuvre active de la France, la civilisation, après avoir germé et s’être répandue dans l’Algérie, suivra les caravanes commerçantes qui franchissent les longs sables du Sahra et traversent les petites huttes de Ghadâmès, du Fezzân, les tribus scénites des Toubou et des Touârik, et pénétrera jusqu’aux centres du Soudan, jusqu’à ses limites les plus éloignées et les plus inconnues.
L’Algérie se calme, se pacifie ; les indigènes commencent à avoir confiance en nous, à chercher la satisfaction de leurs intérêts dans les relations pacifiques. Dès lors, la guerre doit bientôt se taire, étouffer sa voix brutale, et rendre les bras nécessaires à la culture des terres, à la construction des routes, des villages et des villes. Il n’est pas loin le jour où des musulmans penseront à aller, comme Français et comme marchands, explorer les contrées de la Soudanie, et pousseront leurs pérégrinations commerciales jusque par delà les anciens Garamantes, jusque dans l’Éthiopie intérieure.
Mais, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, il est nécessaire, pour établir ces relations, pour faire de l’Algérie un entrepôt et un comptoir de commerce et aussi une voie de transit de civilisation, il est nécessaire de connaître ce qui plaît à ces peuples enfants de la Soudanie ; les hochets, les grigris qui les ravissent d’aise, chatouillent leur coquetterie et leurs goûts encore puérils. Et ces hochets, ces grigris, seront les premiers moyens qui serviront à relier le Soudan et l’Algérie. Les joujoux des enfants se changent peu à peu en instruments d’œuvres plus sérieuses ; les enfants deviennent hommes. Plus tard, à ces hommes, on ouvrira les sentiers du Seigneur, et la voix du Précurseur criera dans le désert : Vox clamantis in deserto : Aperite vias Domini, et rectas facite semitas ejus.
Les musulmans de l’Afrique française, en portant aux noirs de la Soudanie les produits industriels qu’aiment ces peuples encore presque au berceau, leur parleront d’une nation que Dieu a envoyée pour eux sur la terre d’Afrique, nation d’élite qui, heureuse de donner à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, communie sous toutes les espèces avec le monde entier, parce qu’elle est la grande basilique, le sanctuaire où la sainte table est ouverte à tous les hommes, et où tous reçoivent le pain de la vie, le vin de l’intelligence, le sel de la sagesse.
Par une suite nécessaire des essais d’éducation sur le littoral du nord de l’Afrique et sur la Soudanie, on détruira, et d’intention et de fait, le commerce des esclaves. On forcera les maîtres du pays à avoir pour ces victimes le respect dû à des créatures du Dieu de miséricorde, à des hommes, enfin, à rougir du mépris qu’ils ont pour ces malheureux enlevés tous les ans par pillages et par coupes réglées comme les coupes des forêts, pour en faire des troupeaux et les vendre aux autres pays de l’islamisme ! Ce commerce, un des ulcères du mahométisme, est depuis longtemps sous la réprobation des nations européennes les plus éclairées. Du reste, déjà Mohammed-Aly, en frappant de droits élevés l’importation des esclaves en Égypte, a cherché à entraver autant qu’il l’a pu ce trafic déshonorant, quoique consacré par la religion et les mœurs.
Je sais bien qu’un bon nombre, que la majorité, si l’on veut, des esclaves vendus hors du Soudan sont presque considérés, par leurs maîtres, comme de nouveaux membres des familles au service desquelles ils sont attachés, par cela même qu’ils deviennent une possession de ces familles. On allègue en effet pour excuse du mal, pour donner le change sur l’appréciation d’un acte aussi coupable et aussi avilissant, que les esclaves mis en domesticité ont un sort plus heureux qu’ils n’auraient jamais pu l’espérer dans leur pays. Singulière façon de s’absoudre d’un crime !
Eh quoi ! ne sait-on donc pas combien de milliers de ces esclaves, hommes, femmes, enfants, perdent la vie, pour quelques centaines qui finissent par arriver en Égypte, au Maghreb, à Constantinople, dans toutes les contrées où respirent des musulmans gouvernés par des musulmans ? Il en meurt des milliers dans les ghazouah ou chasses qu’on dirige sur eux pour les capturer ; des milliers dans les premiers trajets qu’ils sont obligés de parcourir pour arriver dans les pays de leurs ravisseurs ; des milliers pour s’acclimater dans ces pays et s’habituer à un nouveau régime de vie, à des travaux inaccoutumés ; des milliers pour fournir quelques eunuques ; des milliers pour sortir du Soudan et traverser à pied les énormes déserts du Sahra ; des milliers pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de l’Asie-Mineure, de la Turquie, de la Perse. Les femmes esclaves surtout meurent presque toutes à un âge peu avancé. Négresses ou Abyssiniennes, elles atteignent rarement quarante ans. A vingt ans elles sont déjà vieillies ; car souvent, depuis l’âge de huit ou dix années, elles servent au concubinage musulman. Et de tous les enfants qui naissent de ces concubines, combien en reste-t-il ? Et de ceux qui survivent, combien peu échappent aux maladies scrofuleuses !
Grâce à Dieu ! les deux nations qui ont la haute voix dans le monde, qui, en raison de leur supériorité, l’une d’intelligence et de morale, l’autre d’industrie, la France et l’Angleterre, ont pris et ont dû prendre la police des nations arriérées, ont commencé à museler le commerce des esclaves. Sur la Méditerranée, ce trafic est réduit à des proportions minimes, c’est-à-dire qu’à peine quelques bâtiments traversent cette mer, transportant des hommes, des femmes et des enfants à vendre ; mais un assez grand nombre s’échappe par la mer Rouge, et le commerce par terre a encore une activité dévorante.
Le paganisme n’existe plus ou presque plus. Pourquoi l’esclavage, qui en était une des faces, et la plus caractéristique, existerait-il encore pour longtemps ? Comment Mahomet a-t-il conservé cette triste pratique ? N’a-t-il donc pas vu que l’esclavage n’était un fait logique que dans la religion de l’Olympe ? Mahomet, qui a voulu abattre le polythéisme et proclamer l’unité de Dieu, ne s’est pas aperçu qu’il fallait tout d’abord détruire l’esclavage du paganisme. En reconnaissant et proclamant l’unité de Dieu, il fallait reconnaître aussi l’unité de la création et l’unité de la famille humaine, issue d’un seul Père, d’un seul sang et de la main de Dieu.
PERRON.
Caire, juillet 1845.
Nota. Les mots et passages qui, dans ce Voyage, sont enfermés entre deux parenthèses, sont presque toujours ou des explications de ma part, ou des indications reçues oralement du cheykh El-Tounsy, et dès lors en dehors du texte original arabe. Parfois, mais rarement, j’ai aussi ajouté quelques mots de plus que ce qu’il y a dans le texte, afin de rendre plus explicite l’intention ou la pensée de l’auteur. Dès que je le pourrai, d’ailleurs, je publierai l’original arabe. Celui du Voyage au Dârfour est publié.
Il aurait été curieux de joindre aux diverses dénominations locales citées dans ce Voyage et dans le Voyage au Dârfour, les dénominations correspondantes anciennes, grecques et romaines, d’indiquer en raccourci les courses immenses qu’ont faites les Romains dans la Soudanie ; mais ce travail, que j’avais commencé, se trouve exécuté dans la Géographie ancienne des États barbaresques, d’après l’allemand de Mannert, par L. Marcus et Duesberg (Paris, 1842 ; un volume). Malgré les différences que présentent les noms des localités, on se reconnaîtra facilement ; il y a quelques contradictions entre les données de notre relation et les données consignées dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg. On verra, par exemple, que le fleuve Châry, que ces auteurs font courir du nord-ouest au sud-est, court, d’après mes informations, du sud au nord-nord-est. Mais ces différences sont extrêmement peu nombreuses.
On remarquera aussi, dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg, des appréciations de distances par jours de marche, presque entièrement semblables à celles que nous indiquons et conformes aux marches actuelles des caravanes. Telle est, par exemple, l’évaluation du temps que mirent, selon eux, Julius Maternus et Septimius Flaccus, avec leurs troupes, pour aller du pays des Garamantes ou Phazanie, le Fezzân actuel, par Ouârah, le Dârfour et le Dâr-Noûbah, jusqu’au Faz-Oglou. Cette évaluation, prise en masse, est en analogie remarquable avec les notions sommaires qu’offre à cet égard notre Voyage.
VOYAGE AU OUADÂY OU DÂR-SÉLEÎH.