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Voyage au Ouadây

SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE. (continued 2)

Dr. (Nicolas) Perron translation

Le Marocain était stupéfait. Un esclave entre, s’empresse de baiser les mains du Nouféen, et lui raconte qu’il vient d’acheter tant d’esclaves et tant d’or, de recevoir tant de milliers de coquillages, et qu’il prépare un envoi de tel nombre d’esclaves. Le Marocain, ébahi, ne savait plus que penser et que dire.

Quand le commis eut fini de parler, son maître lui dit : « Est-ce toi qui as acheté avant-hier, ou il y a trois jours, une caravane de cet étranger ? — Mon Dieu non ! Que ferais-je d’esclaves ? J’en ai encore un nombre considérable. — Alors vas appeler tous tes camarades ; je veux savoir qui d’entre eux a acheté les esclaves de ce marchand. Il faut les lui payer de suite. C’est un devoir d’expédier promptement les affaires des étrangers. »

Un moment après entrent plusieurs commis-esclaves, qui rendent compte de ce qu’ils ont acheté et vendu. Leur maître leur demande qui d’entre eux a fait l’acquisition des esclaves du Marocain. « Je n’ai rien acheté de cet homme, répond chacun d’eux. » Le temps se prolongeait ; le marchand vendeur s’inquiétait ; il pensa un instant avoir perdu sa caravane.

« Mais enfin, dit le patron à ses commis, cherchez quel est l’acquéreur. — Ce doit être, reprend l’un d’eux, ce doit être Saïd. J’ai appris qu’il a acheté une caravane entière. — Que Dieu le confonde ! Il ne fait jamais que de ces sottises-là. Qu’on l’appelle. »

Quelques minutes après Saïd entre. « Est-ce toi, lui demande son maître, qui as acheté les esclaves de cet étranger ? — Oui, c’est moi. Qui te l’a dit ? — Ce marchand ; et il en réclame le prix. — Et quoi ! dit Saïd au Marocain, que signifie cette conduite de ta part ? Pourquoi cette démarche inconvenante ? Pourquoi te plaindre de moi à mon maître ? Suis-je donc en défaut ? T’ai-je manqué de parole ? Es-tu venu chez moi me demander le prix de ta caravane, et te l’ai-je refusé ? Lève-toi, et viens recevoir tes coquilles. »

Le Marocain, surpris de ces reproches humiliants, se lève, suit Saïd, et arrive avec lui dans une vaste maison, où il voit une foule considérable d’esclaves et tout l’étalage d’un grand commerce. Saïd ouvre son comptoir, et de suite se met à compter la somme convenue pour les esclaves, les chameaux, les cordes, les hardes, les ustensiles, tout ce qui composait la caravane. Le Marocain prend ses coquilles et se dispose à se retirer. Alors : « Que Dieu et son Prophète, dit Saïd, me préservent de jamais rien acheter de tes pareils ! Me croyais-tu donc insolvable pour m’humilier comme tu l’as fait devant mon maître, pour aller te plaindre à lui ? J’ai acheté bien d’autres caravanes que la tienne, et de bien autrement nombreuses, sans que mon maître en ait rien su. »

Le Marocain avait singulièrement rabattu de sa fierté et de l’opinion qu’il avait de son importance commerciale. Il eut la preuve que sa fortune n’était pas à comparer à celle des commerçants de Noufeh. Il résolut de quitter aussitôt le pays ; et en effet il se disposa de suite à partir. Quelques jours après il avait disparu.

J’ai connu un Fezzanais qui était allé à Noufeh et y avait séjourné quarante jours. Il m’assura qu’il n’avait jamais vu de pays plus agréable et plus riche, une population plus aisée et plus hospitalière ; tout y est en abondance et à bas prix. Ce Fezzanais ne parlait de Noufeh qu’avec amour et enthousiasme : « Quand j’en sortis pour retourner au Fezzân, me disait-il, je restai en route plus de six semaines. Pendant le trajet je ne rêvai que de Noufeh ; mon cœur et ma pensée y étaient sans cesse. »

Revenons à nos Foullân.

Zâky s’était facilement rendu maître du Noufeh. Frappé de la beauté et de la richesse du pays, du bien-être des habitants, il s’y fit faire une demeure pour y établir le siége de son gouvernement[151], et par là il choisit le Noufeh pour la province capitale de ses États. Après une excursion, après un voyage, il revenait toujours se délasser au Noufeh.

Il y resta une année entière, après sa conquête, pour laisser reposer ses troupes. Pendant ce temps, il organisa l’administration des affaires, en fixa la marche, leva les impôts et distribua les aumônes et les secours aux pauvres et aux nécessiteux, conformément aux prescriptions de l’islamisme.

Enfin il se dirigea sur Afnau, capitale de l’Afnau. Cette ville est renommée dans le monde musulman pour la beauté et les qualités des esclaves.

L’Afnau est une province assez vaste. Zâky y porta la guerre et le soumit aussi rapidement que le Noufeh et le Kechnah. De là il marcha sur l’Adiguiz et s’en empara. Ensuite il se dirigea sur le Barnau, y entra, s’en rendit maître et en chassa le sultan, qui se réfugia alors au Kânum, chez le faguyh Mohammed-Emyn-el-Kânumy, roi ou élifa du Kânum. Le faguyh Émyn reçut le sultan avec les égards dus à un souverain, et fournit aux soldats qui avaient suivi le prince tout ce qui leur était nécessaire.

Mohammed-Émyn s’empressa de lever des troupes, d’attirer à lui le plus d’hommes qu’il lui fut possible, soit par promesses ou par présents, soit par l’influence de sa parole. Il publia partout qu’il avait résolu de délivrer le pays de la présence des Foullân ; il prêcha la ligue sainte, anima la masse de la population à la guerre contre ces Félâta, contre ce Zâky dont la coupable audace versait le sang de purs musulmans. « C’est par la guerre, disait Émyn, qu’il nous faut répondre aux injustes imputations des Foullân. Ils nous accusent de violer les principes de la religion et de leur substituer des lois que l’islamisme désapprouve ; mais ce ne sont là que de vains prétextes inventés par Zâky pour donner à son ambition une couleur religieuse ; il n’a d’autre vue que de nous soumettre à son autorité et d’étendre sa puissance. »

Émyn-el-Kânumy employa une année entière à travailler les esprits et à se préparer à la guerre. Lorsqu’il crut avoir des forces suffisantes, il se disposa à se mettre en campagne. Par ses ordres, des prières furent faites dans toute l’armée ; on invoqua la miséricorde et le secours de Dieu, on s’humilia devant le Seigneur unique, le Seigneur des batailles ; on lui demanda la grâce de triompher d’un ennemi impie qui voulait tout détruire.

Émyn ordonna le départ..., et emmena le sultan avec l’armée. Il marcha droit sur le birny du Barnau. Lorsqu’il n’en était plus qu’à quelque distance, il aperçut l’armée des Foullân s’avancer contre lui. Il en vint aux mains ; les deux partis étaient nombreux, la mêlée fut sanglante. Cette fois, les Foullân furent battus, taillés en pièces, et laissèrent la plaine couverte de leurs morts. Ce qui put échapper au carnage s’enfuit avec Zâky.

Après cette victoire éclatante remportée par l’habileté et le courage du faguyh El Kânumy, le sultan du Barnau rentra triomphant au birny. Le lendemain de cette mémorable journée, on n’aperçut plus un seul Foullân ; il n’en restait de vestiges que leurs demeures de la veille.

Le sultan éleva de suite le faguyh El-Kânumy au rang de premier vizir, et lui concéda une autorité discrétionnaire sur tous les gâïd et les grands officiers de l’État. Grâce aux soins et à la fermeté d’Émyn, l’honneur du sultan et du pays fut vengé.

La journée du birny fut le commencement des revers qui poursuivirent ensuite les Félâta. Jusqu’alors tous les princes du Soudan avaient tremblé à leur nom seul ; l’épouvante devançait partout les armes de ces terribles novateurs. Mais du jour où ils furent battus par le Kânumy, la hardiesse et la confiance ranimèrent les esprits.

L’invasion du Barnau par Zâky eut lieu, je crois, vers 1220 de l’hégire. Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que la déroute des Foullân et leur expulsion du Barnau coïncident pour ainsi dire avec les premiers revers des Wahabites, ce qui eut lieu quatre ou cinq ans après l’époque où les Français évacuèrent définitivement l’Égypte.

Tous ces bouleversements qui frappèrent le Soudan central depuis Noufeh et Kechnah jusqu’au Barnau, sont, comme je l’ai déjà indiqué, des conséquences plus ou moins immédiates de la vie sédentaire et tranquille des habitants de ces contrées. Le célèbre Ibn-Khaldoûn, ainsi qu’on l’a dit, a traité en termes généraux cette question sociale dans sa Grande Histoire. Il montre que lorsque l’habitude d’une existence pacifique, le goût du luxe domestique, l’entraînement des plaisirs de la table et des voluptés sensuelles sont entrés depuis longtemps dans les mœurs d’un peuple, les hommes redoutent la guerre et deviennent avares de leur vie. Ils craignent de perdre les jouissances dont ils se sont fait un besoin, et ils acceptent facilement la honte d’une défaite. La gloire d’une victoire, même productive, est pour eux sans attrait.

Mais, dira-t-on, le bien-être et les douceurs de la vie, chez les populations non scénites, n’entraînent pas nécessairement cette dégradation dans les penchants et dans le caractère. Ainsi, les nations européennes, malgré leur aisance et leur luxe, n’ont pas moins agrandi leurs possessions, imposé à leurs ennemis, accru ce qu’elles avaient de puissance, abattu et foulé aux pieds des nations rivales. Si le luxe et le calme des sociétés enfantaient nécessairement des résultats semblables à ceux que nous avons signalés pour le Soudan central, la plupart des États européens seraient depuis bien longtemps démembrés, leurs richesses seraient anéanties, leurs populations expatriées ou épuisées ; car là les jouissances sociales sont arrivées au dernier degré de raffinement, et se sont multipliées à l’infini.

A cela je répondrai : Les inventions et les raffinements du luxe et de l’industrie, en Europe, sont des faits que personne ne conteste, mais ils n’offrent rien ou presque rien de semblable à ce que nous voyons dans la société musulmane. Dans l’Islamie, les peuples ne portent guère leurs raffinements que dans les plaisirs de la table, dans les rapports des sexes, l’arrangement de leurs demeures, leur ameublement, les chevaux de haut prix, l’amour des chants et des fêtes domestiques ; mais les sciences abstraites, mais les sciences positives, mais toutes les connaissances qui caractérisent l’homme et composent le domaine propre de l’intelligence, les applications des mathématiques aux arts et à la guerre, la physique, la chimie, la médecine, l’histoire naturelle, la botanique, les études expérimentales, sont autant de points sur lesquels le musulman reste profondément ignorant. Les études du musulman, lorsqu’il en fait, n’embrassent guère que la jurisprudence religieuse et civile selon le rite qu’il a adopté. Il ajoute à cela quelques notions théologiques sur l’unité de Dieu, quelques éléments de grammaire analytique ; voilà ce qui compose aujourd’hui la science des ulémas, de ce qu’on appelle les savants de l’islamisme.

Aux yeux des ulémas mêmes, celui qui a abordé le domaine de quelques-unes des sciences humaines que je viens de nommer, est un extravagant, un philosophe[152], un homme écarté de la voie de la religion. Ils ont poussé l’injustice et l’aveuglement à un tel point que plusieurs d’entre eux réprouvent et condamnent même l’étude de la logique, des principes qu’elle fournit pour composer et asseoir les démonstrations et pour en assurer la puissance dans les discussions, enfin pour déduire des conclusions saines et justes des différentes formes de raisonnement.

Deux motifs excusent jusqu’à un certain point la manière de voir des ulémas. D’abord, ils n’ont jamais eu ni l’habitude ni l’exemple de ces études ; leurs prédécesseurs ne s’y sont point appliqués, et n’ont pu dès lors en faire naître chez eux l’amour ou le goût. Ensuite, accoutumés qu’ils sont à une vie désœuvrée, le travail qu’exigent les études européennes troublerait la sérénité de leur repos, fatiguerait leurs cerveaux endormis. Outre cela, les hauts personnages du gouvernement ne comprennent pas l’importance de ces études, et par suite la nécessité de les encourager ; et, comme dit le proverbe : Religion des grands, religion du peuple.

En résumé, il y a une différence immense entre cette vie qu’animent les travaux intellectuels purement humains, qui enfantent et nourrissent le patriotisme, inspirent l’amour de la gloire militaire, excitent les sentiments d’honneur et d’illustration personnelle, et cette vie pacifique et monotone des peuples de l’Orient, que remplissent presque uniquement les jouissances sensuelles et qu’accompagne une ignorance profonde. Ici, en Orient, l’homme semble être l’animal qui broute quand il a faim, se couche quand il est repu, s’accouple quand il s’échauffe. Des arts, il ne connaît que les plus grossiers ; il se livre à la culture des terres et au négoce, et cela encore sans aucune idée de perfectionnement.

En Europe, au contraire, les études scientifiques, en faisant découvrir à l’homme les lois du monde extérieur et les ressources que la nature offre au génie humain, le conduisent aux découvertes de l’industrie, aux merveilles et à la perfection des arts. Tout ce que produit l’Europe, appareils de guerre, armes, meubles, ornements, tissus, parures, tout porte le cachet de la précision. En ce qui regarde particulièrement la santé, les nations de l’Occident recherchent et expérimentent sans cesse les compositions médicales qu’il faut opposer aux maladies, examinent les matières vénéneuses et leurs antidotes ; la mécanique s’efforce de ménager les fatigues et les forces de l’homme, et, grâce à ses inventions, dix individus transportent des masses que cent individus d’entre nous ne sauraient seulement remuer.

Mais il me semble entendre une foule de voix s’écrier que l’Europe est composée d’infidèles ; que pour nous, musulmans, aimer des infidèles est une affaire de conscience, une tendance à l’impiété, et presque un acte coupable. — Cela est vrai abstractivement, et je passerais condamnation si mon estime pour les Européens était inspirée par un sentiment religieux, au lieu d’être le résultat de mon admiration pour des œuvres d’arts et de sciences qui chez nous sont encore à l’état d’enfance. Ce que j’accorderai, c’est que cette estime, cette affection en moi tiennent à des faits accidentels ou circonstanciels, et nullement à des sentiments de fraternité. Et je demande à Dieu de me préserver de la moindre tendance qui pourrait porter atteinte à la pureté de ma foi religieuse.

Je sais que mes frères musulmans peuvent me dire : « Il nous serait aisé de nous former aux arts et aux industries de l’Europe, soit en nous transportant au milieu des peuples européens, soit en appelant ici et rétribuant à grands frais quelques-uns de leurs hommes les plus habiles. Mais comment nous appliquer à tant de travaux, avec les cinq prières journalières que notre Loi sainte nous impose ? Une fois que nous serions plongés dans ces études et ces travaux, nous serions détournés de nos prières, de ces devoirs imprescriptibles sur lesquels nous serons sévèrement examinés, et dont l’oubli sera rigoureusement puni de Dieu.

Je n’admets point que les études, les arts, les travaux dont nous voulons parler, soient des causes qui détournent de la prière ou fassent oublier les devoirs de dévotion. Celui dont la piété est sincère quitte sans peine, pour un moment, le travail qui l’occupe, et s’acquitte aux heures fixées des actes religieux auxquels il est obligé. Mais celui que la piété n’inspire et ne dirige pas, qu’il soit désœuvré ou qu’il travaille, laisse passer sans s’en inquiéter les heures de la prière, il les oublie, et oublie ainsi les actes religieux commandés par les devoirs les plus impérieux.

Mais revenons à notre sujet, à notre récit premier.

Le souverain Créateur diversifie à son gré les caractères et les natures des peuples. Il dispense à qui il veut le courage ou la lâcheté, la piété ou l’irréligion, l’intelligence ou l’incapacité, la générosité ou l’avarice, mais à des nuances et à des degrés différents, entre les limites extrêmes du plus ou du moins, du oui et du non. C’est aussi le Dieu tout-puissant qui a établi les analogies des caractères entre les nations, analogies qui rapprochent en quelque sorte les populations les plus éloignées.

Ainsi, les Fôriens se rapprochent des Turks par le caractère, comme par une foule de mots de leur langue, par l’ostentation de courage dont ils masquent leur pusillanimité, par leur orgueil ou leur souplesse à s’humilier, par leur amour de l’oisiveté, par leur morgue, par leur goût pour l’apparat, par leur empressement à se venger toujours d’un ennemi aussitôt qu’ils le peuvent. Comme les Turks, les Fôriens négligent les choses importantes et s’attachent de préférence aux choses de médiocre ou de nul intérêt. Mais ce qui caractérise essentiellement les Fôriens, et surtout les Fôriens indigènes ou primitifs, tels que ceux des monts Marrah, c’est une avarice au delà de toute expression. La générosité, l’hospitalité large et libérale est reléguée chez les grands et chez les rois du Dârfour ; mais ceux-là sont presque tous d’origine ou de sang arabe.

Les Fôriens manquent de vivacité dans l’esprit et dans l’intelligence, d’activité et de promptitude dans l’action. C’est encore là un trait qui rapproche ces hommes noirs, habitants de contrées âpres et ingrates, des Turks ou blancs, habitants de contrées plus douces et plus heureuses.

L’humeur des Ouadayens a une sorte d’analogie avec le caractère français ; on trouve un point de ressemblance entre eux jusque dans l’institution des quarantaines. Mais les Ouadayens, au lieu d’avoir la parcimonie serrée et avare des Français, ont la générosité hospitalière des Arabes. Les conseils du souverain ouadayen offrent une certaine analogie avec les assemblées gouvernementales en France. Les kamkolak, qui ne sont pour ainsi dire que des Ouadayens d’ordre inférieur, sont conseillers du sultan ; dans le cas où le sultan récuserait leurs décisions et s’opposerait à l’exécution de leurs jugements, il courrait le risque de les voir se révolter contre lui : c’est là un trait de mœurs françaises.

Les Bâguirmiens et les gens du Katakau rappellent le type italien jusque dans la mollesse de leur langage et par le manque habituel d’énergie dans le caractère.

Les Birguid, les Tâmiens, les Zaghâouah et les Mydaûb, ont la perfidie et la traîtrise des Grecs. Comme eux aussi ils sont bas et rampants, lorsqu’en guerre, par exemple, ils tombent entre les mains de leurs ennemis.

Les Foullân ou Félâta participent de la nature des Russes, par la passion des envahissements et des conquêtes, par le soin qu’ils prennent d’avoir de nombreuses armées toujours disponibles. Sous le rapport religieux, les Foullân ont le fanatisme espagnol ; pour une seule prière manquée, ils condamneraient un homme à mort.

Les Barnâouyens approchent du caractère anglais par leur fierté un peu brutale, par leur goût pour le luxe et l’apparat, par leur insatiable avidité ; mais ils sont lâches et poltrons.

Chez les Dâdjo et les Bygo on retrouve la nature des fellâh ou paysans d’Égypte ; même paresse, même malpropreté sur eux, même saleté dans tout ce qui les entoure. Ils supportent, sans mot dire, de la part de leurs supérieurs, les plus rudes vexations, les corvées les plus pénibles. Ils se laissent enlever leurs enfants, garçons ou filles, pour servir aux travaux commandés par les chefs, sans songer à se soustraire par aucun moyen à d’injustes caprices, sans penser à s’affranchir d’une odieuse servitude.

Cette résignation est encore plus grande chez les Berty et les Maçâlît, bien que ces deux peuplades soient plus riches, plus nombreuses, plus peuplées que les Dâdjo et les Bygo. Les Berty et les Maçâlît s’épouvantent au moindre cliquetis d’armes. A l’aspect de quelques hommes armés, ils tremblent comme les brebis à la vue du loup. Les Berty surtout sont d’une poltronnerie inimaginable ; un seul Fôrien, le bâton à la main, fait marcher devant lui deux cents Berty comme un troupeau de moutons.

Gloire soit à l’Être suprême, dont la sagesse a tout établi dans le monde. Nul n’a le droit de lui demander raison de ses œuvres : c’est lui qui nous demandera compte des nôtres.

Maintenant, comme dans le courant de ce Voyage nous avons parlé souvent des coutumes et habitudes du Soudan, et que parfois nous avons indiqué qu’il y avait chez les Soudaniens certaines peines particulières, je crois convenable de dire ce que leurs genres de punitions ont de spécial et de plus saillant.

CHAPITRE V.

Des moyens de répression. — Prescriptions du Coran. — Peines indiquées par les lois civiles. — Décollation ; dilaniation ; déchiquètement (couper en longues lignes) ; pendaison ; empalement. — Supplice du châmyât. Anecdote. — Supplice du feu. — Enterrer vif. — Écrasement ou broyement. — Tonne à clous. — Noyade. — Étranglement ; empoisonnement ; mort lente ; mort par armes à feu ; par les coups. — Peines au Dârfour. — Travail des prisonniers ; manière de les éveiller. — Entraves perpétuelles. — Casse-pastèque. — Écartement. — Étrivières. — Détention particulière. — Entrave dite scorpion. — La ligne-prison. — Autres punitions.

La vérité suprême, le Dieu dont la puissance est infinie, dont la parole est imprescriptible, est le Dieu qui veut les hommages de ses créatures, le Dieu qui aime ceux qui l’aiment, qui verse sur eux les trésors de sa bonté et placera aux plus brillants degrés du paradis ceux qui travaillent au bien de leurs frères. Dieu est jaloux des adorations des hommes ; il a réprouvé l’injustice et les œuvres de mal ; c’est lui qui nous a envoyé des cieux son saint Coran et nous a ordonné d’en observer les préceptes sacrés ; c’est lui qui a fixé les limites de nos œuvres, qui nous a défendu de les franchir, et qui a prononcé les peines à infliger à ceux qui oseraient transgresser sa loi. Mais l’homme n’obéit guère qu’à la voix de la force, et ne s’abaisse que devant ceux qui sont plus élevés que lui. Aussi, Dieu nous a imposé des maîtres, des chefs, pour protéger le juste contre l’injuste ; il a constitué des peines et des châtiments, pour rappeler le coupable hors du sentier du mal. Par là, il a mis un frein aux passions sanguinaires, à l’avidité envahissante, aux penchants destructeurs, aux passions corruptrices. Oui, le Tout-Puissant a dit dans le Livre saint et inviolable : « Les châtiments sont la sauvegarde de la vie des hommes. O vous, hommes d’intelligence, peut-être aurez-vous la crainte de Dieu et la crainte du mal ! »

Or donc, les peines sont de deux espèces : les unes religieuses, et partant invariables ; les autres civiles ou gouvernementales, et partant modifiables. Les premières sont déterminées par le Livre de la révélation divine. Ainsi, Dieu a posé la loi du talion en ces termes : « O vous qui croyez à ma loi, voici les peines prononcées pour le meurtre : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour femme. »

Les peines religieuses sont de deux sortes. Les premières sont celles que nous venons d’indiquer pour le meurtre, et celles qu’annoncent ces paroles de Dieu : « Nous avons encore écrit dans le Pentateuque, pour les hébreux : âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Mais pour les blessures, le châtiment varie selon leur gravité. » Les secondes sont celles que la loi détermine pour les actes que le talion ne punit pas. Elles sont indiquées par ces paroles de Dieu : « Quiconque aura commis un vol aura les mains coupées, comme compensation du profit de son vol et comme exemple de répression pour les autres. Et à Dieu appartient la grandeur et la sagesse. — L’homme et la femme coupables d’inceste recevront chacun cent coups de fouet. Que la pitié alors ne vous fasse jamais sortir de la sévérité prescrite par la religion, si vous avez foi en votre Dieu et au dernier jour. Que le châtiment de l’inceste et de l’adultère soit infligé publiquement, en présence de fidèles rassemblés : telle est la peine portée contre le célibataire coupable ; mais si le coupable est marié, qu’il soit lapidé jusqu’à mort. »

Le Prophète, sur lui soit la bénédiction de Dieu, a satisfait à cette prescription légale envers Mâïz, un de ses disciples.

Des ulémas ont prétendu que d’abord la lapidation fut ordonnée textuellement par le Coran ; que le Prophète supprima le texte où elle était exprimée, mais que le principe fut néanmoins gardé et observé, car les suppressions ou abrogations de lois peuvent avoir eu lieu de trois manières : ou l’on a supprimé en même temps le principe et le texte ; ou l’on a supprimé le texte et l’on a conservé le principe ; ou l’on rejette le principe, en laissant subsister le texte.

La question d’adultère dont nous parlons ici est dans le second cas, car on lisait originairement dans le Coran : « L’homme d’âge et la femme d’âge (c’est-à-dire mariés) qui commettront l’adultère, lapidez-les impitoyablement, et que leur mort soit un exemple qui serve de frein aux autres. »

Il y a encore les peines dont n’a parlé ni le Coran ni le divin Prophète. Telles sont les peines portées contre ceux qui boivent des liqueurs enivrantes et ceux qui rendent de faux témoignages. Ce sont les disciples du Prophète qui, après sa mort, et d’après l’esprit de la loi, ont raisonné et spécifié ces peines. Celui qui a bu des liqueurs fermentées est puni, dans le rite mâlékite, de quatre-vingts coups de fouet, et dans le rite châfeïte, de quarante coups.

Le vol avec effusion de sang sur les chemins, l’apostasie, la révolte contre le souverain juste et légitime, l’insurrection suscitée au sein des populations, sont punis de mort. Car Dieu a dit : « Que ceux qui, par la force des armes, s’élèvent contre Dieu et contre son Prophète, que ceux qui répandent le désordre et le trouble sur la terre, soient égorgés ou pendus, ou bien qu’on leur coupe la main d’un côté et le pied du côté opposé, ou qu’ils soient exilés de leur pays. »

Pour les fautes moins graves que celles dont nous venons de parler, la détermination du châtiment est laissée à la sagesse et à l’équité du juge, qui la diversifie selon les degrés de culpabilité du coupable.

Les peines établies par les lois civiles diffèrent selon les différences des États et des peuples. En Égypte, en Syrie et dans les pays arabes et turks, elles n’ont pas le même caractère. Les unes sont en harmonie avec les principes de l’islamisme, les autres pour ainsi dire en désharmonie. Mais en cela on a cru devoir se conformer aux exigences des choses et des temps. Pour le meurtrier, par exemple, — ou bien on lui tranche la tête avec le sabre, habitude suivie en Égypte depuis longtemps, et ce genre d’exécution est appelé tédhy, perte, décollation ; — ou bien on le hache à coups de sabre ; c’est l’istilhâm, la dilaniation, ce qu’on appelle, en Égypte, tacty, déchiquètement, et à Tunis, tastyr, couper en longues lignes ou entailles ; — ou bien on le pend, c’est le chanac, la pendaison, terme en usage en Égypte et à Tunis ; — ou bien on l’empale, c’est le khauzacah, empalement. On assied le coupable sur l’extrémité d’un pieu de bois ou de fer, et on le lui fait entrer par l’anus dans les entrailles ; le patient reste ainsi, les entrailles déchirées, jusqu’à ce qu’il expire. Parfois, les horribles souffrances de ce supplice se prolongent plusieurs jours.

Il y avait encore autrefois, pour les assassins, le supplice du châmyât. En voici la description :

On prenait un grand vase de terre cuite, mais peu profond, et on le remplissait de chiffons trempés dans la poix, le goudron et le pétrole. Ces chiffons étaient posés sur une couche de terre étalée au fond du vase. Cela fait, on amenait le condamné, on lui étendait les bras parallèlement au corps, et pour les maintenir étendus on les appliquait sur un long bâton, qui, passant sur la poitrine, allait jusqu’à l’extrémité des doigts des deux mains ; on liait alors solidement ce bâton aux bras du condamné. Au cou, on mettait un carcan de fer, d’où descendaient quatre ou cinq longues chaînes. Le patient était habillé de vêtements enduits de résine et de poix ; sur la tête, on lui attachait une grande coupe en cuivre.

Ensuite, on faisait accroupir un chameau, et avec des liens on lui fixait sur le dos le vase de terre cuite, placé dans un autre vase en cuivre. On asseyait le criminel dans le premier de ces deux vases, et on assujettissait fortement à la selle du chameau les chaînes qui tenaient au collier ou carcan, de manière que le malheureux condamné ne pouvait ni se mouvoir ni se déranger. Alors on plaçait tout le long du bâton qui maintenait les bras étendus une ligne de bougies. On allumait ces bougies d’abord, puis les vêtements, qui, avons-nous dit, étaient imprégnés de résine et de poix, et on faisait dresser le chameau sur pieds. La figure du coupable était également frottée et enduite de poix et de goudron. On promenait ce triste appareil dans les rues de la ville et dans tous les marchés et places publiques.

Ce genre de supplice affreux et réprouvé par la loi, était en usage en Égypte du temps des Ghouzz ou Mamelouks, et produisait sur la population une terreur profonde. La dernière victime qui subit, au Caire, l’exécution du châmyât, fut, à ce qu’on m’a assuré, une femme appelée Djindyeh, et coupable de meurtres nombreux.

Cette Djindyeh assemblait chez elle chaque semaine, pour la nuit du jeudi au vendredi, un certain nombre de fakyh pour lire le Coran[153]. Elle avait associé à ses crimes plusieurs jeunes gens au cœur féroce et sans crainte de Dieu. Pour faciliter l’exécution de ses assassinats, elle avait disposé dans sa maison plusieurs chambres et arrangé un puits très-profond.

Le jeudi, elle sortait dès le matin, et examinant dans les rues du Caire celles des femmes qui passaient et avaient le plus de parures et de bijoux, elle allait à une d’elles, lui parlait d’un air de bonté et d’émotion, lui embrassait les mains, la suppliait de l’accompagner, de venir un moment avec elle, ne fût-ce qu’un quart d’heure. « Mais pour quelle raison ? demandait la dame à Djindyeh. — Hélas ! j’avais une fille jadis ; elle te ressemblait... La mort me l’a enlevée. Eh ! depuis lors la douleur me consume ; et toutes les fois que je rencontre quelque femme qui me la rappelle, je sens s’agiter en moi les émotions de l’amour maternel. Elle était comme toi ; oui ! tu es son image parfaite. Je t’en conjure au nom du Ciel, viens un moment avec moi ; permets-moi de rafraîchir un peu mon cœur par ta présence, de me consoler un peu dans le chagrin qui m’accable. Tous les jeudis, en mémoire de ma fille, je fais lire chez moi le Coran ; viens, tu assisteras quelques instants à la lecture sainte ; ta vue calmera quelque peu ma douleur ; un seul moment, et tu repartiras. »

Assez souvent les instances de Djindyeh triomphaient ; elle emmenait la dame avec elle. Celle-ci entendant, à son arrivée chez sa compagne inconnue, les fakyh psalmodier le Coran, croyait à la sincérité des doléances qui lui avaient été si vivement exprimées. Elle allait, par bonté, s’asseoir avec Djindyeh ; mais quelques minutes après, Djindyeh, sous quelque prétexte, passait dans une autre chambre, et aussitôt les jeunes assassins apostés chez elle paraissaient et se précipitaient sur l’étrangère. Un d’eux lui fermait la bouche, et on assassinait la malheureuse. On coupait ensuite le cadavre par morceaux qu’on jetait dans le puits.

Djindyeh se remettait en quête d’autres victimes ; et parfois elle réussissait à en entraîner avec elle trois, quatre par jour. Elle choisissait de préférence les jeunes femmes.

Sa dernière victime fut une jeune fille appelée Ydeh. Ydeh fut accostée dans la rue par Djindyeh, qui par ses manœuvres accoutumées parvint à l’emmener avec elle. Ydeh fut égorgée... Elle avait encore sa mère, et était fille unique. La mère attendit le retour de sa fille pendant plusieurs heures. A la nuit, Ydeh n’avait pas reparu ; la mère, hors d’elle-même, courut informer de son malheur le gouverneur du Caire. Elle gémit, se lamenta ; sa douleur fut vaine.

Nombre de personnes ont raconté que cette malheureuse mère apprit par un songe le sort de sa fille. Une nuit, dans son sommeil, cette mère vit Ydeh, et lui demanda où elle était allée, pourquoi elle était absente depuis si longtemps. Ydeh répondit qu’une femme appelée Djindyeh l’avait emmenée dans une maison de telle apparence, de telle manière, et dans tel endroit de la ville ; que Djindyeh l’avait persuadée de la suivre, l’avait trompée par ses feintes douceurs, l’avait entraînée avec elle, et l’avait fait égorger. « Et, ajoutait Ydeh, on m’a enlevé ma parure, mes vêtements, et on a jeté mon cadavre dans un puits. »

La mère d’Ydeh se réveille toute bouleversée, et va trouver le gouverneur, à qui elle détaille le récit de cette vision. Le gouverneur la fait accompagner par des officiers de justice ; on force la maison de Djindyeh, et on reconnaît la vérité du fait de l’assassinat.

On trouva dans cette maison une masse considérable de vêtements et de bijoux.

Djindyeh fut condamnée à mort, et elle subit le supplice du châmyât. Les affidés et associés de tant de meurtres furent presque tous condamnés à être empalés.

Tel est le récit qui m’a été fait.

Il y avait encore en Égypte le supplice du feu. — On préparait une quantité considérable d’étoupes de lin qu’on amassait en tas, à un endroit désigné. On creusait une fosse et on y couchait le criminel les mains liées derrière le dos, puis on le couvrait de la masse d’étoupes, auxquelles ensuite on mettait le feu en quatre endroits différents, vers la tête, vers les flancs et aux pieds ; et le malheureux était ainsi brûlé.

Il y eut des Ghouzz ou Mamelouks qui, dans leur férocité, enterraient des hommes vivants. En 1212 de l’hégire (1797 ère chrétienne), un certain Câïd aga, d’origine turque, ordonna plusieurs fois ce supplice. Il faisait creuser un fosse profonde, et y faisait jeter le criminel tout garrotté. On ramenait la terre dans la fosse, puis Câïd aga s’asseyait tranquillement sur la terre tumulaire, et là on lui servait à manger. Il condamna à ce genre de mort non-seulement des Arabes, mais même de ses compatriotes.

Le tahrys ou broiement, écrasement, tel qu’on l’exécute encore à Tunis, était aussi un genre de supplice en usage. On garrotte le coupable, on le met dans un grand mortier à quatre lourds pilons comme ceux avec lesquels on broie le café au Caire. Quatre hommes font manœuvrer ces pilons sur le condamné jusqu’à ce que toutes les chairs soient écrasées et réduites en pâte.

Voici un autre genre de supplice qui me semble être un raffinement extraordinaire de cruauté ; il est le produit de l’imagination de Yézyd, sultan de Mourrâkich (Maroc). On m’a raconté qu’un juif ayant suscité la colère de ce prince, celui-ci jura de le faire mourir par un supplice qui n’eût encore été subi par personne. Il consulta à ce sujet ses courtisans, et chacun d’eux donna une invention de sa façon. Peu satisfait de leurs propositions, Yézyd réfléchit quelques instants, et rompant le silence, il demanda une grande tonne défoncée d’un côté, et appela un menuisier à qui il ordonna d’apporter un grand nombre de longs clous. D’après l’indication de Yézyd, le menuisier ficha les clous de dehors en dedans, tout autour de la tonne, et en lignes assez rapprochées, de manière que l’intérieur de la tonne ressemblait à une peau de hérisson ayant les épines dressées. On amena le juif garrotté, on l’enfourna dans la tonne, et on ferma solidement l’extrémité défoncée. Yézyd alors fit rouler la tonne sur elle-même un grand nombre de fois... Elle fut ensuite ouverte, et on trouva le juif déchiqueté, mis en morceaux comme de la chair hachée.

La noyade : on enfermait le criminel avec une grosse pierre, dans un sac, et on le jetait à l’eau. Ce supplice aujourd’hui est surtout réservé aux femmes, parce que la loi religieuse exige qu’elles soient dérobées aux regards des hommes.

L’étranglement est plus spécialement réservé aux personnages de distinction.

L’empoisonnement est le moyen dont on se débarrasse plus particulièrement de ceux dont on peut avoir à craindre l’audace et la puissance.

La mort lente consiste à enfermer ou emprisonner un individu, et de le laisser ainsi mourir de faim et de soif.

La mort par le fusil ou le canon est la plus expéditive. (On attache le coupable à la gueule du canon, et on met le feu à la pièce. Le supplicié est emporté en morceaux. Le defterdâr gendre de Mohammed-Aly appelait le canon le câdi ou le grand juge ; et lorsqu’il condamnait quelqu’un à ce genre de mort, il disait : « Conduisez-le au câdi. »)

Il y a encore la mort sous les coups de kourbâdj ou fouets à une seule tige faite de peau de buffle, et sous les coups de bâton.

Quant aux peines et châtiments énoncés et précisés par la loi musulmane, plusieurs sont tombés en désuétude et remplacés par d’autres. Ainsi, ce n’est que depuis un certain nombre d’années que l’on ne coupe plus la main aux voleurs ; on les condamne aux galères.

Au Soudan, l’application des peines prescrites par la loi religieuse est tombée en désuétude. Il est permis de se racheter des condamnations. Ces rachats sont passés en habitude, surtout au Dârfour. Ainsi, les Fôriens payent un rachat pour l’inceste ; ils payent une rançon pour se soustraire aux coups de bâton ; parfois même la punition du meurtre est différente de ce que prescrit le Coran.

Du reste, il y a dans le Soudan, surtout le Soudan central, d’assez nombreuses espèces de châtiments civils ; mais elles sont encore plus nombreuses chez les Arabes.

Les plus fréquentes punitions, au Dârfour, sont la prison et les coups. On emprisonne les condamnés dans un lieu clos, sans toiture, dont le sol est la terre nue, et dont l’enceinte, intérieurement, est toute hérissée d’épines. Le détenu a les pieds dans les fers et le cou dans un carcan. Les geôliers sont des eunuques, sous les ordres d’un chef également eunuque. Des domestiques sont attachés au service de ces prisons. Les détenus sont forcés de tanner des peaux, surtout des peaux de bœufs, de vaches et de chameaux. Pour cela, on donne à chaque prisonnier un énorme vase en terre cuite, et du caraz, c’est-à-dire des siliques du mimosa nilotica pilées qui servent de tan ; chacun a une époque fixée pour accomplir le tannage qu’on lui a imposé, et s’il la dépasse il est sévèrement châtié. Ces travaux ne sont exigés que dans les prisons destinées aux gens du peuple. Les grands et les personnages de distinction sont détenus dans des prisons particulières, et n’y sont soumis à aucune corvée.

Le plus pénible et le plus cruel pour les détenus, c’est que, s’ils ne sont pas éveillés dès le matin à l’heure voulue, on les éveille à grands coups de fouets. Plusieurs individus se relayent pour continuer la fustigation pendant un temps assez long, et à chaque relai du fustigateur, les coups ont une nouvelle violence. On entend de très-loin les cris des malheureux fustigés.

Pour ceux qui sont condamnés à une reclusion perpétuelle, on leur met à chaque pied une entrave dont les deux extrémités sont percées d’un trou et fixées l’une contre l’autre par un clou, dont ensuite on lime et rive les deux bouts. Ces entraves restent ainsi maintenues jusqu’à la mort du condamné ; alors seulement ou les retire en les coupant avec la lime.

Les grands, tels que les enfants des sultans, des vizirs, qui ont encouru la colère du souverain, sont jetés dans les cachots des monts Marrah. Nous en avons parlé dans le Voyage au Dârfour.

Chez les Fôriens, il y a, en fait de châtiments civils, ce qu’ils appellent le bortoan-bau ou casse-pastèque (bau, casser ; bortoan, pastèque). Ainsi, lorsqu’un individu est condamné à mort par le sultan, et que le sultan dit à ses officiers : « Bortoan-bau, cassez la pastèque, » les exécuteurs saisissent le condamné, le soulèvent en l’air, puis l’abandonnent tout à coup, mais de manière que le sommet du crâne vienne frapper le sol. On recommence ainsi plusieurs fois de suite, jusqu’à ce que le patient expire.

On exécute encore les coupables par le chabh ou écartement, ou mieux pandiculation. Si le sultan prononce la peine contre un individu accusé, ou réellement convaincu de crime, ou regardé comme convaincu, et articule le mot : « Écartez, » alors on cherche deux arbres qui soient assez rapprochés l’un de l’autre ; et si l’on n’en trouve pas qui soient ainsi placés, on plante profondément en terre deux poteaux qu’on assujettit solidement ; on lie le patient une main à chaque arbre ou à chaque poteau, mais en lui étendant les bras fortement, au point qu’il lui soit impossible de se mouvoir. Ensuite des hommes cueillent des faisceaux de verges d’un arbre appelé laaut, d’une odeur repoussante, et tout hérissé de petites épines recourbées comme des fers de hameçon. On enlève les épines du côté de la base des verges, afin de pouvoir saisir facilement le faisceau ; ensuite les exécuteurs flagellent le condamné jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou à peu près.

Le meurtrier dont le crime est constaté soit par aveu, soit par preuves recueillies en dehors du coupable, est mis à mort par le plus proche parent de la victime, lequel le perce d’un coup de lance dans la poitrine.

Pour une dent brisée, pour un coup sur le nez, pour la mutilation d’une main, pour les blessures de la tête, etc., le coupable, au Dârfour, est condamné à une amende, dont une partie, fixée d’ailleurs par la loi, est au profit de l’individu offensé et blessé ou mutilé.

Au Ouadây, les peines déterminées par la loi religieuse sont appliquées dans les termes mêmes du texte du Coran. Le sultan a le droit aussi de condamner à mort, ou aux coups, ou à la reclusion.

Quand le sultan prononce la peine de mort contre un coupable, et dit à ses kabartou ou officiers de justice : « Prenez cet homme et écrasez-le, assommez-le, daggougoû-ho, » on s’empare du condamné et on le conduit sur la grande place du Fâcher. Là, un des kabartou s’arme d’un gros bâton court, à tête renflée et en forme de masse d’arme, et en assène au condamné un coup sur la nuque. Si le patient, par la violence du coup, fait un mouvement de tête et la relève, un autre kabartou lui décharge un second coup de massue sur le creux de l’estomac. Au troisième coup, toujours le condamné reste roide mort.

Lorsque le sultan a ordonné d’exécuter plusieurs coupables ensemble, souvent on les voit, par une singulière rivalité, se présenter à l’exécuteur à l’envi l’un de l’autre et en s’écriant : « A moi le premier ! à moi le premier ! » comme s’ils se disputaient quelque chose d’un grand prix.

Les coups de fouet proprement dits s’administrent au moyen de fouets particuliers, analogues aux zoukhmeh d’Égypte[154] en longueur et en épaisseur. Néanmoins le fouet diffère du zoukhmeh, en ce qu’il ne se compose que d’une seule lanière épaisse, en cuir de buffle sauvage ou de rhinocéros. Cette lanière, à l’état brut, est dure, raboteuse, roide ; un seul coup déchire la peau et fait jaillir le sang. Parfois cependant le condamné en reçoit cent et même mille coups sans laisser échapper un ah ! Ces traits de courage sauvage ne sont pas rares au Ouadây.

La détention se fait de diverses manières. Ainsi, on détient un individu en le faisant asseoir au pied d’un arbre, qu’il embrasse de ses deux jambes, et contre lequel on l’attache par des liens qui le maintiennent appliqué immédiatement contre l’arbre. Il reste ainsi attaché jusqu’à ce que sa délivrance soit prononcée par le sultan.

Certains reclus ont les pieds dans une entrave en fer, d’une seule pièce, et appelée acrab ou scorpion. C’est une bande aplatie, en forme d’S (Voy. fig. 6). A d’autres, on met les fers aux pieds et aux mains, une chaîne au cou, et on les enferme, comme nous l’avons déjà dit, dans un lieu sans toiture.

La plus singulière détention est celle du khatt ou de la ligne. Voici comment on y procède. On dit à celui qu’on doit soumettre au khatt : « Le sultan te détient ici, » c’est-à-dire dans le lieu où l’on rencontre l’individu. Celui-ci s’arrête aussitôt et reste en place, sans qu’on lui applique de liens, sans que personne le garde ou le surveille. Il demeure ainsi jusqu’à ce que soit ordonnée sa délivrance. Le khatt est prescrit pour les fautes légères, et appliqué surtout aux débiteurs. Ainsi, lorsqu’un créancier a rencontré plusieurs fois son débiteur et lui a demandé son dû, et que le débiteur, tout en reconnaissant sa dette, en remet toujours l’acquittement à un autre temps, le créancier peut, à discrétion, arrêter son homme sur place, le faire asseoir, et alors, de la pointe d’une lance, il trace par terre une ligne circulaire autour du débiteur, en lui disant : « Par Dieu et son Prophète ! par le sultan et la mère du sultan ! par les téna appuis de l’État[155], tu ne sortiras pas de ce cercle que tu ne m’aies payé ta dette. » Le débiteur est obligé de rester enclos et assis dans son khatt, jusqu’à ce que quelqu’un intercède auprès du créancier, et que celui-ci consente à la délivrance de son prisonnier. Si le créancier reste inflexible et inexorable, le détenu demeure dans son khatt jusqu’à ce qu’il ait acquitté sa dette. Si, rompant la consigne qui lui est imposée, il s’avise de sortir de sa ligne, et qu’alors le créancier porte plainte au sultan, on envoie à la poursuite du fugitif, en quelque lieu qu’il soit on le saisit, et on le condamne à des peines très-sévères.

Si celui qui s’est déclaré créancier est convaincu de mensonge, s’il a tracé le khatt autour d’un individu dont il ne peut prouver la dette, il est rigoureusement puni. Aussi nul ne se hasarde à tirer le cercle de reclusion autour de quelqu’un, qu’après avoir pris toutes ses mesures pour prouver la réalité de la créance, et se mettre à l’abri des conséquences fâcheuses d’une déclaration qui risquerait d’être reconnue fausse.

Quant aux délits ordinaires, les punitions qu’ils encourent sont à peu près les mêmes au Ouadây qu’au Dârfour : telles sont les punitions décernées à celui qui a rendu une femme enceinte, à celui qui a frappé un autre et l’a blessé. Toutefois, comme nous l’avons déjà remarqué dans le Voyage au Dârfour, le premier de ces deux cas n’entraîne aucune peine chez les Fôriens des monts Marrah, par exemple, chez les Témourkeh, les Karakryt, etc. Là, un homme n’épouse une femme que lorsqu’il en a eu par concubinage deux ou trois enfants. Il n’y a donc aucun châtiment ni pour l’homme ni pour la femme. Bien plus, la femme se glorifie d’avoir eu des enfants, car elle a prouvé qu’elle est féconde. Les enfants nés de ces unions avant le mariage sont, comme nous l’avons dit, à la charge des oncles maternels.

Et Dieu est admirable dans le secret et le but de ses œuvres ; c’est lui qui a donné aux peuples les caractères et les mœurs qui composent leur nature distinctive, cette nature que nul de nous ne consent à changer.

CHAPITRE VI.

Commerce et industrie au Dârfour et au Ouadây. — Commerce des kharaz ou verroteries. — Ceintures secrètes des femmes. — Bracelets ; tamymeh ; périscélides ou chevillères ; damleg. — Coraux. — Étoffes importées. — Anes. — Tarboûch. — Aromates. — Cuivre ; étain. — Aiguilles. — Rasoirs. — Selles. — Sabres. — Talaris. — Soufre. — Papier ; encriers ; livres. — Ilâdjeh, étoffe. — Faîr ou insigne de récipiendaire. — Mousseline. — Souliers, etc. — Commerce au Ouadây. — Kharaz appelé chôr. — Moudraàh ou brassières. — Présents des amants ; le cadmoûl. — Anecdote. — Commerce des Arabes répandus aux environs du Dârfour et du Ouadây. — Sel ; ses espèces. — Industrie au Dârfour et au Ouadây. — Secours mutuels. — Devoirs rendus aux morts ; prières. — Occupations des femmes. — Récoltes des fruits, des légumes. — Pauvres.

L’Être souverain maître de toutes richesses, l’Être qui n’a besoin ni du secours ni de l’aide d’aucun autre, qui seul se suffit, l’Être qui est le refuge et l’appui des mortels, a jeté sur nous un regard de bonté et de munificence, et nous a prodigué ses bienfaits. C’est lui qui fait le roi et le sujet, le riche et le pauvre ; c’est lui qui a gratifié chaque climat du monde de produits dont il a privé d’autres climats, lui qui a lié les causes et les effets, qui a montré aux hommes la droite voie, qui a mis dans leurs cœurs la passion du bien et la passion du mal, qui a distribué les peuples en fractions et en classes distinctes, au gré de sa volonté suprême. C’est lui qui a placé les hommes de commerce dans la classe moyenne des nations, et les a en quelque sorte séparés de la gent corvéable. De là les jouissances que le commerce répand dans les différents pays ; de là les relations qui établissent les communications des peuples.

Noble industrie, qu’a honorée le plus vertueux des hommes, le saint Prophète de Dieu, Mahomet ! Qui ne connaît, parmi les nations de l’islamisme, les traditions révérées qui attestent et racontent les voyages du Prophète en Syrie, lorsqu’il gérait les intérêts commerciaux de Khadydjeh, la Mère des vrais Croyants ? Qui ne sait combien de fois il rendit hommage aux négoces des hommes probes et sincères dans leurs transactions, modérés dans leurs gains ? Les récits de ses disciples en fournissent les témoignages.

A l’exemple du Prophète, une foule d’hommes, dans les divers climats, se sont livrés aux entreprises commerciales. Et, comme les autres peuples, les nations du Soudan ont leurs négoces. Privés des tissus utiles aux usages de la vie, d’une foule d’objets que procure le commerce ordinaire, et, d’autre part, possédant un certain nombre d’objets recherchés dans les contrées étrangères, les Soudaniens ont aussi parmi eux des hommes entreprenants qui se dirigent sur d’autres régions, dans le but d’opérer des transactions productives.

Ainsi, on exporte du Dârfour des esclaves, de la gomme, des dents d’éléphant, du tamarin, du habbet-el-ayn, connu en Égypte sous le nom de chichm[156], du nabk-el-karnau, du tébeldy ou fruits du baobab, des peaux de bœufs dont on fabrique les mazâdeh ou grandes outres plates et carrées connues en Égypte sous le nom de ray, des plumes d’autruche blanches et noires. Tous ces objets trouvent leur débit dans les pays étrangers.

Les esclaves sont une partie commerciale demandée sur tous les marchés des contrées éloignées ; il en est de même encore des dents d’éléphant, des plumes d’autruche, de la gomme et du tamarin. Mais il n’y a guère que les riches marchands qui puissent exporter ces marchandises. D’autres produits de petit commerce sont l’objet du négoce des gens d’humble condition.

Les objets qu’on importe au Dârfour sont nombreux, et la plupart sont sans valeur et sans utilité pour les peuples plus civilisés. Telles sont les diverses espèces de kharaz dont nous allons parler et dont nous avons déjà dit quelques mots dans le voyage au Dârfour. (Les kharaz sont les verroteries proprement dites ; cependant le nom de kharaz s’applique aussi à d’autres objets ou matières que celles que nous comprenons en français sous le terme de verroterie. Les indications données dans ce chapitre délimiteront l’étendue du mot.)

Le mansoûs est un kharaz d’ambre jaune et de grosseur variable. Il y a le no 1, ainsi désigné parce qu’un chapelet de ce mansoûs, qui est le plus cher, pèse un rotl ou une livre d’environ douze onces. Il est en grains arrondis, légèrement aplatis. Les femmes en font des colliers ou en mêlent des grains à leurs colliers. Il n’est acheté que par les filles et les femmes des grands, des rois, etc. Le no 2 est celui dont deux chapelets pèsent un rotl ; il est moins cher que le précédent, et est recherché par les femmes de moyenne aisance. Il y a ensuite le no 3, et ainsi de suite.

Le raych est un kharaz allongé, cylindrique, rarement sphérique. Il a l’aspect du marbre blanc, et est marqué de raies.

Le soûmyt est plus cher que le raych. C’est un kharaz allongé, assez petit, brun et marqué de raies blanches circulaires. Les femmes et les filles des grands, des rois, en font leur parure. Souvent un seul soûmyt se vend pour deux esclaves ; s’il est abondant, il se vend pour un esclave.

Le mangoûr est un kharaz arrondi et qu’on exporte de la Galilée. Les Fôriennes portent souvent autour des reins, sur la peau, cinq ou sept tours de ces kharaz enfilés dans des cordons. Le mangoûr est vert, ou jaune, ou noir, et piqueté. Le noir est plus connu sous le nom de michâhreh.

Le rougâd-el-fâgah est plus cher que le mangoûr, plus gros, plus lisse et plus beau. Aussi le rougâd-el-fâgah est recherché comme parure secrète par les Fôriennes de condition aisée, et le mangoûr par les Fôriennes de moyenne condition.

Le mangoûr est du volume à peu près d’une noix ordinaire, et le rougâd-el-fâgah du volume d’une grosse noix. Tous deux sont en terre cuite couverte d’un vernis comme celui de la faïence. Mais le rougâd-el-fâgah est d’un travail plus parfait, est mieux verni, d’un coup d’œil plus agréable et d’un prix plus élevé. Le mangoûr est raboteux, comme plissé à sa surface, et assez grossièrement vernissé. Aussi se vend il assez bon marché.

Ces deux sortes de kharaz sont employés par les Fôriennes comme parure cachée, c’est-à-dire, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, en sortes de ceintures appliquées sur la peau. L’intention de ce genre de parure est d’exciter les émotions voluptueuses des hommes, de les provoquer et de les animer par le léger cliquetis que laissent entendre les ceintures dans les moments de contact amoureux. Lorsqu’un individu rencontre une femme à l’écart et qu’il veut l’agacer, il la touche à la ceinture et en fait cliqueter les kharaz. Si la femme semble accueillir la provocation et se tait sans s’éloigner plus vite, il lui tend la main et on s’accorde. Si la femme le repousse, il passe son chemin.

Ce qui prouve que les Fôriennes ne portent ces ceintures de kharaz que pour en faire entendre le cliquetis lorsqu’il le faut, c’est que le premier tour est assez solidement fixé sur les reins, tandis que les autres tours sont mobiles et presque flottants.

Parmi leurs ressources de coquetterie et de séduction, les Fôriennes ont encore, comme partie importante de leur parure, les bracelets, les tamymeh, les khalkhâl ou chevillères, autrement périscélides. Les bracelets sont en cuivre, ou en ivoire, ou en corne. Les premiers sont appelés damleg, les second âdj ou ivoires, et les troisièmes kym. Les tamymeh, comme nous l’avons déjà dit dans le Voyage au Dârfour, sont un ornement pour la tête et en même temps une amulette protectrice. Chaque tamymeh a ordinairement un petit grelot qui bruit lorsque la femme marche, remue ou tourne la tête. Les bracelets aussi font entendre un petit claquement lorsqu’elles remuent le bras. Les chevillères sont des anneaux en cuivre que l’on porte au-dessus des chevilles, et qui, par le mouvement ou le choc des pieds, produisent également un léger clapotement.

Le goût de ces diverses parures est répandu dans tout le Soudan. Au Sennâr, les femmes ont, au lieu de mangoûr et de rougâd-el-fâgah, des espèces de kharaz en argent, creux, et dans lesquels sont enfermés de petits cailloux. Ces kharaz, appelés hoûmeh, sont fixés sur une bande de cuir qui se ceint au-dessus des hanches, sur la peau ; par le mouvement de la marche, ces kharaz sonnent comme de petits grelots.

Au Dârfour, à Kôbeih, le harich sert de monnaie. C’est un petit kharaz vert, ou bleu, ou jaune. Les femmes pauvres qui ne peuvent se procurer des mangoûr portent le harich en ceinture.

Le mourgân ou mourjân, corail, est de deux espèces : le gass et le mouderdem. Ce sont les deux seuls coraux qui soient connus au Dârfour. Le gass est un kharaz allongé et qui, comme le mansoûs, a plusieurs numéros.

Le fâo est un corail artificiel en fragments allongés ou sphériques. Le fâo sphérique est spécialement appelé mouderdem. Les deux espèces se vendent à bas prix, et sont très-répandues parmi les femmes du peuple. Ce corail, ainsi que le corail naturel, est très-souvent mêlé au mansoûs, au raych et au soûmyt, dans les colliers des Fôriennes.

Le dem-er-raâf (sang de l’hémorragie nasale) est un kharaz en verre d’un rouge de sang, il se fabrique en Europe. Il est en petits grains et de deux espèces, longs et mouderdem c’est-à-dire sphériques. Il se vend à bas prix. Les Fôriennes des classes pauvres en font des colliers, des tamymeh et parfois des moudraah ou sortes de brassières ou colliers que l’on porte au bras, au-dessus du coude.

Parmi les autres marchandises importées au Dârfour, il y a encore les tarboûch ou calottes rouges tissues. Les Fôriens n’aiment que les tarboûch de forme allongée, un peu rétrécis en haut, et qui se rapprochent du tartoûr ou bonnet conique.

Les djellâb ou marchands d’esclaves rapportent, à leur retour au Dârfour, des étoffes assez fines (de calicot et de madapolam) connues en Égypte sous le nom de madrâcy, et dont la pièce est de soixante pyks ou coudées. Dans le pays où les djellâb achètent ces étoffes, ils font de chaque pièce trois coupons de vingt pyks, les font teindre et les emportent ainsi. Ils vendent ordinairement un coupon pour un esclave.

L’ilâgueh-kéçâouy, étoffe assez grossière (en soie et coton) est aussi importé au Dârfour, où il se vend sous le nom de gogary. Chaque pièce est mise en deux coupons, qui ensemble valent le prix d’un esclave. Le coupon est appelé garin. Les femmes des grands s’en couvrent la poitrine (en roulant le coupon comme une large bande, qui passe par-dessous les aisselles et parfois sous une aisselle et par-dessus l’épaule opposée).

Il y a encore les chaûter, étoffes appelées en Égypte àbak. C’est une sorte de toile de coton assez grossière et ayant vers l’extrémité une large bande rouge faisant partie du tissu même. La pièce se vend, au Kaire, 9 ou 10 piastres (environ 2 francs 50 centimes). En Égypte, on s’en sert pour les matelas de divans et de lits, les doublures des couvertures piquées. Les djellâb ne les emportent au Dârfour qu’après les avoir fait teindre. Six pièces de chaûter se vendent pour un esclave quand les esclaves sont chers. J’ai vu vendre des esclaves à trois chaûter l’un.

Au Dârfour, le gros drap rouge que les gens du commun achètent en Égypte à bas prix, se vend aux rois, qui en garnissent les harnachements de leurs chevaux.

Les ânes étrangers, tels que ceux d’Égypte, ont une très-grande valeur au Dârfour. Ainsi, un Fôrien achètera un bon âne d’Égypte pour dix esclaves.

On porte au Dârfour beaucoup de sunbul (spica celtica, le nard), le mahleb (amande du prunus mahleb, espèce de cerisier sauvage, indigène de Lorraine, et donnant le bois dit de Sainte-Lucie), le bois de sandal, le cheybeh (espèce d’armoise mêlée de souchet), les feuilles de mersyn ou myrte, le karanfoul ou girofle, le kab-el-tyb (sorte d’iris ou glarea), le café, le savon ; toutes ces substances, excepté, bien entendu, les deux dernières, sont réduites en poudre par les Fôriens pour en composer leurs cosmétiques. Et, d’ailleurs, on ne porte le café et le savon que sur commande des particuliers, ou comme cadeaux.

Le cuivre rouge, mais seulement ce qu’on appelle en Égypte corâdhah ou vieux cuivres hors de service et rognures de cuivre, est importé en grande quantité au Dârfour. Ces cuivres ne peuvent être employés qu’après avoir été refondus. Ce sont de vieux chaudrons défoncés, ou dégradés, ou usés. Ils se vendent à très-haut prix. Les Fôriens les fondent avec un peu de zinc pour en avoir un laiton dont on fabrique surtout des khalkhâl ou chevillères et des damleg ou brassières. (Les hommes portent les damleg au-dessus du coude ; les femmes les portent souvent au poignet.) Au Dâr-Raunah, quatre damleg, avec environ un rotl de sel, valent un esclave (car le sel est très-rare dans presque tout le Fertyt ; il y est généralement apporté du dehors).

Le tének jaune ou cuivre jaune en feuilles est très-cher au Dârfour. On en fait des frontaux ou plaques qu’on attache comme ornement sur le front et le chanfrein des chevaux. Un grand qui n’a pas de frontail à son cheval est fort peu considéré.

Le laiton en fil est acheté surtout par les Fôriens de haut rang et par les riches. On le tourne ou entrelace en manière d’ornement sur les hampes des lances. Les habitants du Farâougueh excellent dans ce genre de travail. Le sultan et les premiers personnages font venir de cette contrée les ouvriers les plus habiles pour orner et parer des lances.

L’étain est également recherché au Dârfour ; on en fabrique les anneaux qui servent de monnaie au Fâcher.

Le khaddoûr, kharaz allongé, blanc, ou rouge, ou bleu, et que les négociants étrangers transportent au Dârfour, passe par la voie des caravanes marchandes jusqu’au Dâr-Raunah, au Farâougueh, au Bynah, au Châla, où les femmes en font leur principale parure. Le khaddoûr a peu de valeur au Dârfour proprement dit ; on ne le voit que sur les domestiques et les pauvres.

Le keuhl ou athmed des Arabes (appelé dans le langage chimique sulfure d’antimoine), se vend en fragments bruts de couleur bleu noirâtre et d’un brillant métallique.

Les aiguilles, bien qu’elles soient une marchandise de mince valeur en elle-même, se vendent très-cher au Dârfour ; on achète parfois un esclave pour un millier d’aiguilles.

Les rasoirs sont également très-recherchés ; car ceux que fabriquent les Fôriens sont en très-mauvais acier, à tranchant dur et d’un service difficile et pénible ; ils ne rasent pas, ils écorchent.

Les selles turques, avec les couvertures feutrées qu’on place dessous, se vendent facilement aux personnages de distinction, qui seuls en font usage. Il en est de même des étriers à la mamelouk, dits aussi étriers à la turque, des cottes de mailles et des sabres droits ou lattes ; le sultan seul porte le sabre cambré. Les grands ne peuvent avoir que le sabre droit ; ils y font monter, au-dessus de la poignée, un pommeau en argent, quelquefois doré. Ce pommeau est sphérique, creux, et renferme toujours, dans sa cavité, quelques cailloux qui, lorsqu’on dégaine ou qu’on agite le sabre, font entendre un cliquetis singulier. Chaque émir ou vizir, à cheval, a toujours deux sabres attachés, par le côté de la poignée, à la tête de la selle ou carboûs antérieur, et, par l’autre extrémité, au trousse-quin ou carboûs postérieur. Ces deux sabres passent sous la cuisse gauche du cavalier. Le sabre à pommeau en sphère d’argent est appelé, par comparaison, abou toûmah, ou à tête d’ail. Il est exclusivement réservé aux émirs de premier ordre. Les émirs d’ordre secondaire ou inférieur, lorsqu’ils garnissent leurs sabres d’un pommeau, ne doivent avoir que la sphère en cuivre.

Le papier à écrire est aussi un objet de commerce qu’exploitent les marchands voyageurs.

Mais ce dont on retire le plus de profit dans le Soudan, c’est l’importation du talari ou douro d’Espagne, appelé en Égypte et dans les contrées de la Nigritie ryâl abou medfa ou ryâl (réal) à canon[157]. Assez souvent, un esclave ne vaut que huit à dix talaris (de 40 à 50 et quelques francs). D’autre part, le transport de cette monnaie est facile et n’entraîne aucuns frais.

Le soufre en colonnes (soufre en canon), quoique étant un objet de faible valeur par lui-même, est très-recherché au Soudan et s’y vend fort-cher.

La vente des livres de jurisprudence musulmane et du hadyth ou livre des traditions ou paroles du Prophète, donne aussi un profit considérable.

Il y a trente ou quarante ans, les Djellâb apportaient au Dârfour des milâyeh hédjâziens que les grands de la cour achetaient pour s’en draper. Mais aujourd’hui, cette importation a cessé et est remplacée par celle des ilâdjeh. On en coupe la pièce en deux lés qu’on réunit par une couture, dans le sens de la longueur, ce qui forme une pièce large dont ensuite on orne les deux extrémités avec une longue frange. Cette sorte de vêtement, dont se drapent les rois, est appelée faîr. Lorsque le sultan investit quelqu’un de la dignité de roi, il donne un faîr au récipiendaire ; et lorsque le roi est dépouillé de sa royauté, le sultan lui reprend le faîr. Aujourd’hui on emploie encore pour cette espèce de vêtement des indiennes rayées et qui figurent l’ilâgueh ; on coupe chaque pièce en quatre lés dont on frange les deux extrémités. Les marchands tiennent ces indiennes à un prix aussi haut que les ilâgueh.

On porte au Dârfour, pour les vendre aux faguyh ou cheykh, des encriers en cuivre ou encriers à étui, à la forme orientale, des grattoirs, sortes de petits couteaux à lame immobile et avec lesquels on taille les calam ou roseaux à écrire, enfin des canifs européens.

La mousseline pour turbans, les souliers, les babouch ou longs chaussons en cuir jaune pour les femmes, viennent aussi du dehors, mais par voie de commandes ou comme cadeaux.

Les articles de commerce que nous avons mentionnés ici sont fournis par l’Égypte au Dârfour. Il n’y a d’excepté que les raych, les soûmyt et le bois de sandal, qui viennent du Hédjâz par le Sennâr, le loubân[158] (oliban, encens), le sunbul et le mahleb. Les importations sont les mêmes pour le Ouadây que pour le Dârfour. Toutefois les Ouadayens, étant encore moins policés que les Fôriens, sont moins recherchés dans leurs goûts. D’autre part, les sultans ouadayens eux-mêmes ont modifié ou empêché l’importation de certains objets en en prohibant l’usage. Par suite de cela, le khaddoûr, qui est la parure habituelle des femmes pauvres au Dârfour, est, au Ouadây, l’ornement des femmes des plus grands personnages.

Les selles égyptiennes ou turques, les étoffes gros feutre, dont on fait les couvertures sur lesquelles on place la selle, sont défendues aux Ouadayens. Il n’y a, comme nous l’avons déjà indiqué, que le sultan qui s’en serve. Quant aux autres marchandises et objets de parure, on ne recherche au Ouadây que les kharaz khaddoûr, raych, dem-el-raâf, le corail naturel et le corail artificiel, le cuivre, les calicots, les milâyeh, les diverses espèces de parfums que nous avons mentionnés, les cottes de mailles, les sabres, le cuivre jaune en lames. Ces articles arrivent au Ouadây par le Fezzân.

Les Ouadayens, beaucoup plus que les Fôriens, recherchent la soie filée. Ils en parent le devant de leurs vêtements blancs, en y brochant des broderies en rouge, jaune, bleu, entremêlées. Ce genre de parure n’est pas de leur invention ; ils l’ont imité des Bâguirmiens.

On envoie du Barnau au Ouadây le teîko et le godâny qui sont des étoffes noires de la largeur de deux ou trois pouces au plus. Mais souvent plusieurs pièces sont cousues entre elles selon leur longueur.

La plupart des marchandises importées au Ouadây y viennent par le Fezzân ; quelques-unes y arrivent par le Dârfour, très-peu par le Barnau.

Les ânes sont de peu d’usage au Ouadây. Presque jamais on ne les monte. A Ouârah on ne voit jamais personne à âne.

Au Dârfour, on apporte une sorte de kharaz de la longueur de près de trois travers de doigt, et le plus ordinairement il est blanc et noir ; c’est le chôr. Les femmes l’enfilent dans des fils pris des feuilles du daûm ou des tiges de graminées telles que le halfa (lygæum spartum, L.). Les femmes des riches mettent entre un kharaz blanc et un kharaz noir, un grain rond de corail naturel ; les femmes pauvres y mettent un grain de fâo ou un dem-el-raâf ; les riches y mettent parfois du mansoûs no 3. On compose ainsi des moudraah ou colliers pour les bras.

Nombre de jeunes Fôriens portent de ces brassières ou colliers. Celui qui en a le bras paré indique par là qu’il aime une jeune fille et qu’il en est aimé. Les objets de parure que se donnent deux amants sont des gages d’un amour impatient, gages qu’ils ont toujours avec eux, afin de s’aider à supporter les moments d’absence. Lorsqu’une jeune fille reçoit quelque chose de son amant, c’est ordinairement un anneau ou un cadmoul. Le cadmoul est un morceau d’étoffe de coton, large d’environ un empan et long d’à peu près trois pyks ou coudées, ayant à chaque extrémité des raies en soie rouge d’au moins un pouce de largeur, et séparées entre elles d’environ quatre pouces. Le cadmoul ressemble assez au tikkeh ou bande d’étoffe étroite qu’en Égypte on passe dans la coulisse des cherouâl ou caleçons, pour les froncer et les maintenir autour des reins. Un jeune homme qui a donné à sa maîtresse, ou à son amante, un beau cadmoul à nombreuses raies en soie, est vanté et cité partout comme un modèle, et la jeune fille s’en enorgueillit. L’amant alors reçoit ordinairement de celle qu’il aime un moudraah ; il le porte à son bras, et est tout fier de son bonheur.

Voici une anecdote à propos de ces moudraah ou brassières.

A mon arrivée au Dârfour, mon père avait deux concubines. L’une, plus aimée que l’autre, commandait, gouvernait dans la maison, avait les clefs de tout. Ceux qu’elle traitait bien, mon père les accueillait de même ; il haïssait ou repoussait ceux qu’elle haïssait et repoussait. Il était fou de cette femme.

Un jour qu’elle était, avec quelques-unes de nos esclaves, à arranger ses colliers et ses moudraah, j’entrai et j’allai m’accroupir à terre auprès d’elles. Un moment après, arriva une jeune fille arabe de nos voisines ; elle nous apportait en présent un vase de lait. Elle l’offrit à la favorite de mon père, et celle-ci le fit mettre dans une chambre à côté de celle où nous étions, en recommandant de le laisser couvert jusqu’au retour de mon père.

Moi, étourdi et enfant comme on l’est encore souvent à l’âge que j’avais alors, je passai peu après dans la chambre où était le lait, et j’avalai une bonne partie de la jatte. La favorite devint furieuse contre moi. — Et puis, le fils d’un autre lit est mal vu d’une marâtre.

Par hasard, en revoyant ses moudraah, la concubine de mon père en trouva un de moins. Il était tombé, et se trouvait couvert par la poussière. On chercha le moudraah, on ne le vit pas. La dame ne dit mot ; mais dès que mon père rentra, elle lui raconta son malheur et m’accusa d’avoir soustrait le moudraah pour le donner à la jeune Arabe qui nous avait apporté le lait. « Mais, dit mon père, pourquoi mon fils aurait-il pris et donné ce moudraah ? — Qui le sait ? il n’a qu’à être amoureux de cette petite fille !... Et puis, aujourd’hui c’est un moudraah ; une autre fois, ce sera un collier. » Or Dieu m’est témoin que j’étais innocent du vol que cette femme m’imputait.

Mon père ajouta foi à l’accusation ; il parut tout irrité contre moi, il ne m’adressa pas une parole de toute la soirée. Le lendemain, dès le matin, je vis venir à moi mon oncle Zarroûk et deux de nos esclaves les plus âgés qui portaient de grosses entraves de fer. « Mon cher ami, me dit Zarroûk, ton père nous envoie pour te mettre les fers ; allonge les pieds. » Je devais obéir, et j’obéis. « Mais, dis-je alors, quelle est donc ma faute, pour être ainsi traité ? — Ta faute ? Tu as pris le moudraah, et tu l’as donné à la jeune fille arabe. » Je protestai, je jurai que je n’avais rien pris, rien vu. On ne me crut pas. Zarroûk et les deux esclaves m’attachèrent les fers aux pieds et s’en allèrent. Je restai seul tout le jour, enfermé dans la chambre où je couchais... Et je pleurais. On m’apporta à manger ; mais telle était ma douleur, que je ne pus goûter à rien. Deux jours se passèrent ainsi. Le troisième au matin, mon oncle vint me trouver et me dit : « Si tu ne te décides pas à indiquer où est le moudraah, ton père est résolu de te battre, de te châtier sévèrement, et d’une manière exemplaire. » Ma douleur devint plus vive encore. J’invoquai le secours du Ciel, j’invoquai le nom du divin Prophète ; je priai Dieu de me tirer de peine.

Ce fut alors que je regrettai d’être venu au Soudan. Pendant tout le jour, je fus dans les plus cruelles angoisses ; mes pleurs ne tarirent pas un moment. Je me recommandais à Dieu, je l’appelais à mon aide, je le conjurais de permettre que mon innocence fût reconnue... Sur le soir, une esclave de la maison m’annonça que le moudraah avait été retrouvé dans la poussière. Je rendis grâces à Dieu ; je me sentis soulagé.

Mon père était alors absent. Il ne rentra qu’après le coucher du soleil. Il n’eut rien de plus empressé que de m’envoyer mon oncle pour me répéter les menaces qu’il m’avait déjà adressées le matin. La favorite était présente quand mon père m’envoya Zarroûk ; mais cette maudite femme se garda bien de dire qu’elle avait son moudraah ; selon elle, je devais ignorer qu’elle l’avait retrouvé. Mon oncle vint à moi et me renouvela les menaces de mon père. « Mais, dis-je alors, est-ce que le moudraah n’est pas retrouvé ? — Je n’en sais rien. — Il est retrouvé, répliquai-je ; je le sais ; on me l’a annoncé. » Zarroûk sortit aussitôt et se hâta de porter ma réponse à mon père. « Est-il vrai que tu aies ton moudraah ? dit mon père à sa femme. — Oui, nous l’avons, dit-elle d’un ton froid et indifférent ; mais ton fils nous l’a fait rapporter ici par une esclave qui, sans qu’on l’eût aperçue, a jeté le moudraah dans la poussière ; car plusieurs fois nous avions cherché partout sans rien découvrir. Certes, si on ne l’avait pas jeté ici après coup, comment y serait-il venu ? » Mon père appela toutes ses esclaves, et, d’un ton sévère, leur ordonna de lui avouer la vérité. « Si mon fils, leur dit-il, a remis le moudraah à quelqu’une de vous qui l’ait ensuite jeté ici, qu’elle me le déclare ; je lui promets qu’il ne lui sera rien fait : sinon, vous serez battues jusqu’à ce que vous me disiez la vérité. » Toutes jurèrent et protestèrent qu’elles ne savaient rien de cette prétendue supercherie ; que nulle d’entre elles n’avait rapporté le moudraah, mais qu’elles l’avaient découvert au milieu de la poussière et dans la chambre même.

Quand mon père eut bien questionné les esclaves et eut entendu leurs déclarations, il les renvoya. — Néanmoins je passai encore la nuit dans mes fers.

Le jour suivant, de grand matin, parurent mon oncle et les deux esclaves qui m’avaient mis aux entraves. Ils m’éveillèrent, me débarrassèrent les pieds, et repartirent. Je demeurai de nouveau seul, et de nouveau mes larmes coulèrent. J’étais désespéré d’avoir été mis ainsi aux fers comme un misérable esclave. Cette pensée m’agitait encore, lorsque je vis entrer Zarroûk portant des hardes à la main. Il me fit ôter les habits que j’avais sur moi, me présenta d’autres vêtements propres, une chemise, un caleçon, un cafetan de cotonnade, un jubbé neuf en drap vert, un châle cachemire vert pour turban, un tarboûch, une ceinture et des sandales mekkoises[159]. Mon oncle me fit endosser tout cet accoutrement, puis il me dit : « Maintenant, viens te présenter à ton père ; il veut te parler. » Je suivis Zarroûk... Je baisai la main à mon père et l’arrosai de mes pleurs. Je vis qu’il était profondément ému. Il m’embrassa entre les yeux et me dit : « Rends grâce à Dieu que ce soit moi et non un juge ou un étranger qui ait conduit et terminé cette affaire, car probablement tu aurais été condamné. » Mon innocence fut pleinement reconnue.

Plusieurs jours après mon accusatrice annonça encore qu’il lui manquait un collier, et que très-certainement je le lui avais soustrait. « Femme que tu es ! lui dit mon père, aie donc un peu la crainte de Dieu. Nous avons déjà faussement accusé mon fils, il y a quelques jours ; cherche ton collier ; tu le trouveras comme tu as trouvé ton moudraah. » Elle jura qu’elle l’avait cherché avec le plus grand soin, mais inutilement, et elle persista dans son accusation contre moi. Elle parlait encore lorsqu’une esclave apporta le collier, et dit : « Le voilà ! je l’ai trouvé à tel endroit. » Alors la colère exaspéra mon père. « Tu as eu l’audace, dit-il à sa concubine, d’accuser encore mon fils ! Depuis qu’il est dans ce pays, tu le traites toujours en ennemi. — Mais pourquoi, avant qu’il ne fût ici, ne perdais-je jamais rien ? Pourquoi ne disparaît-il rien de mes parures que depuis qu’il est avec nous ? » Ces paroles irritèrent encore davantage mon père. « Qu’est-ce que tout cela signifie ? répliqua-t-il. Tu ne penses qu’à jeter l’inimitié entre mon fils et moi ; et plus je te rappelle au devoir, plus ta haine s’envenime. Zarroûk, dit-il alors à mon oncle, apporte-moi ici des fers. » Zarroûk obéit.... « Mets les fers à cette femme, et conduis-la à la cuisine ; elle travaillera avec les esclaves. Désormais, elle n’est plus qu’une esclave comme les autres. »

Lorsqu’elle entendit cette décision, elle se prit à pleurer, à soupirer, à demander pardon, à embrasser les pieds de mon père. Mon père restait inexorable, insensible à ces larmes et à ces prières. Zarroûk intercéda pour elle, baisa les mains à mon père, qui finit, après une longue résistance, par accorder le pardon de la coupable. Mais il jura que si jamais elle osait essayer le moindre mensonge contre moi, il la traiterait avec la dernière rigueur. De ce moment la concubine fut avec moi dans les meilleurs termes, dans le plus parfait accord, et elle me témoigna toujours beaucoup de déférence et d’égards.

Plus tard cette femme suivit mon père au Ouadây. Et là, Dieu la punit des mensonges qu’elle avait ourdis contre moi, des calomnies basses et misérables dont elle m’avait noirci. Dieu, pour la punir, la soumit à de dures épreuves, et lui rendit le même genre de souffrances que j’avais endurées. Il la condamna, elle aussi, à vivre dans les fers autant d’années que j’y avais été de jours à cause d’elle ; et elle ne trouva personne qui la prît en pitié dans sa triste reclusion. Voici le fait.

A l’époque où mon père se prépara à quitter le Ouadây et à retourner à Tunis, j’étais encore au Dârfour. Mon père me fit dire d’aller le trouver, afin de partir avec lui. Le sultan fôrien, comme je l’ai déjà dit, me retint au Dârfour. Mon père ne me voyant pas arriver, et ayant résolu de se mettre promptement en route, confia tout ce qui regardait ses intérêts, les cinq villages dont il avait alors la direction et les revenus, ses femmes, ses biens, ses troupeaux, à son frère Zarroûk, qu’il constitua son remplaçant et son chargé d’affaires, puis il partit par la route du Fezzân. Il allait revoir sa famille, son père, et ce que Dieu lui avait laissé de frères.

La concubine, restée au Ouadây, donna carrière à sa méchanceté féminine et se déclara en guerre ouverte avec Zarroûk. En l’absence de mon père, elle prétendait être en dehors de toute autorité, n’avoir de compte à rendre à personne. Elle espérait tirer avantage de la résistance qu’elle opposait à mon oncle, et elle alla jusqu’à se plaindre plusieurs fois de lui au sultan. On examina la question et on reconnut la légitimité pleine et entière des droits de Zarroûk. La femme fut sévèrement admonestée de la part du sultan, et elle reçut l’ordre de rester soumise et tranquille, comme les autres femmes. Irritée de ces procédés, elle se déclara en hostilité ouverte contre Zarroûk, et refusa tout arrangement, toute conciliation. Le sultan, informé des dispositions de cette femme, la condamna à la reclusion chez elle, avec les fers akrab (ou scorpion) aux pieds, afin de la ramener à résipiscence.

Elle était alors enceinte. Quand approcha le moment de la délivrance, Zarroûk songea à prier le sultan de pardonner à cette femme ; mais ensuite Zarroûk réfléchit ; il craignait qu’elle ne recommençât ses querelles, et il se contenta de demander qu’on la débarrassât de ses fers jusqu’à ce qu’elle fût accouchée seulement, et qu’ensuite on la remît dans les entraves comme auparavant. La chose fut ainsi convenue. Lorsque j’arrivai au Ouadây je trouvai cette femme dans l’akrab..... Dieu n’oublie jamais l’injustice et la méchanceté ; il est l’appui de l’opprimé ; en lui est la consolation de celui qui souffre.

Revenons à notre sujet.

L’article de commerce le plus lucratif au Dârfour et au Ouadây est le cuivre rouge ; il s’y vend à prix d’or. On en fabrique, comme nous l’avons déjà dit, des chevillères, des damleg, des anneaux pour le nez. Au Dâr-Raunah, il a également une valeur très-élevée ; trois rotl seulement valent un esclave mâle ou femelle. Au Dârfour, six rotl, parfois dix, jamais plus de treize, valent un esclave des six, c’est-à-dire de la taille de six empans mesurés du talon au bout inférieur de l’oreille. Après le cuivre vient le zinc, et ensuite les talaris ou douros et le laiton en feuilles. De toutes les autres marchandises dont nous avons parlé, aucune n’est recherchée aussi avidement que ces métaux.

Tous les objets ou articles indiqués dans ce chapitre sont importés par les djellâb au retour de leurs expéditions commerciales d’esclaves. D’autres objets sont apportés uniquement par les Arabes des environs du Dârfour et du Ouadây.

Les Rézeigât et quelques autres tribus font, au Dârfour, un commerce considérable de beurre fondu, de bœufs, de vaches, de cuirs et de miel. Sans les Rézeigât, le rotl de beurre vaudrait son poids d’argent, et encore on n’en trouverait pas.

Les Zéyâdyeh, les Areîgât, les Zaghâouah, apportent au Dârfour le sel qu’ils vont chercher au puits de Zaghâouy. Sans eux, les Fôriens en manqueraient presque totalement. Au Dârfour proprement dit, le sel est très-recherché. Il l’est encore davantage au Dâr-Sila, au Fangarau et au Raunah. Chez les Fôriens, la mesure de sel, quand il est en petite quantité sur les marchés, se vend pour vingt mesures semblables de doukhn (penisetum typhoïdeum, grain dont on fait du pain) ; si le sel est abondant, la mesure vaut quinze mesures de doukhn ; dans les moments de la plus grande abondance, il se vend pour douze mesures, même pour dix mesures, mais jamais au-dessous.

Le sel de Mydaûb est réservé spécialement pour les vizirs et les autres grands du pays. Le sel de Zaghâouy est le plus mauvais qu’on puisse rencontrer dans le monde ; il est mêlé d’une quantité considérable de terre. Aussi, les gens de la classe aisée, avant de se servir de ce sel, le jettent dans l’eau, l’y laissent fondre, puis décantent l’eau après que la terre s’est déposée au fond du vase ; ensuite ils font évaporer le liquide, et le sel reste propre... Certes ! si les Fôriens voyaient du sel comme celui de Rosette ou de Tunis, ils se le disputeraient entre eux à coups de sabres.

Dans certaines localités des monts Marrah, on a le sel falgo. On le prépare en fragments allongés qui servent en guise de monnaie dans les marchés.

Il résulte de ce que nous venons de dire, qu’il y a au Dârfour trois variétés de sel. Le plus commun et le plus abondant, mais en même temps le plus mauvais, est celui de Zaghâouy ; le meilleur et le plus rare est celui de Mydaûb ; le moyen en quantité et en qualité est le falgo. En général, il n’y a guère que les gens d’une certaine aisance et les riches qui puissent se procurer du sel. Les pauvres salent presque toute leur nourriture avec de l’eau dans laquelle ils ont lavé de la cendre. Ils jettent la cendre dans un vase à fond criblé de très-petits trous ; par-dessus, ils versent de l’eau qui filtre à travers cette cendre et s’écoule peu à peu par les trous. Cette eau filtrée, qu’on appelle kambo, est le sel des pauvres et leur sert à préparer leurs mets. J’ai goûté de ce sel liquide ; il a un goût d’amertume fade, repoussante, et qui soulève le cœur.

Quant au falgo, plusieurs personnes qui l’ont vu extraire m’ont raconté qu’on le retire d’une terre particulière que les montagnards recueillent dans certaines localités de leurs montagnes. Ils jettent cette terre dans de larges vases et la traitent à grande eau, à peu près comme on opère pour séparer le sel de nitre. On reprend cette eau, on la verse dans d’autres vases, dans le fond desquels sont pratiqués plusieurs enfoncements coniques qui font office de moules, et on laisse le liquide s’évaporer spontanément. Le résidu salin se rassemble dans les cônes et s’y dessèche en fragments opaques de forme pyramidale, d’une cristallisation irrégulière, de couleur grisâtre et d’un goût agréable.

Il me reste à dire quelques mots sur l’industrie, sur les occupations domestiques, sur les derniers devoirs rendus aux morts.

L’industrie est fort peu développée chez les peuples de l’Afrique centrale. Au Dârfour et au Ouadây, il n’y a guère, en fait d’arts, que ceux du tisseur, du forgeron, du laboureur, du fileur, du fondeur (c’est-à-dire du fabricant de lances, d’arcs, de flèches et de quelques grossiers ustensiles pour l’agriculture et les besoins les plus ordinaires et les plus communs de la vie). Au Dârfour, il y a des étrangers, originaires du Katakau, qui teignent en bleu avec l’indigo, et qui savent produire les nuances bleu-noir chatoyant du godâny et du teykau.

Les Fôriens tannent parfaitement les peaux ; ils ont pour cela tout ce qu’il leur faut en instruments de travail et en matières premières. Ils préparent, avec les peaux de bœufs et de chameaux, des sacs, de grandes et belles pièces de cuir qu’ils appellent doubourkou et qui servent, les unes pour s’asseoir et pour dormir, les autres pour cribler les grains, etc. Avec les peaux de chèvres et de boucs, ils fabriquent de belles outres et des sacoches pour les provisions de voyages. Des peaux de moutons, ils font du sekhtyân ou cuir souple, rouge ou vert, pour recouvrir les fourreaux de sabres, garnir les selles, etc. Après que le sekhtyân a été bien tanné, ils le teignent en rouge avec le kouloûd, sorte de moëlle végétale d’un rouge foncé, extraite d’un arbrisseau et qui ressemble à la moëlle spongieuse et légère de la tige du petit dourah. On fait bouillir le kouloûd assez longtemps dans de l’eau ; ensuite on en teint le cuir, qui prend alors une belle couleur rouge analogue à celle que communique la cochenille. Quant aux cuirs verts, on les teint avec le zindjâr ou cuivre oxydé à l’air ; on obtient ainsi une nuance d’un vert-clair. Ces cuirs verts sont beaucoup plus chers que les cuirs rouges.

Au Dârfour, il y a des espèces de matelassiers qui fabriquent les surtouts ou caparaçons pour le harnachement des chevaux ; ces surtouts sont faits à la manière des couvertures piquées que l’on a en Égypte (et ailleurs), et sont ornés de bigarrures assez singulières. Nous les décrirons au chapitre de la Tactique militaire.

Il n’y a réellement pas d’autres arts au Dârfour, que ceux que nous venons d’indiquer. Pour les besoins qui, dans les pays civilisés, ont créé des professions, les Fôriens s’entr’aident et se servent mutuellement. Ainsi, les voisins, entre eux, se rasent la tête les uns aux autres ; ils se passent ainsi de barbiers. Un individu veut-il se construire une demeure, il est aidé pour cela par ses amis, à la simple condition de leur donner à dîner et à souper.

Si un homme meurt, un ami et surtout un faguyh ou cheykh lui rend les derniers devoirs, lave le cadavre et l’ensevelit ; car tout le monde connaît la manière d’accomplir ces simples cérémonies. Quand une femme meurt, les devoirs funèbres lui sont rendus par une femme âgée. Pour transporter un mort en terre, on fabrique instantanément un brancard grossier avec deux longs bâtons assez forts que l’on maintient à distance convenable avec une ou plusieurs cordes, de façon à représenter des sangles (Voy. fig. 7). On étale sur ces cordes une sorte de lit, c’est-à-dire, par exemple, un bourch ou natte fine faite en lanières de feuilles de daûm, ou bien un hacyrah ou natte ordinaire en petit jonc ou en paille. On place le cadavre là-dessus, et on l’emporte à bras ; car les manches de cette espèce de civière sont trop courts pour qu’il soit facile de la porter sur les épaules. Ce sont encore les amis et connaissances du défunt qui creusent sa fosse. Chaque mort est toujours seul dans une fosse isolée. Ni ceux qui ont lavé le cadavre, ni ceux qui l’ont transporté au tombeau, ne reçoivent de rétribution. Il en est de même pour ceux qui récitent en commun le Coran pour le repos de l’âme du défunt, ou qui récitent les prières de l’itâcah ou délivrance[160], ou qui disent le chapelet du pardon.

J’ai vu compter au Dârfour les prières du chapelet au moyen de fragments de petit jonc, comme le jonc des nattes fines[161]. Chaque individu qui vient prendre part à ces sortes de prières taille dix petits fragments de jonc et dix autres fragments plus grands. Quand il a prononcé sur son chapelet ordinaire, le premier cent de « lâ Ilâh ill’ Allâh (Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu), » il met de côté un petit fragment de jonc ; après le second cent, il met un autre petit fragment avec le premier, et ainsi de suite jusqu’à ce que les dix petits fragments soient tous réunis. Alors, comme sur chaque grain de chapelet le priant a prononcé « lâ Ilâh ill’ Allâh, » il résulte que, quand ses dix petits fragments sont rassemblés, il a articulé mille fois ces mêmes mots « lâ Ilâh ill’ Allâh. » Afin de se rappeler ou de compter le nombre des mille, il met de côté un des dix grands fragments de jonc. A chaque mille, il en fait de même jusqu’au dixième ; et alors il sait qu’il a articulé dix mille fois les saintes paroles.

Les Fôriens prétendent que les morceaux de jonc, qui ont servi ainsi à compter les prières du chapelet du pardon, ont acquis, par cela seul, des vertus bienfaisantes. Ainsi, un fiévreux qu’on parfume avec la fumée de ces brins de jonc, guérit sur le champ de sa fièvre. En brûlant ces joncs et en en mettant la cendre dans de l’eau, on a un collyre dont la vertu sainte est telle qu’un ophthalmisant qui s’en lave les yeux pendant trois jours de suite, le matin, est nécessairement guéri. Si on dépose ces bouts de jonc entre un mort et son suaire, Dieu traite l’âme du mort avec plus de bonté et se montre moins sévère dans l’appréciation des fautes du défunt, et cela grâce aux bénédictions attachées aux brins de jonc.

La charité fraternelle, en vue de Dieu, est chose commune au Dârfour. Celui que quelque malheur a frappé est toujours secouru par ses amis et par ceux qui le connaissent.

Les Fôriennes n’ont aucune habitude des travaux domestiques auxquels se livrent les femmes des pays policés. Les filles des riches passent une partie de la journée à se parer, à se frotter le corps avec du beurre et les cheveux avec de la graisse, à se mettre du keuhl aux yeux, à se parfumer, à se friser. Après qu’elles ont fini, elles s’occupent des soins de la maison ; puis elles se mettent à tisser des bourch ou nattes fines avec les feuilles de daûm découpées, qu’elles ont teintes de différentes couleurs, en rouge, en noir, en vert, en jaune. Ces nattes sont légères et du plus joli travail, elles ont un coup d’œil charmant et semblent inviter ceux qui les voient à s’asseoir ou à dormir dessus.

La Fôrienne, même de condition aisée, prépare ordinairement la nourriture à son mari et aux hôtes ou convives qui viennent à la maison. Aux époques des travaux agricoles, les femmes des familles pauvres s’occupent avec leurs maris aux semailles, à la moisson, à la récolte des grains, du coton. Dans les autres temps de l’année, elles font des provisions de fruits et de plusieurs graines sauvages pour leurs familles. Ainsi, quand le fruit du héglyg (balanites ægyptiaca), du nabk-karnau est à maturité, elles en cueillent pour toute l’année. De même pour le riz, le défré, le koraîb[162], le fruit de l’andourâb, celui de l’ardeîb ou tamarin, celui du mokhaît. (Le fruit de l’andourâb, arbre de taille moyenne, est de la grosseur du fruit de la morelle ; c’est une baie à trois pépins.) Le fruit du Mokhaît, arbuste qui ne dépasse guère la hauteur d’un homme, est dur et du volume d’une aveline. On le fait digérer dans de l’eau qu’on renouvelle plusieurs fois pour le dépouiller de son amertume et en séparer la matière mucilagineuse. On reconnaît que l’amertume est enlevée, lorsque l’eau de digestion et de lavage ne renferme plus de mucilage. Alors on retire le fruit de l’eau, on le fait sécher au soleil, et plus tard il sert de nourriture. Certaines personnes le broient ou le moulent pour en faire de la bouillie ; d’autres le mangent tel qu’il est après qu’il a été desséché comme je viens de l’indiquer. Le nom de mokhaît, qui signifie mucilage, a été donné à ce fruit et à l’arbre qui le produit, à cause de sa matière muqueuse et tellement visqueuse qu’elle adhère aux doigts de ceux qui, en le cueillant, le brisent ou l’écrasent légèrement dans leurs mains.

Les femmes travaillent aussi, dans la saison, à récolter les pastèques. Il y a au Dârfour deux espèces de pastèques : la grosse pastèque ordinaire qu’on cultive en Égypte, et la pastèque fôrienne qui n’est pas plus grosse qu’une coloquinte. Lorsque l’on a cueilli cette dernière espèce, on en enlève l’écorce, puis on coupe la pulpe en quatre zestes qu’ensuite on fait dessécher. Pour en manger, on en pile plusieurs morceaux jusqu’à ce qu’ils soient réduits en farine, et on en prépare une bouillie ou sorte de crème qui est agréable.

Dans les campagnes, les femmes vont travailler aux champs avec leurs maris. Elles coupent avec une sorte de binette ou de sarcloir les herbes épineuses qu’elles amassent ensuite à part. Les filles, dès qu’elles sont assez grandes, accompagnent leurs parents dans ces travaux rustiques ; jusqu’alors, elles gardent les troupeaux aux pâturages. Le soir, au retour des champs, la femme rapporte une charge de bois ou d’herbes sèches pour cuire les aliments et aussi pour avoir de la lumière dans la hutte ; car là on n’a que la flamme du bois et des matières végétales desséchées, comme moyen d’éclairage.

Les pauvres, pour ressource ordinaire, s’achètent, dès qu’ils le peuvent, une chèvre ou une brebis ; lorsqu’elle a mis bas, le lait leur sert de nourriture.

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