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Voyage au Ouadây

TROISIÈME PARTIE. (continued 3)

Dr. (Nicolas) Perron translation

Lorsque nous fûmes à deux ou trois étapes au delà de Misrâta, nous nous arrêtâmes dans une vallée charmante, riche de verdure et où nous résolûmes de passer le reste du jour et la nuit. Or, la destinée, l’inflexible destinée, voulut que, pendant la nuit, une pluie abondante tombât à quelque distance. Les eaux s’amassèrent dans la vallée, elles allaient la combler. Le torrent se précipitait vers nous. Nous étions endormis. Soudain, de tous côtés, s’élève le cri de : « Sauve qui peut ! » Sâdân, mon esclave, vient vite à moi, m’emporte sur son dos, et va me déposer sur une hauteur. Puis il retourne, entraîne mon chameau et l’amène auprès de moi. Plusieurs des voyageurs qui avaient profité de mes provisions, aidèrent Sâdân dans cette rapide expédition. Certes ! si Dieu ne m’eût donné cet esclave pour ce voyage, j’étais perdu, noyé, mort. Grâce au ciel qui me vint en aide par le moyen de Sâdân ! Sans Sâdân, cette nuit-là était bien ma dernière nuit ; je ne reparaissais pas plus que le jour d’hier ; où est hier ? Aujourd’hui je serais couché sous la tombe, au lieu d’être debout et vivant[236]. Ce fut pour moi un bienfait de la Providence, une couronne de grâce posée sur mon front par la main de Dieu, que le secours de Sâdân, que ce dévouement qui fut mon salut. En reconnaissance, je donnai la liberté à ce brave Sâdân : je l’affranchis.

Avant que nous fussions à Saukanah, mes provisions s’épuisaient ; lorsque nous y fûmes arrivés, il ne m’en restait plus rien. Cette situation m’inquiétait ; je ne savais à quel parti m’arrêter.

Sâdân avait trouvé en route un pistolet. A Saukanah, je lui dis de chercher à le vendre. Mais il ne se présenta pas d’amateur. J’étais au dépourvu ; j’étais à l’étroit sur cette terre, toute grande qu’elle est. Comment m’approvisionner d’un nouveau viatique ? Je rêvais au moyen de me tirer d’embarras, lorsque arriva près de moi une vieille femme qui me dit en m’abordant : « J’ai une fille qui ne peut plus se tenir debout, et cependant elle est dans la fleur de la jeunesse. Sa maladie date d’environ une année. Elle demande que je lui fasse écrire quelques lignes du Coran sur un papier, comme moyen d’invocation et de bénédiction. Dieu, je l’espère, nous viendra alors en aide et soulagera ma fille. — Très-bien ! répondis-je à la vieille ; reviens ici demain matin. » Et elle s’en alla.

A la nuit, je fis mes ablutions, puis la prière du coucher du soleil, puis la prière de l’éché[237]. Ensuite j’écrivis le petit papier béni pour ma vieille. Elle revint à l’heure dite ; je lui remis le papier, et elle me quitta[238].

Je passai encore ce jour-là à rêver, à chercher un moyen de sortir d’embarras. Ce fut sans succès. Mon imaginative restait en défaut ; j’étais aux abois, ne distinguant plus mon ventre de mon dos. Je passai la nuit dans cet état de souci et de serrement de cœur.

Au lever du soleil, j’aperçois plusieurs femmes venant de mon côté, ayant chacune sur la tête un panier plein. Elles m’abordent, et je remarque que tous les paniers sont remplis, les uns de dattes sèches, les autres de farine. Bien entendu, la vieille était du nombre de ces femmes, et elle me dit : « Accepte de nous ce présent, ces paniers ; ce sont quelques provisions ; je désire qu’elles te soient agréables. Grâce à toi, Dieu a guéri ma fille. » Certes ! comme bien on le pense, ma joie fut grande. Je remerciai Dieu de cette bonne aubaine, de ce bienfait qu’il m’envoyait ; je me rappelai alors ces vers :

« Mets ton espoir dans la bonté de la Providence ; ne t’inquiète pas si tu es dans la gêne.

« Dieu a ses manières de faire pour ses créatures ; pour toute souffrance il a un soulagement. »

Et puis encore ces deux vers, paroles prêtées au Dieu de toute-puissance :

« Ne te fatigue pas à tant combiner et calculer tes affaires ; les plus habiles en cela s’y perdent.

« Confie-toi en ma bonté, et tu me trouveras toujours meilleur que toi pour toi. »

J’acceptai les présents de ces femmes ; ils furent mes provisions de voyage.

Deux jours après, nous étions en route. Avec nous partit un individu de Saukanah, appelé Abou-Bekr. Nous marchâmes un jour, deux jours. Le chameau que je montais était à son époque de rut, et il refusait de manger[239]. J’avais devant moi un autre chameau. Tout à coup le mien se précipite sur lui pour le mordre ; la secousse de ce mouvement imprévu et violent me renversa par terre. Par bonheur, je tombai sur le dos. Néanmoins je fus étourdi, je perdis connaissance ; je me sentais mourir, je n’avais plus la force de me remuer. Sâdân accourut et avec lui Abou-Bekr et un autre voyageur appelé Kâdâr. Ils me mirent sur mon séant ; mais à peine pouvais-je respirer. Ils me ceignirent fortement les flancs avec une ceinture, et dès lors j’eus la respiration plus facile et moins douloureuse. Ensuite ils me replacèrent sur mon chameau, et ils marchèrent près de moi, chacun d’un côté, afin de me secourir en cas de besoin.

Nous fûmes quatre jours à traverser le désert. Le cinquième jour nous étions sur le territoire fezzanais proprement dit. Il nous fallut deux journées de route pour le traverser, et la troisième nous entrâmes à Mourzouk.

Je n’ai plus à raconter qu’une petite aventure qui m’arriva à Safâkès. Ce fut la dernière ; car c’était à mon retour du Fezzân et cinq jours avant que je fusse rentré à Tunis.

J’étais à l’okel de Safâkès avec les esclaves que j’avais eus de mon oncle Zarroûk, et j’étais assis tranquillement dans l’intérieur, lorsque je vis venir à moi un individu que j’avais connu à Tunis et qui s’appelait Mohammed-Coubby. C’était un pauvre hère, ouvrier en tarboûch. Il était dans l’état le plus pitoyable, sale, déguenillé, et il boitait des deux jambes. Je lui demandai comment il avait été ainsi estropié. Il me dit qu’un sanglier s’était précipité sur lui, et d’un coup de défenses lui avait coupé les tendons inférieurs de derrière la jambe. J’eus pitié de ce malheureux ; et puis, il avait les larmes aux yeux, il implorait ma commisération. Je fus touché de sa misère. Il faisait alors très-froid, et Coubby grelottait sous ses haillons ; je jetai sur lui le bournous qui me couvrait. Nous venions de dîner ensemble ; après le repas il fit semblant de dormir, et ce fut alors que, le voyant frissonner, je jetai sur lui mon bournous.

Avant tout cela, j’avais, en présence de Coubby, tiré ma bourse pour payer différents objets que je venais d’acheter. Je la posai sous mon coussin et je m’endormis. Alors mon drôle se leva, prit adroitement la bourse de dessous ma tête, s’en alla emportant argent et bournous, et s’éloigna tranquillement. Mes esclaves s’imaginant que je l’avais chargé de quelque commission, ne songèrent même pas à l’arrêter. A mon réveil, je n’aperçus plus mon homme. Je le fis chercher partout ; il fut impossible de découvrir sa trace. Dieu m’est témoin que je n’avais pas d’autre argent que celui qui restait dans ma bourse ; il y avait plus qu’il ne me fallait pour terminer mon voyage, car la somme se montait à environ soixante-dix ryâl de Tunis... et la bourse était en filet de soie.

Je fus obligé d’emprunter, aux chameliers qui nous conduisaient, une cinquantaine de ryâl tunisiens, afin de pourvoir à mes dépenses. D’autre part, la perte de mon bournous fut cause que j’eus beaucoup à souffrir du froid pendant les cinq jours que nous mîmes à aller de Safâkès à Tunis ; mais ce fut la seule contrariété dont j’eus réellement à me plaindre dans ce dernier trajet.

Il est temps de clore mon livre et d’arrêter mon calam en son vagabondage, dans ce récit de mon Voyage au Soudan.

Maintenant j’ai dessein d’écrire ce que j’ai vu dans mon pèlerinage à la Mekke, la ville sainte, dans ma visite au tombeau de notre Prophète, sur qui soient les grâces et les bénédictions de Dieu ! Je raconterai ensuite mon voyage en Morée ; j’exposerai ce que j’y ai vu, surtout à Missolonghi, d’événements et de désastres. Ce sera la matière d’un autre volume[240].

Et je demande à Dieu de me préserver de toute chose mauvaise, soit en actions, soit en paroles. Je lui demande la grâce de persévérer dans la bonne voie, la voie de la vérité : l’islamisme. Et Dieu est tout-puissant, il exauce ceux qui l’invoquent. Dieu est tout pour moi ; gloire à lui, qui écoute et remplit si bien les vœux de ceux qui le prient ! Gloire au Seigneur des victoires et des bienfaits ! Que les bénédictions divines soient répandues sur notre saint Prophète, sur sa famille et sur ses disciples ! Que Dieu leur accorde à tous ses grâces pour le grand jour ! Et gloire, gloire à l’Éternel, à la Majesté souveraine des mondes ! Amen !

Terminé en l’an 1845 de l’ère chrétienne, le 24 janvier, correspondant au 16 du mois de Moharrem (premier mois de l’année), 1261 de l’hégire.

[Décoration]
[Décoration]

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