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Voyage au Ouadây

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

Dr. (Nicolas) Perron translation

[Décoration]
[Décoration]

Les notes qui ont le signe (S.) à la fin sont des digressions et observations qui, malgré ce qu’elles peuvent présenter d’intérêt, ralentissaient le récit direct de l’auteur. Les notes explicatives que j’ai jugé à propos d’ajouter de ma part, sont suivies de la lettre (P.). Les autres, signées (S. P.), sont des observations ou des explications reçues oralement du cheykh, et qui ne se trouvent pas dans le texte original.

NOTE 1, PAGE 47.

L’anecdote qui suit est assez analogue à la précédente par sa conclusion.

Le cheykh imam El-Hâfiz-Abou-Hâfs-Omar, fils de Châhyn, commentateur du Hadyth ou Livre des paroles traditionnelles du Prophète, allait souvent passer quelques moments dans la boutique d’un attâr ou marchand de drogues et de parfums à Bagdad. Le cheykh expliquait à ce marchand une des parties du Hadyth.

Un jour qu’ils étaient assis dans la boutique, se présenta un de ces petits marchands ambulants qui vendent des odeurs dans les rues. Cet homme, déjà avancé en âge, avait cinq drachmes ou pièces d’argent et une large corbeille plate. « Donne moi, dit-il à l’attâr, pour ces cinq drachmes, de tels et tels parfums ; » et il les nomma. L’attâr reçoit les cinq drachmes, et lui met dans la corbeille plusieurs parfums pour la valeur indiquée. L’étranger prend la corbeille et se retire ; mais son pied glisse, sa corbeille se renverse, et les parfums se répandent par terre. Le bon vieux se désole, se désespère, se couvre la tête de poussière. A cet aspect, le cheykh, ému de compassion : « Mon brave homme, dit-il, ne te désespère pas ainsi ; sache qu’il y a dans le monde de bien plus grands malheurs que le tien. — Eh ! mon Dieu ! ce n’est pas positivement pour les cinq drachmes que je m’afflige, je sais très-bien que c’est peu de chose. Mais voici : j’étais marchand, et je voyageais, il y a plusieurs années, avec une caravane. Je perdis ma ceinture ; il y avait 4,000 dinârs (ou pièces d’or), des pierreries, tels que rubis et diamants, pour une valeur aussi de 4,000 dinârs. Cette perte m’attrista peu ; j’y fus, je t’assure, peu sensible ; il me restait d’autres ressources. Mais aujourd’hui je suis pauvre ; je n’avais plus que ces cinq drachmes ; ma femme, la nuit passée, m’a donné un fils, et elle a besoin de différentes choses nécessaires à une femme en couches. Je craignais, en dépensant directement à cela mes cinq drachmes, de me trouver sans une obole et de n’avoir plus moyen de rien gagner. J’eus l’idée d’acheter des parfums et de courir la ville pendant la matinée afin de chercher, par un modeste trafic, à conserver mon petit capital et gagner quelque chose qui me servît à pourvoir aux besoins de ma femme. Ma corbeille une fois renversée, il ne me reste plus qu’à déserter la maison : voilà la vraie cause de mon désespoir. »

Le cheykh Abou-Hafs dit alors au marchand attâr : « Ramasse ce que tu pourras des parfums de cet homme, et complète-lui ce qui lui en manquera. Rends ce service à ce brave homme, et Dieu te récompensera de ta bonne œuvre. » L’attâr suivit le conseil du cheykh, ramassa tout ce qu’il put des parfums, et remplaça ce qui s’en était perdu.

En face de la boutique de l’attâr, il y avait une autre boutique où était assis un soldat. Le soldat, qui avait entendu le récit du marchand ambulant, se lève et va dire à Abou-Hafs : « Fais-moi l’honneur de venir chez moi avec cet homme qui vous a conté ses peines. » Le cheykh pensa que le soldat voulait donner à notre homme de quoi acheter ce dont avait besoin la nouvelle accouchée et satisfaire aux premières nécessités d’une pareille circonstance.

Le cheykh part donc avec le malheureux aux cinq drachmes, et tous deux suivent les pas du soldat, qui les précédait. Celui-ci les fait entrer chez lui, et ensuite il dit au marchand ambulant : « J’ai été surpris, vraiment, de voir ton désespoir pour le petit accident qui t’est arrivé. — Eh ! ce n’est pas, en vérité, pour les cinq drachmes. » Et il répéta l’histoire qu’il avait racontée devant la boutique, le voyage de la caravane, la perte de la ceinture, etc. « Tu étais véritablement avec cette caravane ? dit le soldat. — Mon Dieu, oui ! et la preuve de ce que j’avance, c’est qu’il y avait tels et tels marchands. — Comment était donc ta ceinture ? — Elle était comme cela et comme cela. »

Le soldat passe dans une autre partie de sa maison, et un moment après il revient avec une ceinture à la main. « Voilà ma ceinture, s’écrie aussitôt notre homme ; et il y a dedans quatre mille dinârs, et des pierreries pour une valeur égale. » On ouvre la ceinture, et on y trouve ce qu’avait annoncé le marchand. « Prends ta ceinture, dit le soldat ; c’est un bienfait, une bénédiction que Dieu t’envoie. — Je prends les dinârs ; toi, prends les pierreries, je te les donne. — Je te jure par Dieu que je ne prendrai rien. » L’homme aux parfums renversés emporta sa ceinture. Il était venu pauvre, il s’en alla riche. Un poëte a dit :

« Combien Dieu a de faveurs cachées, et dont le mystère est insaisissable à la pénétration humaine !

« Combien de fois la joie succède à la peine et dissipe les angoisses d’une âme déchirée de souffrances !

« Combien de fois la tristesse s’éveille le matin avec toi, et la joie, le soir, vient te consoler ! »

Dans ce même sens, un autre poëte a dit :

« Combien de nuits ai-je passées dans des angoisses qui eussent fait blanchir les cheveux même à un enfant !

« Et au matin, Dieu m’a rendu le calme et la sérénité, m’a relevé triomphant et radieux ! »

L’anecdote que voici est le pendant de celle que je viens de conter. Un prince ou gouverneur de Tunis, dans le temps d’autrefois, fut pendant une nuit tourmenté d’insomnie ; contre son ordinaire, il ne put avoir un moment de repos. Il s’imagina que cette agitation insolite devait être l’indice de quelque accident survenu sur quelque point de ses États. Il fait appeler son ministre ou vizir : « Je suis dans une étrange insomnie, lui dit le roi ; mes yeux ne peuvent se fermer au sommeil. Cet état extraordinaire pour moi me fait soupçonner qu’il se passe quelque chose de fâcheux aux environs d’ici. Va trouver le chef de notre marine, et dis-lui de mettre une felouque en mer à présent même, d’aller explorer les parages voisins et de voir s’il n’y a rien de particulier. Envoie aussi un certain nombre de cavaliers en exploration jusque vers nos frontières, et s’ils rencontrent quelque chose d’inaccoutumé, qu’ils se hâtent de m’en informer. »

Le vizir obéit. Il se rend auprès du chef de la marine, lui transmet les ordres du prince ; et quelques instants après une felouque, avec équipage complet, prend le large. D’autre part, le vizir expédie des cavaliers dans les terres. La felouque fit force de rames, et vogua bientôt en pleine mer. A quelque distance du rivage, on entendit une voix s’écrier trois fois : « O mon Dieu, toi qui secours ceux qui t’invoquent ! » Et l’équipage répondit : « Nous allons à toi, nous voilà ! » On se dirige du côté de la voix, et on rencontre un homme épuisé de fatigue, luttant contre les flots et n’en pouvant plus. On le retire de l’eau. On lui demande quelle catastrophe l’a jeté en pareil danger. « J’étais sur un bâtiment ; il a naufragé. Des passagers, les uns se noyèrent, les autres échappèrent. Moi, depuis trois jours je m’efforce de me soutenir sur les flots ; et en ce moment, sans vous, j’allais périr. »

On rentre au port. Au matin, le commandant de la marine se rend sur la felouque, et s’adressant aux marins : « Quoi ! vous n’êtes pas encore partis ? » On lui conte l’aventure de la nuit, et on lui présente le naufragé. Le commandant le conduit devant le prince, et expose en quelques mots comment ce malheureux a été sauvé des flots. Ensuite l’étranger, à la demande du prince, raconte les circonstances et les détails de son naufrage. Et le prince s’écrie : « Gloire à Dieu qui m’a privé de sommeil pour sauver un malheureux du gouffre des flots, pour le sauver d’un triple danger, danger dans les ténèbres de la nuit, danger de l’isolement sur les eaux, danger sur les abîmes de la mer. Gloire au Dieu tout puissant dont le poëte a dit :

« Quand les choses du monde s’embrouillent et se nouent, la main bienveillante de Dieu suscite les événements qui les démêlent et les dénouent.

« O homme ! prends patience ! espère, espère toujours que Celui qui a fait le nœud le dénouera. »

(S.)

NOTE 2. PAGE 48.

Ces mots : « Il n’y a pas grand mal à voir là-dedans, » me rappellent l’anecdote que voici.

Un roi avait un ami qu’il invitait souvent à boire avec lui, et toutes les fois qu’il l’invitait pour la nuit, le roi lui faisait un cadeau. Une nuit il ne lui donna rien. La partie finie, le convive se retire. Il arrive chez lui ; aussitôt sa femme d’aller à son mari, et voyant qu’il ne rapporte rien : « Eh bien ! dit-elle, où donc est le cadeau du roi ? — Il n’y en a pas aujourd’hui. — Alors, moi, je veux te donner quelque chose. » Elle appelle ses femmes esclaves ; dès qu’elles arrivent, elle met en main à chacune d’elles un khouff, sorte de long chausson en cuir noir et de la forme des chaussons en cuir jaune à la mode du Caire. La dame aussi prit un khouff ; puis, toutes ensemble, elles tombent sur la nuque de notre homme, le battant en cadence avec les khouff. Et le pauvre mari en eut l’arrière-cou rouge comme une pomme.

Le lendemain matin, le roi, voulant boire, envoya chercher son convive. L’ami n’osa se présenter ; il avait la nuque enflée, de couleur pourpre. Il écrivit au roi, lui conta son aventure, et termina sa lettre par ces deux vers :

« De blanches mains me sont tombées sur la nuque, me battant comme en cadence rhythmée sur la mesure d’un chant nuptial.

« Les noirs khouff qui armaient ces mains-là jouaient sur ma pauvre nuque, à coups suivis comme ceux du marteau dans la main du taillandier. »

Le roi, en lisant cette lettre, se prit d’un fou rire. Il appela le câdi, et lui jetant le papier : « Réponds à ces deux vers, » lui dit-il ; et le câdi trace les deux vers que voici :

« Ne te formalise pas du caprice de ces femmes ; montre un caractère digne d’un homme.

« Qu’elles se soient ainsi amusées à ce jeu cadencé sur ta nuque, et que tu sois ainsi resté une heure, en vérité il n’y a pas grand mal à cela. »

Le roi envoya à son convive ces deux vers, accompagnés d’un cadeau.

Voici une aventure analogue arrivée à Abou-Nouâs.

Hâroûn-el-Rachyd appela un jour une de ses esclaves et lui dit : « Je veux te donner à Abou-Nouâs. Mais garde-toi bien de lui accorder tes faveurs. Toutes les fois qu’il fera mine de s’approcher de toi, prends un khouff noir et tombe-lui à grands coups sur la nuque. — Très-bien. » Hâroûn envoie chercher Abou-Nouâs et lui fait cadeau de l’esclave. Abou-Nouâs accepte avec joie le don du khalife et se retire chez lui. La nuit venue, il va caresser sa belle, comme fait tout homme en préludes amoureux. Mais l’esclave résiste, prend son khouff et lui en administre un bon nombre de coups sur la nuque. « Pourquoi cette manière de répondre à mon amour ? » dit Abou-Nouâs. L’esclave ne dit mot ; Abou-Nouâs crut qu’elle était muette. Toutes les fois qu’il portait la main vers elle, les coups pleuvaient derechef. Le pauvre favori en eut la nuque toute rouge et toute meurtrie ; et le lendemain le cou lui avait gonflé.

Le khalife envoie chercher Abou-Nouâs. Celui-ci arrive ; et Hâroûn lui dit : « Comment as-tu passé la nuit, mon cher Abou-Nouâs ? — Très-bien ! prince ; parfaitement ! Seulement il me semble que vous avez laissé prendre à cette esclave une bien mauvaise habitude. » Il faisait entendre par là que le khalife aussi avait eu la nuque battue. Le khalife partit d’un éclat de rire moqueur, et il ajouta : « Tu as reçu ce que tu as mérité ; c’est très-bien. Que Dieu te confonde ! Il fallait laisser cette femme en repos. »

(S.)

NOTE 3. PAGE 57.

Les ventouses sont, comme en Égypte, des cônes ou extrémités de cornes de bœuf, ouvertes par la pointe, longues d’environ trois pouces. Sur l’ouverture pratiquée à la pointe, une petite rondelle de cuir joue en manière de soupape. On fait le vide avec la bouche, par aspiration, et le cuir ferme la corne, qui par sa base reste appliquée sur la peau de l’individu.

(P.)

NOTE 4. PAGE 58.

La première fois que je lus ce passage relatif aux daûmah ou bosses du courage des Ouadayens, je témoignai ma surprise au cheykh El-Tounsy, et je lui demandai s’il avait entendu parler ailleurs qu’au Ouadây de cette singulière croyance. « Je n’ai jamais vu ces tumeurs qu’au Ouadây, me dit-il ; les Ouadayens sont intimement convaincus qu’elles sont le réceptacle de la bravoure. C’est un des mille préjugés et folies de ces contrées ignorantes. » Mais quand j’arrivai à dire au cheykh ce que la phrénologie avait admis à cet égard, il crut d’abord que je voulais plaisanter et il se mit à rire. Lorsqu’il vit que je lui parlais sérieusement, il m’adressa une foule de questions sur le gallisme. « Comment ce Gall, me répétait-il, a-t-il pu se trouver d’accord avec les Ouadayens ? » Notre conversation dura longtemps sur ce chapitre et se renouvela bien des fois.

(P.)

NOTE 5. PAGE 65.

On entend par esclave de sept empans celui dont la taille est de sept empans mesurés depuis la cheville jusqu’à l’extrémité inférieure de l’oreille. Les esclaves soudâcy ou sédâcy, ou des six, ont six empans mesurés comme les précédents. Au-dessous de six empans, ils diminuent de valeur, de même au dessus de sept, parce qu’alors étant hommes faits, ils ne peuvent plus être employés au services des harems.

(S.)

NOTE 6. PAGE 74.

Kharyf et-teymân ou et-tymân signifie automne double de profit ; car là l’automne est le temps des pluies et le temps des semailles. Teymân vient du mot arabe touamân qui signifie jumeaux, nés ensemble du sein d’une même mère. Au Ouadây, on a comparé ce sultan à l’automne ouadayen, qui apporterait la pluie de deux automnes : allusion à la libéralité de ce prince ; car s’il donnait, il enrichissait, tout comme l’automne fait la fortune des campagnes.

(S. P.)

NOTE 7. PAGE 82.

Les miroued sont des tiges minces de métal ou de bois. On les plonge ou on les passe dans le keuhl ou matière noire en poudre incorporée à un corps gras. Ensuite, en faisant glisser les miroued entre les deux bords des paupières, on se teint toute la ligne ciliaire palpébrale d’une couleur noire que les Arabes aiment comme parure.

Le keuhl se conserve dans des espèces d’étuis dans lesquels sont aussi enfermés les miroued. Cette habitude de se teindre les bords des paupières et les sourcils existait, chez les femmes arabes surtout, de temps immémorial avant l’islamisme. Ce genre de parure était en vogue chez nombre de peuples anciens. A Rome, les dames se peignaient le bord des paupières et les sourcils avec une poudre noire ou avec de la suie. Fuligine colligebant (Tertullien, De cultu femin. 5. — Juvénal, 11 ; 93. — Pline, Epist. VI. 2). En Égypte, le keuhl est du sulfure d’antimoine pulvérisé très-fin ou bien du loubân (oliban), brûlé dans deux vases se couvrant bouche à bouche ; c’est donc alors une suie, fuligo.

(P.)

NOTE 8. PAGE 101.

Les musulmans croient que les psaumes de David sont un livre envoyé du ciel au roi-prophète, et écrit de la main de Dieu.

(P).

NOTE 9. PAGE 101.

Par la terre, les uns entendent ce monde, les autres la vie du paradis. Lorsque j’ai dit tout à l’heure que Dieu donna le pouvoir à Sâboûn comme au prince le plus vertueux, je n’ai pas voulu dire que la vertu de l’homme fût toujours la cause déterminante qui dirige la conduite de Dieu, car Dieu n’est point influencé et n’agit point par des raisons de cette nature ; mais j’ai voulu indiquer un simple rapport de corrélation, de but, comme l’indiquent ces paroles divines du Coran : « Je n’ai créé les génies et les hommes que pour m’adorer. »

(S).

NOTE 10. PAGE 103.

L’amulette du sultan, comme la plupart des autres amulettes, est une très-petite giberne. Celle du sultan est dorée et tient à un cordon ou baudrier également doré. Dans cette giberne, le sultan porte des talismans ou fragments de papier pliés sur lesquels sont tracées des paroles du Coran, et dont la vertu alors doit préserver Sa Majesté de tout mal et malheur.

(S. P.)

NOTE 11. PAGE 106.

Redjeb a reçu la qualification d’unique pour le distinguer des deux mois de Réby qui le précèdent et qui se distinguent par les mots premier et second. Mais on pense plus généralement que Redjeb est appelé redjeb l’unique, parce qu’il ne se trouve pas immédiatement avant ou après les trois autres mois Zou-l-Câdeh, Zou-l-Heddjeh et Moharrem qui, comme Redjeb, sont des mois sacrés, c’est-à-dire dans lesquels il est défendu de faire la guerre.

(S. P.)

NOTE 12. PAGE 111.

J’ai lu, dans les récits historiques, quelque chose d’analogue au genre de courage dont je viens de parler. Un individu appelé Noaîm se révolta contre un khalife, et réussit à rassembler une armée nombreuse. Le khalife marcha contre le rebelle et le vainquit. Noaîm fut pris et fut amené au khalife, qui ordonna de le mettre à mort à l’instant même. On étale le cuir des suppliciés[241] ; le bourreau tire le glaive et le lève sur la tête de Noaîm. Le khalife regarde alors ce malheureux, le voit calme, tranquille et résolu ; rien dans les traits n’annonçait la moindre émotion, la moindre frayeur. Le khalife voulut le faire parler, afin de découvrir plus sûrement quel était l’état moral du coupable : « Noaîm, dit-il, si tu as à alléguer quelques raisons qui puissent excuser ta conduite, expose-les-moi ; je t’écoute. — Tu me permets de parler, ô émir des Croyants, et gloire à Dieu qui par toi a relevé notre sainte religion, et qui a réuni les musulmans sous ton autorité ! Eh bien, je n’ai nulle excuse à alléguer ; je ne te demande qu’une grâce, c’est de me laisser te réciter quelques vers qui se présentent à mon esprit :

« Entre ce cuir et ce glaive, je vois la mort qui m’épie ; de quelque côté que je porte les regards, je l’aperçois l’œil sur moi.

« Je crois que dans un moment tu vas m’abattre la tête ; mais qui peut éviter ce que lui réserve la fatalité ?

« Je n’ai pas peur du trépas, car je sais bien qu’il a son heure inévitable.

« Mais, prince, je laisse des enfants, et leurs entrailles vont se tordre de douleur.

« Il me semble les voir, mes enfants, au moment où leur arrivera la nouvelle de ma mort : ils se déchirent la face, ils poussent des cris de désespoir.

« Si je vivais, ils vivraient en paix, en sécurité, à l’abri d’une fin malheureuse ; mais si je meurs, ils meurent. »

Les yeux du khalife se mouillent de larmes. « Va, dit-il à Noaîm, je te pardonne pour Dieu et pour tes enfants. » Et le khalife ordonne de mettre en liberté le coupable, lui fait des présents et le renvoie plein de joie et de reconnaissance.

Le récit suivant offre encore une circonstance analogue. Nomân, fils de Mounzir, fils de Mâ-és-Séma, était roi des Arabes de Hyrah, dans l’Irâk. Il avait partagé ses jours par alternative d’un jour de bienveillance et d’un jour de colère. Le jour de bienveillance, il donnait des bienfaits et des présents au premier individu que son regard rencontrait ; le jour néfaste, c’est-à-dire le lendemain, il mettait à mort le premier individu qu’il apercevait.

Un Arabe vint trouver Nomân dans l’intention de lui demander une faveur ; mais, malheureusement, il se présenta le jour néfaste. Dès que l’Arabe est arrivé devant le roi, celui-ci ordonne de le mettre à mort. « Vie de Dieu ! dit l’Arabe, la mort ne m’épouvante pas ; je désire seulement que tu m’accordes trois jours de délai pour aller voir ma famille et lui annoncer ma destinée. Outre cela, plusieurs dépôts m’ont été confiés ; si je meurs aujourd’hui, ils seront probablement perdus pour ceux à qui ils appartiennent ; je veux les rendre ; puis je reviens, et tu feras de moi ce qu’il te plaira, ce que tu veux en faire actuellement. — Bien ! dit Nomân ; donne-moi un répondant, et je te laisse partir. »

L’Arabe se tourne alors vers un des vizirs, et croyant devoir s’adresser à lui plutôt qu’aux autres, il lui dit : « Sois ma caution ; » l’Arabe ajoute à ces mots quelques vers dont je ne me rappelle que celui-ci :

« Frère, homme de cœur, sois généreux pour moi, sois mon répondant, sois ma caution. »

Entraîné par un sentiment de dévouement, de noblesse et de grandeur d’âme, le vizir se porte pour caution et dit à l’Arabe de partir. Celui-ci monte sa chamelle et va retrouver sa famille. Il raconte son malheur, l’engagement qu’il a pris, et l’obligation où il est de repartir bientôt. Au jour désigné il se met en route. L’heure du retour expirait, et il ne reparaissait pas au rendez-vous. Nomân alors dit au vizir : « Ton homme ne revient pas ; tu vas être victime pour lui. — Je suis prêt ; mais tu n’as rien à exiger de moi qu’à trois heures après midi ; à l’heure fixée, je serai à ta discrétion. »

Trois heures arrivent. « Prépare-toi à mourir, dit Nomân au vizir. — Je suis à tes ordres. » On appelle le bourreau, et le vizir est conduit au lieu du supplice. La foule était immense ; les uns versaient des larmes, les autres se lamentaient. L’Arabe paraît. « Arrêtez ! arrêtez ! s’écrie-t-il de loin ; ma caution est dégagée. » L’exécuteur suspend l’exécution ; on va avertir le roi. Nomân appelle nos deux hommes devant lui. « En vérité, leur dit-il, mon étonnement est extrême ; j’admire votre fidélité à votre parole, et je ne vois rien de plus grand qu’un tel exemple de sincérité, de conscience, de grandeur d’âme. Je vous pardonne, et à cause de vous j’abolis mes jours de colère. »

Voici encore une histoire dont la conclusion est la même que celle des deux précédentes. Cette histoire m’a été racontée par le chérif Mohammed, fils du chérif Ibrahim, le Sennârien.

Il était de coutume au Sennâr, me dit-il, que lorsqu’un homme en avait tué un autre, le meurtrier prît sa victime par le pied et restât ainsi jusqu’à ce que les parents du mort vinssent satisfaire leur vengeance. Or un jour, un Sennârien en tua un autre chez leur maîtresse commune. Il saisit alors le pied de son rival égorgé, et se tint assis près du cadavre jusqu’à l’arrivée des parents du mort. L’individu qui avait succombé avait six frères et son père et sa mère. Ils accourent tous les huit, et un des frères dit au meurtrier : « Pourquoi as-tu assassiné notre frère ? — Parce que cela m’a plu. — Alors tu vas te laisser tuer ? — Je suis à votre discrétion ; seulement je voudrais que vous fussiez assez généreux pour m’accorder trois jours de délai. J’irai faire mes adieux à ma famille et je reviendrai. — Voilà, ce nous semble, de la peur. Tu veux te soustraire à la mort ; tu es un lâche, et ton sang ne saurait dignement payer celui de notre frère. Va-t’en, va, nous ne te ferons pas l’honneur de te tuer. »

L’habitude est de ne prendre le talion du sang que sur des individus sans peur. Lorsque le meurtrier montre de la lâcheté et craint la mort, on le méprise, on le refuse comme victime ; on va chercher un de ses parents qui sache envisager la mort avec courage, et on égorge ce parent à la place du véritable meurtrier.

Nôtre homme répondit aux frères de son rival : « Je vous le jure par Dieu, je n’ai nulle crainte de mourir. Honte, malédiction du Ciel sur les lâches ! Et qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que je vous demande un délai ? Je ne veux que voir encore une fois ma famille ; cela me paraît très-simple. — Alors donne-nous un gage de ta parole, une caution, et nous te laissons partir. » Le meurtrier promène ses regards autour de lui, et il choisit parmi les assistants celui qu’il jugea, à la physionomie, le plus homme de cœur, et il le pria de se porter pour caution. Cet homme se dévoua, accepta la proposition, et on fixa pour condition que si, dans trois jours, le coupable n’était pas de retour, le répondant serait mis à mort. L’étranger consentit à cet arrangement, et donna sa parole. Le meurtrier enfourche une monture, dit adieu et part. Arrivé chez lui, il raconte son histoire.

Il était nouvellement marié. Sa femme, après l’avoir entendu : « Garde-toi, lui dit-elle, garde-toi bien d’approcher de moi. Va dégager ta caution. » Notre homme est accueilli de la même manière par son père et par ses frères : « Dépêche-toi d’aller relever ta caution. » Il se lave, se parfume, reprend sa monture et s’en retourne.

En route, il rencontre un lion qui lui coupe le chemin ; il descend, combat le lion, le tue, et emporte avec lui un morceau de la peau de la tête pour preuve légitime de son retard, s’il arrive après le délai fixé. Le soir du troisième jour, les parents du jeune homme mort vont trouver celui qui s’était donné comme garant. « Il paraît, lui disent-ils, que ton homme t’a trompé. Allons ! arrive, paye-nous le sang par le sang. » Il se lève et se rend immédiatement au lieu où l’on devait l’immoler. On se rangeait en cercle autour de lui, on se préparait à le tuer, lorsqu’on aperçut le meurtrier. « Que faites-vous, malheureux ? s’écrie-t-il. Laissez cet homme, me voici ; je vais vous payer ma dette et affranchir ma caution. »

On délivre aussitôt le répondant. Mais le père du mort admirant la résolution et la conscience du meurtrier, appelle ses fils, entre avec eux dans sa cabane, en ferme la porte et leur dit : « Que pensez-vous, mes enfants, de toute cette aventure ? Quel est, à votre avis, le plus généreux, le meurtrier ou le répondant ? — Ce sont en vérité deux hommes au cœur élevé, deux étoiles du pôle dans le ciel. — Eh bien ! mon avis à moi est d’accorder la vie à ce coupable. Il l’a mérité par son empressement à délivrer sa caution. — Quoi ! dit un des fils, nous laisserons sans vengeance le sang de notre frère ! Sa mort resterait ainsi sans expiation ? Non, jamais. — Je vous le jure par les trois serments de répudiation, cet homme aura la vie sauve. Et celui de vous qui lui fera le moindre mal, m’en répondra sur sa tête[242]. »

A ces mots, il sort, ferme la porte sur ses fils, appelle le meurtrier. « Nous te pardonnons, lui dit-il ; retourne à ta famille, à tes troupeaux. — Non ; cela est impossible. J’aurai tué ton fils, le fruit de ton cœur, et je vivrais après lui ! Non, il n’en sera pas ainsi ; je ne veux pas de pardon. — Nous te pardonnons, te dis-je. Tu m’as tué un fils, il est vrai ; mais grâce à Dieu, il m’en reste d’autres. » Et il s’éloigna. Le meurtrier resta trois jours encore, répétant aux parents de sa victime : « Le talion ! prenez sur moi le talion, payez-vous de votre fils. » On ne lui répondit pas. Il attendit vainement, et enfin il reprit sa monture et retourna chez lui.

(S.)

NOTE 13. PAGE 112.

On appelle khirryt, des génies ou lutins redoutables qui, selon les musulmans, affrontent les brûlantes ardeurs du soleil de midi, se tiennent alors sur les routes, sur tous les chemins, pour nuire aux voyageurs, les tourmenter, les faire mourir.

(S. P.)

NOTE 14. PAGE 118.

(Il est comme le mouton qui cherche lui-même sa perte en grattant la terre.) Cette expression proverbiale fait allusion à ceci : On apporta un mouton pour le tuer, mais on ne trouva pas le couteau. Ce couteau était tombé et le vent l’avait couvert de poussière et de sable. Le mouton fut alors mis à terre, en liberté ; mais voilà que du pied il gratte juste à l’endroit où était le couteau. Le mouton fut repris de suite et égorgé.

(S. P.)

NOTE 15. PAGE 120.

Je ne connais d’autre prince qui ait été victime d’un pareil stratagème que Djézymet-el-Abrach, roi arabe. Il tomba dans les piéges de la reine Zabba. Cette reine était restée seule héritière de son père, qui lui laissa, en mourant, de vastes États.

Djézymet eut envie d’épouser Zabba. Il envoya demander la main de cette reine. Zabba détestait les hommes ; mais elle pensa que si elle repoussait les vœux de Djézymet, celui-ci la viendrait attaquer les armes à la main, la déposséderait violemment, et peut-être la mettrait à mort. Zabba eut recours à la ruse et à la trahison pour trancher la difficulté. Elle répondit au prince arabe : « Le sabre a trouvé son fourreau. Reine, pouvais-je espérer un époux plus illustre que toi ? Depuis longtemps je sens en mon cœur le désir de m’unir à toi par le mariage. Mais tu sais ce qu’en pareilles circonstances la pudeur et la décence prescrivent à une femme. Je bénis Dieu qui t’a inspiré. Aussitôt que tu auras reçu cette lettre, pars, viens ici, et que nous soyons unis comme les grains d’un collier. Adieu. »

Cette réponse porta la joie dans l’âme de Djézymet. Il se prépara de suite à se rendre auprès de Zabba. Djézymet avait un neveu appelé Cacyr, c’est-à-dire le Petit. Cacyr, informé du résultat de la démarche du roi, alla le trouver aussitôt. « Prince, lui dit-il, vous vous laissez jouer par une femme. — Et pourquoi me tromperait-elle ? — Je le vois ! on n’écoute pas toujours les conseils d’un petit. » Ce jeu de mots passa en proverbe.

Djézymet se mit en route. Zabba envoya au-devant de lui, lui rendit les honneurs dus à un roi, lui fournit en abondance ce dont il put avoir besoin. Ensuite elle se présenta à lui, et leur union fut conclue. Les premières cérémonies achevées, Djézymet, assuré de posséder désormais celle qu’il désirait, congédia la plus grande partie des soldats qui l’avaient accompagné ; il ne garda que quelques hommes comme cortége particulier.

En entrant dans le palais de Zabba pour la consommation du mariage, Djézymet fut reçu magnifiquement. Mais en arrivant auprès de Zabba, il s’étonna de la voir sans parure, sans ornements. Ce fut pour lui un augure sinistre... On ferme toutes les portes sur le prince ; il reste seul. Un moment après, Zabba reparaît nue. « Regarde-moi bien, dit-elle au roi arabe, est-ce là un pubis préparé, épilé, comme chez une nouvelle mariée ? » Et en effet, il n’était point préparé. « C’est, dit Djézymet, le pubis d’une misérable esclave, d’une...[243] » Zabba appelle ses femmes : « Préparez à votre maître, leur dit-elle, et étalez par terre, devant lui, le cuir du supplice. » Les femmes obéissent ; puis Zabba ordonne à un barbier de saigner Djézymet aux deux bras ; on ouvre les veines et on laisse couler le sang jusqu’à extinction. Pendant ce temps, Zabba disait à ses suivantes : « Ayez bien soin du sang de votre maître ; ayez soin qu’il ne s’en perde pas une goutte en dehors du cuir. — Laissez mon sang, leur disait Djézymet ; je le donne sans regrets. »

Un poëte a rappelé dans ce vers l’aventure de Djézymet :

« Elles apportèrent le cuir du supplice pour recevoir le sang qui allait jaillir de ses veines. Il vit alors que Zabba l’avait trompé, l’avait trahi. »

Cacyr vengea son oncle. Il se concerta avec le fils de Djézymet, tua Zabba, et en massacra toute la suite. Du reste, cette histoire est connue ; je me borne au peu que j’en ai raconté, et que j’introduis ici en forme d’à-propos et d’épisode.

Sâboûn, comme nous l’avons dit, mit à mort son frère et le roi qui avait voulu soulever l’armée. Car l’homme sensé, une fois qu’il tient ses ennemis en son pouvoir, n’ignore pas que pardonner alors, c’est se préparer des dangers qui peut-être lui coûteront la vie. Le prophète, sur lui soit la bénédiction de Dieu ! a dit : « Le sage n’est pas piqué deux fois à un trou de vipère. » Voici une confirmation de ce principe.

Nomân le Borgne, en se retirant du monde et de la vie mondaine, céda la royauté à son fils El-Mounzir, qui régna jusqu’au temps de Feiroûz-Ibn-Yezdedjird, roi de Perse. Ensuite la souveraineté passa entre les mains du fils d’El-Mounzir, El-Açouad, qui soumit les Ghassânides, Arabes de Syrie. Il fit prisonniers plusieurs de leurs princes, auxquels ensuite il voulut rendre la liberté. El-Açouad avait un cousin appelé Abou-Ozaynah, dont les Ghassânides avaient tué un frère dans une bataille. Abou-Ozaynah, informé que son oncle avait intention de faire grâce aux princes ghassânides, composa une cacydeh ou pièce de vers pour persuader à El-Açouad de se venger. En voici un passage :

« L’homme n’obtient pas tous les jours ce qu’il désire, et tous les jours le destin ne lui verse pas ses faveurs.

« Le plus sage est celui qui, au moment propice, ne lâche pas la corde qui tient à ce qu’il veut avoir.

« Le mieux avisé partout et en tout temps, est celui qui abreuve ses ennemis à la coupe à laquelle ils l’ont fait boire.

« C’est justice à lui de les frapper du fer dont ils l’ont frappé d’abord.

« Pardonner n’est générosité et sagesse qu’entre des égaux ; quiconque soutient le contraire en a menti.

« Tu as tué Amr, et tu veux pardonner à Yézyd ; pensée malheureuse qui ne t’amènera que guerres et calamités !

« Ne tranche pas seulement la queue de la vipère, pour laisser ensuite partir la vipère ; si tu es homme, fais que la tête suive la queue.

« Ils ont tiré le sabre, qu’ils tombent sous le sabre ; ils ont allumé le feu, donne-les, comme du bois, en pâture aux flammes.

« Tu veux leur pardonner ! Mais partout on dira : « Ce pardon n’est pas de la clémence, c’est un pardon accordé par la peur.

« Ces rois sont les croissants brillants, les hautes illustrations des Ghassânides ; qu’y aurait-il donc d’étonnant qu’ils cherchassent à recouvrer leur puissance (et ensuite à se venger de toi) ?

« Ils t’ont fait offrir leur rachat, te vantant pour cela leurs chevaux et leurs chameaux, qu’admirent, disent-ils, les barbares et les Arabes.

« Eh quoi ! ils auront trait notre sang, et nous, nous ne trairons que du lait de leurs chamelles ! Certes, aux yeux du monde, ils nous auront surpassés dans l’art de traire !

« Pourquoi accepterais-tu pour eux une rançon ? Ce n’est pas de l’or et de l’argent qu’ils ont eu de nous (c’est notre sang). »

Mais il est temps de réprimer les excès de mon calam et d’en arrêter la fougue en lui serrant la bride. Exposons maintenant ce qui se passa entre Sâboûn et les sultans ses voisins, et racontons les guerres qui signalèrent son règne.

(S.)

NOTE 16. PAGE 128.

L’enfant né d’une femme non légitime, n’est pas regardé comme fils de celui qui a cohabité avec cette femme. Il est comme étranger pour l’homme.

(P.)

NOTE 17. PAGE 140.

Mon ami M. F. Fresnel, consul français à Djeddah, sur la mer Rouge, a publié, en 1844, un mémoire sur l’Abou-Carn, et considère cet animal comme étant la licorne. Ce mémoire a été lu à l’Académie.

Ce que les Égyptiens appellent khartyt est le rhinocéros proprement dit.

(P.)

NOTE 18. PAGE 150.

Le terme birny, au Bâguirmeh et au Barnau, correspond au mot Fâcher pour le Dârfour et le Ouadây. Birny n’est point un nom propre ; il se dit de la place qui est devant la demeure du sultan, et aussi de cette demeure, et même de la ville ou du bourg où siége un sultan secondaire, un gouverneur de premier ordre. Ainsi, il y a le birny de Logoun, au Katakau. Birny veut donc encore dire, en quelque sorte, capitale, soit d’un État, soit d’une province, etc.

(S. P.)

NOTE 19. PAGE 162.

Le ryâl est le douro d’Espagne. Ce mot s’applique aussi au thaler d’Autriche. Le mot arabe ryâl est évidemment la transcription du mot espagnol real.

(P.)

NOTE 20. PAGE 163.

La raison de la dénomination pièces à canon, par laquelle on caractérise ces pièces d’argent, connues aussi dans le commerce sous le nom de colonnates, est que les Arabes ont pris les deux colonnes, figurées sur la pièce, pour deux canons.

(P.)

NOTE 21. PAGE 165.

J’ai vu un fait semblable dans la guerre de Morée, après la prise de Missolonghi.

Un soldat égyptien, à l’approche de la nuit, fouillait les Grecs morts, espérant trouver quelque bonne capture. Il vint à un cadavre qui avait une ceinture en grosse toile comme de la toile cirée. Il la détache, et sent qu’elle est pleine de ryâl. Transporté de joie, il termine là ses recherches ; il se contente de la ceinture. Il se retire à quelque distance, et, seul, il compte ses ryâl. Il y en avait deux cent cinquante. Le ryâl ou talari valait alors douze piastres d’Égypte (aujourd’hui il en vaut environ vingt, et la pièce de cinq francs en vaut dix-neuf et un quart. La piastre équivaut à quarante paras).

« Par Dieu ! dit notre homme tout ému, voilà une excellente trouvaille. Dieu m’envoie là trois mille piastres. Il y a de quoi me soigner, me régaler et en envoyer encore à ma famille. » Il était nuit quand il compta son butin. Le lendemain, au jour, il examine un ryâl et lui voit une couleur jaune. Il s’imagine que ce n’est qu’une pièce de cuivre, et il le jette. Il en examine d’autres ; jaunes encore, et tous, jaunes de même. C’étaient des doublons. Notre benêt prit l’or pour du cuivre, et il se mit à pleurer, à se lamenter : « Quel malheur ! disait-il ; est-on plus malheureux que moi ! »

Passe par hasard près de lui un de mes amis, que je ne veux pas nommer : « Qu’as-tu donc à pleurer ? dit-il. » Et l’autre de raconter son aventure en répétant vingt fois : « Et pour mon malheur, je m’aperçois que mes talaris sont de cuivre. — Voyons. » Le soldat montre ses talaris de cuivre. L’autre reconnaît les doublons, mais il dissimule : « C’est vraiment bien malheureux ! dit-il aussitôt ; mais il faut se consoler. Ah ! la puissance et la force sont en Dieu seul ! Et où veux-tu aller avec cela ? qui veux-tu qui prenne cette monnaie ? — Je t’en prie, dit notre guerrier, si tu penses qu’on puisse les vendre, prends-en ce que tu voudras, et fais en sorte que j’en retire quelque chose. — Veux-tu m’en vendre quelques-uns à vingt paras la pièce ? — Très-volontiers, et tout de suite. » Mon ami n’avait malheureusement alors en poche que vingt-cinq piastres. Il les donne au soldat et prend cinquante doublons. Il ne put en acheter davantage en ce moment. « Attends un peu, dit-il à son Égyptien. Je vais au camp ; je t’apporterai cent piastres, et je te débarrasserai du reste de tes cuivres. — Très-bien, très-bien, va. »

Mon ami part en toute hâte, prend cent piastres et retourne au plus vite sur ses pas. Mais de loin il aperçoit des soldats rassemblés autour de son homme, et il s’arrête, puis regagne le camp. Le benêt avait appris que ses pièces de cuivre étaient des doublons, valant chacun seize ryâl ; et il se lamentait, maudissait celui qui lui avait acheté les cinquante doublons.

On m’a raconté d’une autre manière la fin de l’aventure. Après que l’acheteur aux cents piastres se fut éloigné, le soldat se remit à déplorer son malheur, à maudire son cuivre. Sur ce, passa un individu qui demanda au pleureur quel était le motif de ses larmes. Le pauvre désolé lui conta son histoire. « Voyons, montre-moi donc tes ryâl, dit le passant. » Le soldat étale ses cuivres, et l’autre reconnut de beaux et bons doublons. « Veux-tu, dit-il au soldat, me faire cadeau de cinq de ces ryâl, et je t’apprendrai ce que c’est ? — Volontiers, je te les donne. » L’étranger met en poche les cinq pièces, et dit à son homme : « Ouvre l’œil, comprends et sache que chacun de ces ryâl en vaut seize. »

C’est à ces mots que notre guerrier se mit à chanter haut sa complainte sur les cinquante ryâl jaunes qui lui avaient été achetés pour vingt-cinq piastres. En revenant, l’acheteur ayant entendu, à quelque distance, sa dupe se répandre en plaintes, en désolation, eut soin de s’esquiver. Il savait bien que, s’il était découvert, il serait obligé de rendre les cinquante doublons.

(S.)

NOTE 22. PAGE 184.

Ce seigneur est Mahomet, fils d’Abd-Allah, fils d’Abd-El-Mouttaleb, fils de Hâchem, fils d’Abd-Ménâf. Mahomet est souvent appelé aussi fils d’Adnân ; Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet.

(P.)

NOTE 23. PAGE 201.

Ce poëte, que le cheykh ne nomme pas, est Tofaîl-el-Khaîl ou Tofaîl aux chevaux, ainsi surnommé à cause de son talent à décrire les chevaux, etc. Ce poëte vivait avant l’islamisme. J’en publierai la légende dans l’histoire légendaire des poëtes arabes antéislamiques.

(P.)

NOTE 24. PAGE 214.

Le livre dont il est question ici est de Mâlek, chef d’un des quatre rites orthodoxes. Quand Mâlek écrivait son livre sur les principes de la loi musulmane, une nuit il vit en songe Mahomet, qui lui dit : « Ouattata ed-dyna, tu as aplani, mis à la portée de tous la religion. » Et d’après cela, il appela son livre le Mououattâ.

(P.)

NOTE 25. PAGE 218.

Voici les détails de l’événement indiqué dans ce passage.

Ce fut d’après les informations reçues de mon père que Yoûcef-Pacha se concerta sur les moyens de mettre en évidence, d’abord, les exactions d’El-Mountacer. Le pacha consulta à ce sujet plusieurs de ses courtisans. Ils lui conseillèrent d’envoyer des marchandises au Barnau sous la conduite d’un homme sûr et ferme, de diriger la caravane par le Fezzân, et de remettre au chef de cette caravane une lettre pour El-Mountacer et une autre pour le sultan du Barnau. Yoûcef-Pacha proposa à Mohammed-el-Moukkény, un des officiers de son palais, de se charger de cette expédition. Il lui confia donc quatre cargaisons de marchandises, outre des présents pour le sultan du Barnau. La caravane se mit en route pour le Fezzân. La lettre qu’El-Moukkény devait remettre à El-Mountacer était conçue en ces termes :

« A Son Excellence notre cher Mohammed-el-Mountacer, notre gouverneur de la province du Fezzân.

« Or sus, il nous est venu à l’idée d’envoyer notre honorable et excellent serviteur Mohammed-el-Moukkény au Barnau, avec une lettre et des présents pour le sultan barnaouyen. Nous avons ordonné à El-Moukkény de passer par le Fezzân et de se présenter à toi. J’espère que tu le traiteras convenablement. Adjoins-le à la première caravane qui ira au Barnau. S’il a besoin de chameaux de transport, ou de provisions, ou d’argent, donne-lui, à mon compte, ce qu’il te demandera. J’espère que tu le seconderas et l’aideras de tous tes moyens. Salut. »

El-Moukkény, à son arrivée au Fezzân, fut bien reçu par El-Mountacer, qui l’hébergea et lui fournit pendant trois jours tout ce qu’un voyageur peut désirer. Le quatrième jour, El-Moukkény présenta à El-Mountacer la lettre de Yoûcef-Pacha. El-Mountacer la lut et trouva fort peu de son goût les exigences du pacha. Toutefois, il dissimula sa mauvaise humeur.

L’arrivée d’El-Moukkény à Mourzouk coïncida justement avec le départ d’une caravane pour le Barnau. El-Moukkény fit le voyage avec elle, et environ six mois après il reparut à Mourzouk avec une troupe considérable d’esclaves ; il en remplit quatre maisons. El-Mountacer, afin de pouvoir prélever la taxe habituelle qui lui revenait sur la vente des esclaves à Mourzouk, envoya sous main des acheteurs à El-Moukkény pour lui proposer d’acheter une partie des esclaves. El-Moukkény ne voulut rien vendre. « Ces esclaves, dit-il, sont la propriété du pacha, je n’ai pas le droit d’en disposer. » Ensuite il fit demander à El-Mountacer, avec les formes d’autorité que lui permettait son caractère de commis du pacha, des provisions pour sa caravane entière. El-Mountacer, choqué de cette demande, envoya à El-Moukkény une lettre par laquelle il l’autorisait à exiger du gouverneur de Sabhah les provisions nécessaires ; bien plus, El-Mountacer ajoutait à la fin de sa lettre à El-Moukkény : « Hâte-toi de sortir du Fezzân, ou je te fais tuer. »

El-Moukkény, indigné, partit et se rendit à Sabhah. Là, il réclama du gouverneur l’exécution des ordres du sultan fezzanais. « El-Mountacer n’a rien à prétendre ici, dit le gouverneur ; ce qui est ici ne le regarde pas. » El-Moukkény insista. « Persuade-toi bien, répondit-il au Sabhien, que si tu ne me donnes pas ce qu’il me faut et si quelques-uns des esclaves que j’emmène périssent, le pacha saura te prendre le double du prix de ce qui aura péri. » Le Sabhien, intimidé, fournit les provisions nécessaires. Ensuite El-Moukkény demanda des chameaux de transport ; le gouverneur les fournit à ses propres frais.

La caravane partit pour Tripoli. Plusieurs esclaves moururent de fatigue et d’épuisement. Le pacha s’informa du motif de ces pertes et de la conduite d’El-Mountacer. El-Moukkény raconta ce qui s’était passé. Le pacha, irrité, résolut de se venger ; et, après qu’il eut vendu les esclaves, il se mit en mesure d’expédier des troupes au Fezzân pour châtier El-Mountacer et le dépouiller du gouvernement de cette province.

El-Moukkény eut bientôt nouvelle de ce dessein. Il alla trouver le pacha, et après avoir obtenu la permission de parler : « J’ai appris, dit-il, que tu as projeté une expédition pour le Fezzân. — C’est vrai. — De combien d’hommes penses-tu la composer ? — D’environ quatre mille hommes. — Calcule les dépenses nécessaires pour quatre mille hommes, en solde, vivres, chameaux de transport, chevaux, poudre, etc. » On calcula, et la somme dépassa de plusieurs fois l’impôt que payait le Fezzân au pacha. Cet impôt s’élevait alors à cinq mille talaris par an ; et encore était-il payé un tiers en talaris effectifs, un tiers en esclaves et un tiers en chaînes et entraves de fer, en peaux, etc. Ces derniers objets ont été introduits dans le payement de l’impôt, en vue du commerce des esclaves : voici comment.

Les caravanes qui, de l’intérieur du Soudan, exportent des milliers d’esclaves, conduisent les plus âgés, c’est-à-dire les hommes faits, attachés entre eux pendant le jour avec une chaîne qu’on leur fixe au cou. La nuit, on leur met des entraves de fer aux pieds. Une fois que les esclaves sont arrivés au Fezzân et vendus, les chaînes et les entraves restent aux marchands, qui alors, ne sachant plus qu’en faire et ne voulant pas les remporter, attendu que ces objets ont peu de valeur au Soudan, les vendent à vil prix. Il en est de même des peaux. Ce sont des peaux de bœufs dont chacune est cousue en manière de sac pour les provisions de voyage. Lorsque les esclaves sont vendus, ces sacs, devenus inutiles, sont vendus comme les fers.

Lorsque les calculs des frais de l’expédition furent achevés, El-Moukkény dit au pacha : « Pourquoi dépenser d’un coup, pour cette guerre, six ans des revenus du Fezzân ? — Et comment faire ? — Si tu veux me confier pour trois ans le gouvernement du Fezzân, je te promets de tout terminer selon tes désirs et sans qu’il t’en coûte rien. — Comment cela ? voyons ! si le moyen est acceptable, je t’assure la province du Fezzân pour six ans. — Voici comment je conçois mon plan. Tu écriras à ceux qui, dans les différentes localités du Fezzân, ont quelque considération et quelque influence, que tu remets le gouvernement de la province à Ahmed, cousin d’El-Mountacer ; qu’ils se gardent bien, tous, de prêter l’oreille aux instigations et aux promesses d’El-Mountacer ; qu’ils n’aillent pas le défendre par la voie des armes, et s’opposer à l’exécution de tes volontés. Écris en même temps à Ahmed son firman d’investiture. Enfin, écris-moi aussi mon firman de gouverneur du Fezzân, et donne-moi deux cents cavaliers seulement, deux mille talaris, vingt habillements, un vêtement d’honneur pour Ahmed et un pour moi. Ensuite l’expédition me regarde ; je m’en charge. »

Le pacha, enchanté, acquiesça à la proposition d’El-Moukkény, et fournit, de plus, le nombre de chameaux nécessaires pour les provisions, pour les munitions et pour El-Moukkény lui-même. Enfin, Yoûcef-Pacha nomma son propre secrétaire, Zarroûk, vizir d’El-Moukkény.

La troupe quitta Tripoli, et s’achemina du côté du désert. Elle arriva à Saukanah (Soknah), vers les frontières nord du Fezzân. Là, on mit pied à terre. El-Moukkény fit appeler le chef de Saukanah. Celui-ci se rendit à l’invitation, et El-Moukkény, de suite, lui fit poser un vêtement de prix sur les épaules, et lui lut le firman ou manifeste qui conférait le gouvernement du Fezzân à Ahmed, cousin d’El-Mountacer, et qui défendait toute tentative d’opposition et de résistance en faveur d’El-Mountacer. Le chef de Saukanah et tous les principaux du lieu protestèrent de leur soumission aux volontés du pacha. Et des vêtements d’honneur furent donnés à plusieurs d’entre eux.

Le lendemain, la troupe tripolitaine se mit en route et arriva à Sabhah. El-Moukkény en fit appeler le chef et aussi le moufti, Abd-el-Rahman. Il les traita comme le chef de Saukanah, leur lut le manifeste du pacha, et reçut d’eux leur déclaration de neutralité.

De là, El-Moukkény ne s’arrêta plus qu’aux environs de Mourzouk. Il annonça son arrivée à El-Mountacer, et lui fit dire : « J’ai entre les mains, de la part du pacha, des ordres qui te concernent ; veux-tu venir en prendre connaissance, ou bien veux-tu que j’aille te les communiquer ? »

El-Mountacer connaissait ces ordres dès avant l’approche des Tripolitains. Pour toute réponse, il ferma les portes de Mourzouk et posta des fusiliers sur les murs, avec consigne de faire feu sur tous les Tripolitains qui approcheraient de la ville, et de les repousser de vive force. El-Moukkény se présenta avec sa troupe ; il fut accueilli à coups de fusil et contraint de se tenir à distance. Il avait deux canons de petit calibre qu’il avait apportés, ainsi que les affûts, à dos de chameaux. Il monta ces canons, les attela et tira sur les murs, qui bientôt furent ébréchés. Un fusilier eut la main emportée par un boulet.

A la nuit, El-Moukkény expédia une lettre à Ahmed. Le porteur devait chercher à pénétrer dans Mourzouk ; c’était un voleur, un filou de profession. Il partit, et réussit à franchir les murs sans être aperçu des gardes. Il se rendit chez Ahmed, et lui remit la lettre. Ahmed rompit le cachet et lut :

« A Sa Hautesse le Sultan Ahmed.

« Je viens avec des ordres positifs du pacha. Il t’a nommé sultan de Marzik (Mourzouk), et Mountacer est dépouillé de ses fonctions. Dès que cette lettre te sera parvenue, travaille à empêcher toute résistance aux ordres de notre maître ; ouvre les portes de la ville ; efforce-toi d’annuler tous les projets d’El-Mountacer. Salut. »

Ahmed alla se présenter à El-Mountacer et lui dit : « Es-tu mon oncle, et sommes-nous unis par les mêmes intérêts ? — Nous le sommes, je crois. — En ce cas, dis-moi : Dans quel but as-tu fermé la ville, garni les murs de soldats, ordonné cette résistance armée ? — Mon cher cousin, je crains que nous ne soyons victimes de quelque perfide machination. — Ce sont-là des soupçons que rien ne justifie. Ouvre les portes de Mourzouk, ou bien je me sépare de toi et me déclare ton ennemi. »

Ahmed sortit à l’instant même. Il rassembla les troupes fezzanaises et leur dit : « Chacun de vous conservera son grade actuel ; nul ne sera destitué ; tous auront le droit de prétendre à quelque chose de plus élevé. Le gouvernement du Fezzân est à moi désormais. Ouvrez les portes de la ville et quittez les murs. »

On se déclara pour Ahmed ; on ouvrit les portes, on enleva les gardes ; Ahmed sortit de Mourzouk, se rendit au camp des Tripolitains, puis introduisit El-Moukkény dans la ville, et le traita avec les plus grands honneurs. Le lendemain Ahmed convoqua les premiers fonctionnaires du gouvernement et les rassembla en divan. El-Moukkény y assista avec Zarroûk. Celui-ci, se levant au milieu de l’assemblée aussi debout, lut le firman qui constituait Ahmed gouverneur du Fezzân, et prononçait la déchéance d’El-Mountacer. Le firman était ainsi conçu :

« Cet ordre sublime est émané de Son Altesse le vizir Yoûcef-Pacha le Caramanien. »

« Aux Ulémas du Fezzân, Émirs, Soldats et Officiers.

« Or, Mohammed-el-Mountacer avait reçu les bienfaits de Dieu ; il n’a pas su les conserver en restant dans la voie du bien. Il avait reçu le droit de commander, il n’a pas su le conserver ; il s’est laissé entraîner par ses passions, il s’est repu à d’infectes pâturages, il a oublié ces paroles sacrées du prophète, sur qui soient les bénédictions et les grâces de Dieu : « Vous êtes tous sujets d’un maître. » Bien plus, El-Mountacer s’est révolté plusieurs fois contre moi ; je l’ai averti en particulier et à haute voix ; mais sa perversité n’a pas connu de frein ; il a fermé les yeux sur ce qu’il devait faire. Pour le punir, je le dépouille du gouvernement du Fezzân ; et j’ai élu à sa place Ahmed-el-Nâcir, homme de bien ; écoutez-le, obéissez-lui. Je recommande à Ahmed d’avoir la crainte de Dieu pour guide dans le maniement de son autorité, de se conduire selon la loi sainte de l’Islâm dans tout ce qui sera déféré à son tribunal. Par là, il évitera les châtiments de Dieu au jour où les hommes seront pris par le toupet pour être relevés de leurs tombeaux. Gardez-vous, et encore gardez-vous de vous opposer en rien à mes ordres. Salut. »

Après la lecture de ce manifeste, l’huissier ou appariteur du divan prononça à haute voix des vœux pour la conservation et la prospérité du pacha et du nouveau gouverneur. Puis, les naûbah ou gros tambourins royaux retentirent, les canons grondèrent, et les félicitations à Ahmed commencèrent. Enfin El-Moukkény et Zarroûk se levèrent et sortirent.

Trois jours après, ils allèrent trouver Ahmed et lui dirent : « Notre intention est de retourner immédiatement à Tripoli ; mais nous craignons qu’après notre départ, El-Mountacer ne tente de recouvrer le pouvoir qu’il a perdu ; nous te prévenons du danger. Si tu veux suivre nos conseils, efforce-toi de te saisir de ton rival, confisque ses biens et débarrasse-toi de lui ; car tant qu’il sera vivant il t’inquiétera, il travaillera à ta ruine, et tu n’auras jamais de sécurité. »

Ahmed, frappé de ces paroles, rassemble de suite son divan, se fait amener El-Mountacer, et commande aux gardes de s’en emparer. « Pourquoi, lui dit El-Mountacer, me fais-tu arrêter ? — J’ai reçu des ordres pour cela. Ensuite, mon trésor est à sec et tu t’es approprié les revenus du pays ; tu n’as qu’un moyen d’acheter ta liberté, c’est de m’abandonner tout ce que tu possèdes. » Et Ahmed ordonne de mettre son rival en prison. El-Mountacer, une fois incarcéré, livra ses richesses à Ahmed ; et ensuite Ahmed le fit étrangler pendant la nuit.

A la nouvelle de cette exécution, El-Moukkény et Zarroûk se présentèrent au divan d’Ahmed et lui demandèrent les richesses qu’il avait reçues d’El-Mountacer. « Ces richesses, lui dirent-ils, appartiennent au pacha. » Ahmed les remit, ainsi que les registres qui en indiquaient la nature et la valeur. Ensuite El-Moukkény dit au nouveau gouverneur : « Nous allons regagner Tripoli ; nous ne pouvons pas séjourner plus longtemps au Fezzân. Prépare-toi à nous rembourser les dépenses de l’expédition qui t’a établi au pouvoir. — Mais n’avez-vous pas déjà reçu tout ce que j’avais retiré d’El-Mountacer ? — C’est vrai, nous l’avons reçu. — Cela ne suffit-il donc pas ? — Non. D’habitude les biens d’un individu destitué et mort sont confisqués au profit du pacha, n’entrent dans aucun compte ; et les frais d’expédition sont à la charge du gouverneur nouveau. En conséquence, tu me rembourseras les dépenses que notre voyage a coûtées au pacha, ou bien tu renonceras au gouvernement du Fezzân, et le pacha en disposera comme il le jugera convenable. — A combien s’élèvent ces dépenses ? — Pour solde des soldats, pour nourriture, vêtements, frais de voyage, transports et service particulier, il a été avancé plus de douze mille talaris. Tu nous les payeras en nature, ou tu donneras en équivalent six mille mithcâl d’or. — Tu n’ignores pas que le trésor est vide ; je suis obligé, pour te satisfaire, de coter un impôt personnel d’après la somme que tu indiques. Accorde-moi pour cela un délai raisonnable. — Le plus court, le plus court possible. — Il me faut au moins quinze jours. — J’y consens ; mais pas un jour de plus. »

Ahmed demanda le registre ou état des localités du pays du Fezzân, et il en trouva cent une, outre la ville de Mourzouk. Il répartit la dette des 12,000 talaris par taxes proportionnelles sur ces divers pays, c’est-à-dire depuis Saukanah, qui est le premier village important à la limite nord du Fezzân, jusqu’à Catroûn, dernier village à la frontière sud, sur la route du Ouadây, et depuis Zouîlah, sur la limite à l’est, jusqu’aux limites du Chiâty ou frontières ouest. Ensuite, Ahmed écrivit à chaque chef de pays une lettre ainsi conçue :

« A un tel, chef de tel pays.

« Nous avons besoin de votre coopération pour le payement des frais de l’expédition envoyée ici par le pacha sous la conduite d’El-Moukkény et de Zarroûk. La taxe qui vous est imposée est de tant de talaris. Au reçu de cette lettre, hâtez-vous de recueillir la somme qui vous est fixée et expédiez-nous-la de suite par un homme de confiance. Que rien ne retarde et n’arrête cette levée. Salut. » ... Ahmed apposa son seing à ces circulaires, et fit partir des courriers pour les remettre promptement à leurs destinations. Les courriers s’acheminèrent en toute hâte sur les différents points du Fezzân.

El-Moukkény avait pris le relevé des localités sur le registre même des inscriptions. Dès qu’il fut rentré chez lui, il se hâta, de son côté, d’écrire les cent lettres nécessaires, et les dépêcha aux différents chefs des villages. Ces circulaires étaient dans les termes suivants :

« Au chef de tel village.

« Ahmed, ton souverain actuel, t’envoie demander une somme d’argent. Garde-toi de lui en rien transmettre ; c’est de lui personnellement que l’on réclame cette somme ; il est assez riche pour payer ; mais son avarice est telle qu’il veut rejeter la charge sur vous tous. Salut. »

Les courriers d’Ahmed arrivèrent les premiers à leurs destinations. Chaque chef de village s’était empressé de se mettre à l’œuvre. Les principaux de chaque localité s’étaient réunis et avaient coté chaque habitant selon ses moyens. Vinrent les envoyés d’El-Moukkény. On lit leurs lettres, et la levée s’arrête. Partout on se résout à attendre, mais sans faire de démonstration de mécontentement, ce qui devait résulter de ces ordres contradictoires. Les quinze jours de délai s’écoulent, et Ahmed n’a pas reçu un seul talari.

Le seizième jour, El-Moukkény arme ses gens et leur recommande de se tenir prêts à un coup de main. Zarroûk conduit cette troupe chez Ahmed et entre avec elle au divan. Ahmed reçoit les Tripolitains avec déférence ; mais El-Moukkény l’aborde brusquement par ces mots : « Livre-nous l’argent que tu as recueilli ; notre séjour se prolonge outre mesure, nous voulons partir ; nos conventions, d’ailleurs, sont à terme depuis hier. — Je n’ai rien reçu encore. — Ton indifférence et ta lenteur nous retiennent ici trop longtemps. Nous ne pouvons pas négliger ainsi nos devoirs à cause de toi. » Puis s’adressant à Zarroûk : « Quels ordres as-tu reçus du pacha relativement à moi ? » Zarroûk alors, debout, et d’une voix solennelle, dit aux membres du divan : « Reconnaissez désormais qu’Ahmed est incapable de gouverner. En conséquence, sa déchéance est prononcée, et cela d’après la volonté et les ordres du pacha notre maître. » En même temps, Zarroûk porte la main sur Ahmed, le tire violemment de la place où il était assis et le renverse à terre. « Saisissez cet homme, » dit Zarroûk aux Tripolitains. On se précipite sur Ahmed, on lui déchire ses habits. « Que veux-tu que nous fassions de lui ? » disent les Tripolitains à leur chef. — « Emmenez-le et jetez-le en prison, répond El-Moukkény ; mettez-lui un collier de fer au cou et les fers aux pieds, et liez-lui les mains au collier de fer. » On entraîne Ahmed, on l’accable d’outrages, on le charge de fers et on le dépose en prison.

El-Moukkény s’assied aussitôt à la place où était Ahmed. Il envoie de suite ses officiers et ses affidés appeler tous les autres membres du divan, tels que le câdi, les deux mouftis, les principaux commerçants, les vizirs, les premiers fonctionnaires. Tous arrivent, et chacun prend la place assignée à ses fonctions ou à son rang. Alors Zarroûk exhibe le firman dont il était dépositaire, et, debout au milieu de l’assemblée aussi debout, il lit et annonce l’installation d’El-Moukkény comme chef et gouverneur du Fezzân, et la destitution définitive de ses prédécesseurs. Une foule considérable d’habitants de Mourzouk assistait à la lecture du manifeste.

Cette proclamation terminée, les noûbah royaux retentirent, le canon se fit entendre ; la multitude afflua à la demeure du souverain. Au milieu de l’agitation, un soldat fezzanais, pauvre, prit le turban d’un individu ; El-Moukkény s’en aperçut, appela aussitôt le soldat, et lui demanda pourquoi il avait enlevé ce turban. Le soldat ne sut que répondre, et El-Moukkény lui dit : « Tu n’as volé ce turban que pour braver mon autorité, pour montrer à la foule que peut-être je me soucie peu de rendre justice. » Et il condamna le Fezzanais à recevoir cinq cents coups de kourbâdj[244]. La foule, étonnée de cet acte de sévérité, se dispersa. Plusieurs fils des gouverneurs particuliers des districts du Fezzân étaient à Mourzouk ; ils s’enfuirent, effrayés de ce dont ils étaient témoins depuis un jour ; ils se retirèrent les uns au Soudan, les autres à Ben-Ghâzy.

La mère d’Ahmed vint en suppliante demander la liberté de son fils à El-Moukkény. Elle fit aussi intercéder par plusieurs personnages du Fezzân : « Je donnerai la liberté à Ahmed, dit El-Moukkény, lorsqu’il aura payé tous les frais de l’expédition. » El-Moukkény avait appris que la mère d’Ahmed avait recueilli des richesses considérables par la mort de son mari. Aussi, le Tripolitain insista sur les conditions qu’il mettait à la délivrance de son prisonnier, et demeura inexorable. La mère d’Ahmed livra ses biens partie par partie jusqu’à ce qu’elle se fût entièrement dépouillée de ce qu’elle possédait. Alors El-Moukkény fit étrangler Ahmed pendant la nuit dans la prison. La mère du malheureux prince vint réclamer son fils, et l’ordre fut donné de le lui livrer. On retira le cadavre de la prison. A cette vue, la mère d’Ahmed s’abandonna au désespoir : « Eh ! pour quelle faute, pour quel crime as-tu assassiné mon fils ? dit-elle. — En punition du meurtre d’El-Mountacer, qu’il a assassiné sans motif. »

El-Moukkény fit aussi arrêter et emprisonner les deux frères Othmân et Yoûcef, qui avaient été vizirs d’El-Mountacer. Il confisqua leurs biens et les laissa tous deux dans les fers. Yoûcef réussit à s’échapper. Othmân tomba gravement malade. El-Moukkény le sachant en danger de mourir, lui donna la liberté ; Othmân ne survécut que quelques jours à sa délivrance.

El-Moukkény se choisit pour vizir Abou-Bekr, fils de Khalloûm, Arabe de Djâlau. Abou-Bekr, quoique jeune encore, s’était fait remarquer par sa sagacité, sa moralité, sa générosité, sa bienveillance. Ce fut lui qui dévoila à Yoûcef-Pacha les excès tyranniques d’El-Moukkény, et qui provoqua la destitution de ce gouverneur. Abou-Bekr le remplaça. Voici comment s’accomplit cette substitution.

Abou-Bekr était homme de bien, religieux, issu d’une famille de noblesse ancienne, et possesseur d’une fortune assez considérable. Il faisait le commerce de Djâlau au Fezzân. Il avait acheté une des plus belles maisons de Mourzoûk ; elle lui servait de pied-à-terre pendant le temps qu’il passait à la ville pour ses affaires commerciales. Dans un voyage, son arrivée au Fezzân coïncida avec celle de l’expédition tripolitaine, et il assista à l’installation d’El-Moukkény.

Zarroûk quitta le Fezzân et reconduisit les troupes à Tripoli. El-Moukkény, resté maître de l’autorité, entendit parler de la fortune, de la perspicacité d’Abou-Bekr, qui cependant n’avait guère alors que vingt-cinq ans, et il le chargea de quelques affaires importantes qui furent terminées avec bonheur. Ensuite El-Moukkény se l’attacha comme vizir, et lui confia les fonctions qu’avaient autrefois Othmân et Yoûcef.

Abou-Bekr était au vizirat depuis un an, lorsqu’El-Moukkény se disposa à envoyer à Tripoli ce qu’il devait payer au pacha. Le gouverneur du Fezzân ne savait à qui confier cette mission. Abou-Bekr se proposa pour la remplir ; El-Moukkény accepta, et le vizir fut expédié à Tripoli. Abou-Bekr arriva heureusement, et remit le dépôt qui lui avait été consigné. Dans la conversation que le vizir fezzanais eut avec le pacha, celui-ci fut frappé de l’intelligence, du tact et de la pénétration de l’Arabe, le traita avec déférence, lui donna un vêtement d’honneur, et lui fournit pour le temps de son séjour à Tripoli les frais nécessaires d’entretien et de représentation.

Lorsqu’Abou-Bekr se prépara à retourner au Fezzân, le pacha lui remit une lettre de recommandation dans laquelle il ordonnait à El-Moukkény de s’en rapporter en toutes choses aux conseils et aux jugements d’Abou-Bekr. Rentré à Mourzouk, Abou-Bekr, par l’effet même de la recommandation du pacha, s’attira la jalousie d’El-Moukkény, dont il contrôlait la conduite et entravait les exactions et les injustices. A la fin, El-Moukkény se fatigua et s’impatienta de cette censure, et il la repoussa avec colère.

Alors Abou-Bekr alla à Tripoli et porta plainte au pacha. El-Moukkény fut appelé à rendre compte de sa gestion. La discussion s’engagea, et Yoûcef se convainquit par lui-même que l’accusation reposait sur des motifs réels. Lorsque les débats furent terminés, Abou-Bekr dit au pacha : « Que Dieu t’accorde la puissance ! Combien El-Moukkény te paye-t-il par année ? — Vingt mille talaris. — Moi, je t’en payerai vingt-deux mille, et sans qu’un seul individu ait à souffrir la moindre injustice, la moindre exaction. — Je te concède le gouvernement du Fezzân. — Je l’accepte, mais à condition que j’aurai auprès de moi ton mamelouk Ahmed. Je ne veux être que son intendant, et je lui rendrai un compte exact de ma gestion. — Cela est inutile ; tu commanderas seul. Je destitue El-Moukkény... » El-Moukkény avait administré le Fezzân pendant près de sept ans.

Lorsque j’étais au Fezzân, allant au Ouadây pour recueillir la succession de mon père, je me présentai à Abou-Bekr, qui était alors vizir. Abou-Bekr eut pour moi la plus grande bienveillance ; il se fit rendre compte de la manière dont El-Moukkény avait agi dans mon affaire, et me rendit prompte justice. La cause de mes réclamations était qu’El-Moukkény avait détourné à son profit des valeurs qui appartenaient à mon père. Voici comment.

Mon père avait envoyé Sâdân, un de ses plus anciens esclaves, avec une troupe d’esclaves pour les vendre au Fezzân et rapporter certaines marchandises désignées. Sâdân était encore à Mourzouk, et avait vendu les esclaves, lorsqu’il apprit la mort de son maître. El-Moukkény confisqua alors le prix de la vente. J’étais en ce moment à Tunis. Dès que me fut parvenue la nouvelle de la mort de mon père, j’allai à Tripoli, et je fis parler à Yoûcef-Pacha pour le recouvrement de la somme que le gouverneur fezzanais s’était appropriée. J’obtins du pacha un ordre pour me la faire restituer. Je me rendis à Mourzouk. El-Moukkény traîna l’affaire en longueur. De jour en jour il différait à m’accorder la solution que j’attendais. Ce fut par l’active entremise d’Abou-Bekr que je recouvrai enfin la somme qui m’appartenait ; elle s’élevait à 900 douros ou talaris d’Espagne.

El-Moukkény, pendant tout le temps de sa gestion administrative, traita les Fezzanais avec une incroyable tyrannie. Il taxa pour chaque puits un impôt d’un douro, et un douro aussi pour chaque deux cents dattiers, comprenant dans la limite de l’impôt même les jeunes dattiers dont les djéryd (les palmes) commençaient à s’étaler. Ces taxes étaient en surplus de ce qu’il percevait sur les condamnations judiciaires des procès de police correctionnelle.

Mourzouk avait sept portes ; il les ferma, excepté une seule. Il y établit un octroi qui prélevait deux talaris pour toute charge ou ballot qui entrait dans la ville ; toile grossière ou soierie, ou toute autre marchandise, le péage était le même. Il augmenta, d’un sixième de mithcâl d’or, le droit imposé sur la vente de chaque esclave.

Les Bény-Soleymân, tribu considérable d’Arabes du désert, tentèrent d’envahir le Fezzân ; El-Moukkény les vainquit et en tua un grand nombre. (Les Bény-Soleymân habitaient sous des tentes, campés dans les plaines situées entre la régence tripolitaine et le Fezzân. Par suite de la guerre indiquée ici, ils s’enfuirent dans les déserts qui précèdent le Kânum au nord. Il n’en reste presque plus aujourd’hui vers la régence de Tripoli. Ce fait m’a été raconté par des Ouadayens en 1842. Les Bény-Soleymân, dans leur nouvelle station, font le métier de détrousseurs sur les routes des caravanes, dans le désert au nord du Kânum.)

Primitivement, les Bény-Soleymân étaient en bonne intelligence avec Yoûcef-Pacha, qui les avait chargés de veiller à la sûreté des routes entre Tripoli et le Fezzân, et d’en éloigner les pillards. Pour cela, les Bény-Soleymân recevaient chaque année quelques gratifications et rétributions du pacha, et quelques vêtements d’honneur. Le chef principal de ces Arabes s’appelait Seyf-el-Nasr. Une branche de la tribu portait le nom de Bény-Bichr.

Yoûcef-Pacha réussit sous main à semer la discorde et la zizanie entre les deux branches de la tribu, les Bény-Seyf-el-Nasr et les Bény-Bichr. Son but était de se créer un motif pour se défaire de Hamed, fils de Seyf-el-Nasr. Hamed en eut pressentiment. Il était à Tripoli quand les hostilités s’annonçaient. Il sortit furtivement de la ville pendant la nuit. Dès lors, en dépit et au mépris de tous les ordres du pacha, il se mit à piller les caravanes sur les routes, à dévaliser les voyageurs.

Le pacha appela les principaux des Bény-Bichr, leur donna des vêtements ou pelisses d’honneur, leur promit sa protection et ses secours, et leur adjoignit des troupes pour les aider à combattre les Seyf-el-Nasr. Les Bichr prirent ces troupes avec eux, marchèrent contre leurs ennemis, les battirent et les forcèrent à abandonner le pays. Les Seyf-el-Nasr s’enfuirent du côté du Fezzân ; arrivés sur les frontières de cette province, ils pensèrent à expulser El-Moukkény. Mais, comme nous venons de le dire, ils furent vaincus ; un grand nombre périt, et le reste disparut et s’enfonça dans les déserts.

Ensuite Yoûcef-Pacha trahit les Bichr, tua plusieurs des principaux d’entre eux, et ceux qui échappèrent se réconcilièrent avec leurs frères les Seyf-el-Nasr ; dès lors les deux branches de la tribu se réunirent et se déclarèrent contre lui. La cupidité, la mauvaise foi, la perfidie du pacha, soulevèrent les haines de tous les Bény-Soleymân.

Du reste, la première victime de la duplicité de Yoûcef fut son frère Ahmed-Pacha. Je vais raconter ce fait en peu de mots.

Le sultan Sélim-Khân, sur lui soient les nuages de la miséricorde divine ! avait nommé au gouvernement de Tripoli de Barbarie Aly-Pacha-Bourghoul, et l’avait envoyé, pour prendre possession de la régence, avec des bâtiments de l’État sous le commandement du capitan Pacha, qui était alors Hussein-Pacha. La flottille fut bientôt en vue de Tripoli. Ahmed-Pacha-Caramanly ou le Caramanien, frère de Yoûcef, gouvernait alors la régence. Aly-Pacha fit parvenir aux ulémas de la ville et aux grands chargés de la direction suprême des affaires, une lettre dans laquelle il leur disait : « Le sultan notre maître, que Dieu lui accorde la victoire sur ses ennemis ! m’a honoré de ses faveurs, et m’a confié le gouvernement des États de Tripoli. J’arrive muni de ses ordres. Déclarez-moi de suite quelles sont vos intentions à mon égard. Si dans six heures je n’ai pas votre réponse, je fais feu sur la ville, je la prends de vive force, et je traite chacun selon qu’il l’aura mérité. »

Ces paroles firent réfléchir les ulémas, et ils décidèrent, après délibération, qu’il n’était pas permis de prendre les armes contre des troupes du sultan sans être hors de la loi islamique, sans crime d’irréligion. Ahmed-Pacha et son frère appelèrent la population à la défense de la ville. Mais il leur fut répondu que la religion condamnait tout acte de résistance aux soldats du sultan : « Nous devons obéir au souverain, par ordre de Dieu et du Prophète. » Alors Ahmed-Pacha et son frère craignirent, s’ils restaient à Tripoli, de tomber entre les mains d’Aly-Pacha et d’être envoyés à Constantinople, ou d’être mis à mort. Ils s’enfuirent pendant la nuit, avec leurs femmes et leurs enfants, leurs serviteurs et leurs courtisans, et se dirigèrent du côté de Tunis.

Ils envoyèrent annoncer leur arrivée à Hamoûdeh-Pacha, qui gouvernait la régence tunisienne. Hamoûdeh dépêcha à leur rencontre son premier intendant Moustafa, qui les introduisit en grande pompe dans la ville et les fit descendre dans une demeure convenable. Il leur fut assigné un revenu plus que suffisant pour leurs besoins. Les deux fugitifs vécurent donc à Tunis dans l’abondance et l’éclat pendant six ou sept mois.

Alors Aly-Pacha conçut le projet de s’emparer de l’île de Djirbeh qui, d’après ce qu’il avait appris, était anciennement dans la dépendance de Tripoli, et était devenue possession de Tunis par une voie injuste. Aly-Pacha mit en mer ses bâtiments de guerre et se rendit maître de l’île. Hamoûdeh-Pacha, indigné de cette surprise : « Quoi ! dit-il, cet individu s’est impatronisé à Tripoli sans en avoir le droit ; Sélim, notre maître, ne lui avait point donné Tripoli de Barbarie, mais bien Tripoli de Syrie. Il est venu s’établir près de nous par suite d’une erreur. Nous l’avons néanmoins laissé faire, et voilà qu’aujourd’hui il porte ses cupides désirs sur nos possessions ! »

Hamoûdeh appela Ahmed-Pacha le réfugié, ainsi que Yoûcef, et leur dit : « Je veux vous confier des troupes pour reprendre Tripoli des mains d’Aly-Pacha-Bourghoul, et vous rétablir dans votre gouvernement. Mais avant tout, promettez-moi de me rembourser les frais de l’expédition. »

La proposition fut acceptée, et les stipulations de l’engagement furent rédigées et signées par Ahmed en présence des principaux officiers et courtisans de Hamoûdeh-Pacha. Yoûcef, qui n’avait alors que le titre de bey, souscrivit aussi la transaction et ajouta ces mots : « Je m’engage également à concourir au payement des frais de la guerre et à les rembourser à notre bienfaiteur Hamoûdeh-Pacha, dans le cas où le destin de Dieu réserverait à mon frère ce que nul ne peut éviter. Je serais alors redevable de la somme exigée. Et salut. » Yoûcef apposa son cachet au-dessous de cette déclaration qui le rendait caution pour son frère.

Hamoûdeh prépara immédiatement deux corps de troupes, l’un de Turks, l’autre d’Arabes berbères appelés Zououâouah (Zouâves), et il confia le commandement en chef à Moustafa, son kiâhya. Il dit ensuite à Ahmed-Pacha d’écrire secrètement aux individus les plus influents de la régence de Tripoli et aux principaux personnages du gouvernement, pour leur annoncer la mise en marche des troupes tunisiennes. Ces lettres produisirent tout l’effet qu’on pouvait espérer. Elles furent reçues avec enthousiasme ; car Ahmed était d’une nature bonne et facile. Aly-Pacha-Bourghoul était fier et brutal ; son administration était déjà devenue odieuse ; les hommes les plus importants de la régence avaient été victimes de la cupidité de ce gouverneur ; plusieurs d’entre eux avaient été emprisonnés, et leurs biens avaient été confisqués.

A l’approche des Tunisiens, Aly-Bourghoul se disposa à marcher à leur rencontre. Mais on l’abandonna à lui seul ; on refusa de se battre pour lui. Il s’embarqua et s’enfuit. Il vint aborder à Alexandrie d’Égypte.

Ahmed-Pacha entra à Tripoli. Il traita honorablement Moustafa le kiâhya ou intendant de Hamoûdeh-Pacha, et les chefs de l’expédition. En les congédiant, il leur remit des présents pour Hamoûdeh... Les Tunisiens repartirent.

Yoûcef-Bey, pendant quatre ou cinq mois, vécut tranquille, au moins en apparence. Seulement, il s’efforça de s’attacher l’artillerie par des largesses. Ensuite il lia complot avec un corps de troupes, mais si adroitement que rien ne fit naître le moindre soupçon.

Un jour, Ahmed-Pacha alla en partie de plaisir à Menchyeh, village assez considérable près de Tripoli, et presque tout composé de jardins dont chacun a une maison ou une sorte de castel, selon la fortune du propriétaire. La plupart des habitants de Tripoli ont une demeure ou pied-à-terre à Menchyeh, et y passent leur temps de repos. Pendant le jour, ils restent dans la ville pour leur commerce et leurs affaires, et le soir, vers le coucher du soleil, ils se retirent à leurs maisons de Menchyeh. Ce village est le plus bel endroit des environs de Tripoli.

Lorsqu’Ahmed-Pacha y alla, son frère Yoûcef, qui d’habitude le suivait partout, se dispensa de l’accompagner cette fois, prétextant une migraine. Yoûcef resta à Tripoli ; il attendit que Ahmed fut assez loin de la ville ; alors, il ferma les portes, et donna ordre aux canonniers de braquer leurs pièces sur la route de Menchyeh. La nouvelle de cette démonstration hostile parvint bientôt à Ahmed-Pacha. Il revint à la hâte, pensant que quelque ennemi s’était présenté à l’improviste. Mais à peine est-il à portée des murs de Tripoli, qu’on lui lâche une bordée de coups de canon. Plusieurs hommes de sa suite tombent autour de lui, et il rebrousse chemin rapidement avec sa suite, ses enfants et son escorte. Il se rend directement au Misrâta. Le Misrâta est un pays assez considérable dont presque tous les habitants sont Turks d’origine, et par conséquent soldats ; ils fournissent une bonne partie des troupes de la régence. Ahmed-Pacha les appelle à son secours et les invite à marcher avec lui sur Tripoli, pour combattre son frère. Mais on ne répondit point à son appel. Ahmed, déçu dans ses espérances, quitte le Misrâta et se dirige du côté de l’Égypte, où il arrive en peu de temps. Il va se présenter au vice-roi (Son Altesse le pèlerin Mohammed-Aly-Pacha), qui en ce moment se trouvait à Alexandrie. Mohammed-Aly accueillit le fugitif avec bienveillance, et lui assigna une subvention. Yoûcef fut bientôt informé que son frère s’était réfugié en Égypte. Il fit appareiller et approvisionner un vaisseau, y embarqua les femmes et le reste de la famille d’Ahmed, et ordonna au capitaine de les conduire directement à Alexandrie.

Ensuite Yoûcef rompit avec le pacha de Tunis, cessa de lui payer la dette qui avait été consentie, renia les services qu’il avait reçus de Hamoûdeh et se déclara même son ennemi. Grâce de Dieu sur le poëte qui a dit :

« L’injustice est dans la nature de l’homme ; si vous trouvez un cœur juste et reconnaissant, c’est qu’il a pour frein quelque motif d’intérêt personnel. »

Hamoûdeh ne voulut pas punir Yoûcef de son ingratitude ; il ne lui rappela même pas les sacrifices qu’il avait faits pour lui, et ne lui parla jamais de la dette.

Quand Hamoûdeh pacha mourut et passa au sein de la miséricorde de Dieu, la nouvelle en fut portée de suite à Yoûcef par un Arabe des Hamârinah, tribu de Bédouins attenant à la régence de Tunis. Yoûcef, ravi de cette annonce, donna à l’Arabe une pelisse, lui fit des présents, et laissa éclater toute la joie qu’il éprouvait de cet événement. Il semblait qu’on eût appris à Yoûcef la mort de son plus grand ennemi.

(S.)

NOTE 26. PAGE 220.

Les marabouts étaient originairement des espèces de saints qui vivaient dans l’éloignement le plus complet du monde, allant de pays en pays, attendant ou cherchant les occasions de s’exposer à la mort, surtout en combattant les infidèles, et le tout pour mériter le djenneh ou jardin éternel. Les marabouts de ce genre sont rares aujourd’hui. Ce ne sont plus guère que des espèces d’extravagants, de saints ou de fous ambulants, descendants d’aïeux marabouts... La sainteté, chez eux, se transmet par héritage.

(P.)

NOTE 27. PAGE 223.

Voici une aventure qui aboutit aux mêmes conséquences finales.

Il y avait au Caire un Moghrébin de Tripoli qui fabriquait des étoffes brochées en argent pour garnir les selles. Ce Moghrébin s’était acquis une grande réputation dans son art. C’était au commencement de la puissance de Mohammed-Aly, pacha d’Égypte. On présenta de ses selles à ce prince, qui en fut émerveillé et en commanda aussitôt pour lui et pour ses mamelouks. Lorsque les grands virent ces selles si bien ornées, tous affluèrent chez le sellier, et il gagna par son travail des sommes considérables. On n’avait pas encore alors la mode de revêtir les selles d’argent laminé et relevé en bosse.

Le sellier s’appelait El-Seyd-Mohammed El-Trâbloucy (le Tripolitain). Une caravane du Ouadây vint au Caire par Djâlau. Elle avait, au nombre des voyageurs, plusieurs Arabes des Moudjâbirah, tribu des environs de Djâlau, et plusieurs Tripolitains. Ils se rencontrèrent avec le sellier Mohammed et lui vantèrent la générosité et les autres qualités de Sâboûn. Mohammed résolut d’aller au Ouadây. Il prépara deux selles magnifiques, acheta une esclave blanche circassienne, du prix de vingt bourses (environ 2,500 f.), et une esclave abyssinienne vierge. Tout cela devait être offert en présent à Sâboûn. Mohammed partit avec la caravane.

Parmi les voyageurs, il y avait Mohammed-el-Benzerty, Arabe du village de Benzert, dans les États de Tunis ; mon oncle Tâher, frère utérin de mon père ; Mohammed-el-Hantâty, Arabe de la tribu des Hantâtah, dans le Gharb, mais né à Tunis ; Mohammed-el-Tayb, fils de Djallâun, marchand au bazar du Ghoûryeh, au Caire. Ces trois derniers avaient fait bourse commune ; ils s’étaient associés commercialement. Une certaine antipathie les tenait éloignés du sellier ; car au Caire, lorsqu’il les apercevait arrêtés ou qu’il les voyait passer, il disait à ceux qui étaient auprès de lui : « Examinez-donc ces juifs du Ghoûryeh. » Dans le voyage aussi, il leur adressa souvent des paroles méprisantes ; mais ils ne lui répondirent pas.

On arriva au Ouadây. Le sellier s’empressa d’offrir au sultan les deux femmes esclaves et les deux selles. Ces présents furent parfaitement accueillis et attirèrent au Tripolitain la bienveillance de Sâboûn. Le sellier fut même nommé vizir, et il reçut du prince, en cadeau, sept à huit cents esclaves, des chameaux et des bœufs en grand nombre. En un mot, il captiva les bonnes grâces du sultan, et eut la parole haute et puissante.

Il n’était à Ouârah que depuis une quinzaine de jours, lorsque mon père mourut et passa au sein de la miséricorde et de la clémence divines. En arrivant au Ouadây, le Tripolitain avait appris de quelle faveur mon père jouissait auprès du sultan. Mohammed alors craignit l’influence de mon oncle Tâher et de ses deux compagnons, et il ne parla plus d’eux. Mais après la mort de mon père, il ne connut plus de frein ; il versa mille injures sur sa mémoire ; il outrageait son nom partout où il se trouvait. Toutes les fois qu’il entendait citer mon père, il s’écriait : « Le vieux fou est entré en triomphe en enfer, précédé de sept torches flambantes. » Mon oncle Zarroûk fut bientôt informé des propos et des dires malveillants du sellier, et résolut de s’en venger. Mais de peur de s’attirer l’animadversion de Sâboûn, il attendit l’occasion d’attaquer et d’humilier l’insolent Trâbloucy, si fier de sa position auprès du prince.

Or un jour, dans une réunion où était Zarroûk, on vint à parler du sellier. « On ne sait vraiment pas, dit un des assistants, si ce Tripolitain est musulman ou chrétien. — Pourquoi ? reprit un autre. — Jamais on ne le voit faire un bout de prière. » Ces quelques paroles mirent à mon oncle la joie au cœur. « Ce que tu dis là, ajouta Zarroûk, est-il bien vrai ? — Certainement. — En témoignerais-tu devant le câdi, si le câdi t’appelait en témoignage ? — Certainement. — Et connais-tu des gens qui pourraient témoigner avec toi ? — J’en connais beaucoup ; » et il nomma plusieurs individus qui fréquentaient assidûment le sellier.

Le lendemain Zarroûk se rendit au mehkémeh (le tribunal de justice), et y fit appeler le Tripolitain. Celui-ci comparut. Alors mon oncle dit : « Que Dieu vienne en aide au câdi ! Je déclare ici, pour la seule gloire de Dieu, sans aucune pensée d’intérêt mondain, je déclare que ce Tripolitain ne fait jamais de prière, pas même un seul réka[245]. — L’accusation portée contre toi est elle vraie ? dit le câdi au sellier. — Je fais mes prières ; cet homme est un imposteur. — Sur quelles preuves appuies-tu ton inculpation ? dit le câdi à mon oncle ; as-tu des témoins ? » Zarroûk présenta alors ses témoins, et ils déposèrent que le Tripolitain ne faisait jamais de prières, qu’ils l’avaient observé en voyage et ailleurs, et qu’ils ne l’avaient jamais vu s’acquitter d’un seul de ses devoirs religieux. Malgré ces témoignages, le câdi craignit de déplaire au sultan en condamnant le sellier tout d’abord et sans autre forme de procédure. Il verbalisa donc, et soumit l’affaire à Sâboûn. Le prince ordonna de prononcer selon la loi de Dieu, l’accusé fût-il de ses propres enfants.

Le câdi, rassuré par cette réponse, condamna le sellier à subir une punition des plus humiliantes, à recevoir une vigoureuse bastonnade. La suite de cette condamnation fut que le Tripolitain eut toute l’aversion du sultan, qui dès lors lui interdit l’entrée du palais. Le sellier, ainsi disgracié, fit demander à Sâboûn la permission de quitter le Ouadây, ce qui lui fut facilement accordé. Il s’adjoignit à une caravane qui partait pour le Maghreb par la route d’Audjalah. La traversée fut sans accident, sans pertes et sans malheurs. D’Audjalah, le sellier, se dirigea sur Ben-Ghâzy avec ce qu’il possédait ; mais il fut arrêté par Mohammed-Bey, fils de Yoûcef-Pacha, dépouillé de tout ce qu’il avait, et laissé dans le plus complet dénûment. Plus tard il revint en Égypte ; il était alors dans la plus profonde misère, le plus pauvre des pauvres.

Peu après Mohammed-Bey se révolta contre son père et prit les armes contre lui. Mohammed-Bey, débouté de ses prétentions et forcé de s’enfuir, se sauva en Égypte et se confia à la généreuse protection de Mohammed-Aly-Pacha, qui le reçut avec bienveillance et lui assigna un traitement régulier. Le sellier adressa une pétition à Mohammed-Aly, lui exposant que Mohammed-Bey l’avait injustement dépouillé et ruiné. Le pacha ne crut pas devoir donner suite à cette plainte, et répondit : « Je ne suis pas juge de la conduite d’un homme qui, chez lui, a usé de sa puissance envers un de ses sujets. » Le sellier vécut en mendiant et mourut dans la détresse.

Je demande salut et persistance dans ma religion, bonheur dans ce monde et dans l’autre. Celui qui reçoit les bienfaits de Dieu et ne lui en rend pas grâce, les voit s’évanouir au moment où il y pense le moins. Bénédiction sur le poëte qui a dit :

« Quand tu jouis des bienfaits de Dieu, conserve-les ; car le mal les dissipe bien vite.

« Sache les faire durer et continuer par la reconnaissance ; car la vengeance céleste ne tarde pas à frapper l’ingratitude. »

(S.)

NOTE 28. PAGE 230.

Le djaramah est un fonctionnaire qui se rapproche de l’aguyd proprement dit. C’est un administrateur d’un ou de plusieurs pays, mais sans caractère militaire. Souvent il correspond directement avec le sultan.

(S. P.)

NOTE 29. PAGE 232.

Les Malangais ont le privilége honorifique de visiter tous les ans la demeure du sultan, et d’en réparer les dégradations à leurs frais.

(S. P.)

NOTE 30. PAGE 244.

De semblables malheurs ont agité et troublé les temps des quatre premiers khalifes ; la mort les emporta rapidement et les envoya trop vite au jugement de Dieu.

Omar, fils d’Abd-el-Azyz l’Ommyade, fut un khalife ami de la justice. C’est d’Omar, fils d’Abd-el-Azyz, que l’on a dit : « Pourquoi la vie des autres princes Ommyades[246], malgré leur tyrannie et leur injustice, dura-t-elle tant d’années, et pourquoi la vie d’Omar fut-elle si courte, Omar qui, mis en parallèle avec eux pour sa vertu et son équité, fut comme l’or le plus pur ? En voyant cette existence si tôt finie, et si pleine de bien, on s’est écrié : « Oui, le monde est un séjour de peines et de souffrances, de soucis et de vicissitudes ; si Omar eût compté plus d’années, le monde vieilli et décrépit serait revenu au bel âge de la jeunesse. » Ces paroles rappellent une même pensée du Prophète, qui dans toutes ses œuvres avait la pensée de Dieu.

Pourquoi en effet le monde n’aurait-il pas recouvré sa jeunesse ? Car Omar était d’une piété d’anachorète, d’une dévotion exemplaire. C’est lui qui a interdit les injurieuses malédictions que dans les prêches on lançait contre Aly, et qui ordonna de les remplacer par ces mots du Coran : « Dieu commande la justice et les bonnes œuvres. »

Tels furent les fruits de la rigide équité d’Omar, que dans les jours de son règne on vit les loups paître avec les brebis et, grâce au Dieu de toute science, oublier leur férocité.

Citons un exemple de la justice d’Omar. Un envoyé de rois kurdes vint se présenter à ce khalife. Omar le reçut avec honneur. On servit à manger ; parmi les mets se trouvaient deux perdrix cuites dans leur jus. Le Kurde remarque les perdrix et se met à pleurer, à fondre en larmes. Omar étonné lui demande quel est le motif de ses larmes. L’étranger refuse d’abord de s’expliquer ; puis, après quelques tergiversations, il dit : « Autrefois j’étais voleur de grands chemins. Un jour que j’étais à attendre des voyageurs sur un passage très-fréquenté, vint à passer un marchand monté sur une mule et ayant sous lui un sac rempli d’argent. J’arrête le marchand, je m’empare de la mule, et je me dispose à tuer mon homme, qui alors me dit : « Ton but n’est-il pas de prendre cet argent ? — Certainement, lui répondis-je. — En ce cas garde la mule et le sac qu’elle porte, et laisse-moi partir. — Impossible, mon cher ! » Et je le saisis par le bras pour le tuer. Le malheureux me voyant ainsi résolu : « Tu veux donc irrévocablement me faire mourir ? me dit-il. — Oui, et de suite. — Me permettras-tu au moins de faire deux réka de prière ? — Je le veux bien ! fais ta prière. » Et mon homme de faire ses ablutions, et puis sa prière. Ensuite il me dit : « Je t’en conjure au nom du Dieu unique, laisse-moi m’en aller. — C’est impossible. Il faut que je te tue ici. » Alors mon voyageur regarde autour de lui ; il aperçoit à terre deux perdrix, et tout à coup il leur crie : « Soyez témoins que je meurs sans motif. » Je me mis à rire de cette singulière apostrophe, je tuai l’homme, et j’emmenai la mule avec son sac d’argent. En voyant ici ces deux perdrix devant nous, je me suis rappelé cette triste aventure. — Eh bien ! reprit Omar, ces deux perdrix viennent aujourd’hui déposer contre toi auprès de celui qui doit te punir de ton crime. » Et il fit mettre à mort l’envoyé kurde.

(S.)

NOTE 31. PAGE 256.

L’adultère, en mariage, est puni de lapidation par la loi musulmane. La fornication, de la part du célibataire, est punie de cent coups de courroie ou de fouet.

(S. P.)

NOTE 32. PAGE 268.

Charganyeh est un mot ouadayen et fôrien ; il signifie cloison mobile faite en tissu croisé composé de tiges herbacées. Cette cloison dont il est question ici est fixée au ligdâbeh par des cordes, et peut s’enlever et se replacer à discrétion.

(S P.)

NOTE 33. PAGE 282.

Je trouve dans les Arabes anciens des idées analogues, imitations des rêveries des Grecs. Le livre du Fikh el-loghah (connaissance de la langue arabe), ouvrage de l’iman Abou-Mansoûr-el-Thalaby, dit : « Les Amalécites étaient une race mixte née de l’union d’hommes avec de grandes ogresses. Les anciens Arabes, de l’antique tribu des Djourhoumides, étaient le produit de l’union d’anges femelles et d’hommes Bilkis, la reine de Saba, était un produit de cette espèce. Les Yâgog et les Mâgog furent les résultats de la cohabitation des filles des hommes avec certains animaux. Le prophète Alexandre le Bicorne, cité dans le Coran (et qui me paraît être une image défigurée de Bacchus et de Zoroastre), eut, d’après plusieurs docteurs musulmans, Cabra pour mère, et Abra pour père. Abra était un ange, Cabra était une fille des hommes. Du reste, le commerce des Djinn avec la race adamique est indiqué dans le Coran par ces mots, que Dieu adresse à Iblîs ou Lucifer : « Sois de pair avec eux, associé avec eux pour leurs biens et leurs enfants. » Les Djinn femelles donnent l’épilepsie à ceux d’entre les hommes dont elles deviennent amoureuses ; et quand ces amants humains sont renversés, étourdis par l’attaque épileptique, c’est qu’elles vont se mettre en union charnelle et matrimoniale avec eux. De même, les Djinn mâles frappent d’épilepsie les filles des hommes, pour en jouir comme amantes au moment de l’étourdissement épileptique. »

(P.)

NOTE 34. PAGE 298.

Les marchands choisissent et prennent des esclaves pour commis, et les dressent à gérer les affaires de commerce. Ces esclaves ont certains profits dont ils se forment un pécule. Souvent ils sont intéressés directement par leur maître dans les ventes et achats. Après qu’ils sont affranchis, ils se livrent au commerce, soit seuls, soit avec leur ancien patron ou avec d’autres. Parfois ils acquièrent ainsi des fortunes assez considérables.

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