PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE.
Dr. (Nicolas) Perron translation
![[Décoration]](/illustrations/03c888509d1db6bd.jpg)
CHAPITRE Ier.
Causes qui ont déterminé le cheykh El-Tounsy à passer du Dârfour au Dâr-Ouadây. — Reclusion. Délivrance. — Départ du Dârfour. — Retards ; guides ; traversée de l’espace qui sépare le Ouadây du Dârfour. — Quantité d’animaux sauvages. — Entrée au Ouadây. — Formalités singulières. — Bosses du courage. — Présentation à l’aguîd ou gouverneur de la province de l’Est. — Envoyés du sultan. — Départ pour Abâly. — Sorte de quarantaine. — Grand repas envoyé au cheykh par le sultan. — Présents du cheykh au sultan et du sultan au cheykh. — Présent d’œufs de pintade. — Accidents.
Après que mon père eut quitté le Dârfour, j’y restai encore sept ans et quelques mois, et pendant tout ce temps je visitai une foule d’endroits, me reposant sous tous les ombrages, rôdant de toutes parts, me mêlant aux habitants, courant tantôt aux contrées de l’est ou de l’ouest, tantôt au Sayd ou bien aux contrées d’où soufflent les vents du nord, selon le sens de ce vers :
« Un jour à Hozoua et un jour à Akyk ; à Ozeib un jour, et un jour à Kholeyça[79]. »
Partout où j’allai, je fus reçu chez les principaux personnages de chaque pays. Je fréquentais tout ce que je rencontrais d’hommes de quelque instruction ; j’examinais tout, grandes et petites choses ; à quiconque me paraissait avoir quelques notions intéressantes, je demandais la rosée de ses connaissances et la pluie de son savoir. J’allais au-devant de tout ce qui pouvait me fournir quelque lumière. En un mot, je fis tous mes efforts pour n’avoir rien à regretter en fait de recherches et d’informations, pour connaître ce qui pouvait être de quelque importance ou de quelque intérêt ; gouvernés et gouvernants, je dirigeai mes investigations sur presque tout.
Quand j’eus recueilli ce que je voulais recueillir, quand j’eus appris ce que je désirais savoir, je pensai à prendre du repos et à me procurer quelque peu d’or et d’argent. J’étais tranquille dans mon village, occupé de mes spéculations agricoles, jouissant de ce que Dieu m’avait fait acquérir, m’efforçant de m’assurer un certain bien-être, lorsque je reçus de mon père une lettre dans laquelle il m’annonçait son prochain départ du Ouadây pour Tunis. « Je me dispose, me disait-il, à aller revoir ma mère, et je désire ne laisser au Soudan personne de ceux qui me sont chers. Au reçu de cette lettre, hâte-toi de venir me rejoindre. Mon intention est que nous partions tous ensemble. Emmène avec toi ta famille et arrive promptement. Salut. » Je m’occupai immédiatement de mes préparatifs de voyage ; ce fut l’affaire de quelques jours... Je ne me doutais pas de ce que me réservait le destin.
Je sors avec toute ma famille du village où j’étais établi, et je me rends à Tendelty pour prendre ma permission de départ. Mais à mon arrivée au Fâcher[80], j’apprends que le sultan du Ouadây, Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn, marchait en armes contre le Dâr-Tâmah. Ce dâr, assez considérable, est tout hérissé de montagnes, et est gouverné par un sultan particulier qui relève du sultan fôrien. La nouvelle de cette expédition venait d’être connue à Tendelty, et on disait que Mohammed-Abd-el-Kérym voulait non-seulement envahir le Tâmah, mais encore le Dârfour. Le sultan fôrien, Mohammed-Fadhl, informé des projets des Ouadayens, avait senti son cœur frémir. Inquiet, agité, il ordonna de suite les préparatifs de guerre, et fit annoncer à l’armée de se tenir prête à partir dans quelques jours. Moi, de mon côté, j’allai me présenter au sultan Fadhl, et je lui demandai la permission de me rendre au Ouadây auprès de mon père. Fadhl fronça le sourcil, détourna la tête ; l’air de tranquillité qu’il avait en s’entretenant avec son conseil disparut. « Ton père, me dit-il d’un air sévère, est vraiment singulier dans ses idées ; la manière dont il se conduit est incompréhensible ; croit-il donc que nous ne devinions pas ses intentions ! Pense-t-il m’en imposer sur ce qu’il veut faire pour le sultan Abd-el-Kérym ? Il désire t’avoir près de lui et jouir de ta présence ; c’est parce que son sultan Abd-el-Kérym s’avance contre nous et va bientôt pénétrer dans mes États avec son armée. En t’appelant auprès de lui, il veut te sauver de la poussière et des dangers des combats. Eh bien ! non, tu ne partiras pas. Renonce à lui procurer cette satisfaction. »
En même temps, Fadhl ordonna au cheykh Abd-Allah-Dagaça de me garder à vue jusqu’à ce que la guerre fût terminée. Abd-Allah-Dagaça avait succédé à Mohammed-Kourra dans la fonction de père (Voy. le Voyage au Dârfour). Abd-Allah me fit enfermer, moi et tous ceux qui devaient partir avec moi, dans une demeure en face de la sienne. Il chargea dix individus de sa suite de me garder. Mes dix geôliers vinrent, avec leurs bagages, s’installer à l’entrée de ma prison et sous les bords du toit de ma hutte. Il me fut défendu de passer seulement le seuil de ma porte ; mais mes gens pouvaient aller et venir, s’éloigner pour me procurer ce dont j’avais besoin. Pendant la nuit mes gardiens alternaient deux par deux pour faire sentinelle.
Dieu sait quelle tristesse s’empara de moi. Mille sombres pensées occupaient mon esprit... Je parvins à me concilier l’amitié du chef de mes gardiens. Je l’invitais à manger avec moi ; je le consultais sur ce que je pouvais avoir à faire ou à craindre. Heureusement il avait une certaine bonté naturelle, et je n’eus qu’à me louer de ses procédés et de sa politesse envers moi. Lorsque je me levais, il se levait aussi par honneur pour moi. Il s’empressait de me satisfaire en tout ce que je désirais. Nous fûmes constamment dans ces relations d’égards et de mutuelle amitié.
Bientôt mes provisions s’épuisèrent ; de tout ce que j’avais préparé de vivres pour mon voyage au Ouadây, il ne me restait plus rien. Je demandai alors qu’on me permît d’envoyer quelqu’un au village où étaient les terres qu’on m’avait données, et de m’en faire apporter de quoi pourvoir à ma nourriture. On me refusa cette permission, grâce au faguyh Mâlek lui-même. Il me fallut me décider à vendre quelques-uns de mes esclaves ; dès lors ils me prirent en aversion, eux qui auparavant me témoignaient le plus grand attachement. Une jeune esclave trouva moyen de s’échapper de ma prison et ne reparut plus ; il me fut impossible de savoir où elle s’était réfugiée. Je voulus sortir de jour pour aller à sa recherche, mais on m’en dissuada. « Si tu sortais de jour, me dit un de mes gardiens, ce serait te mettre trop évidemment en contravention avec les ordres du sultan, et s’il venait à le savoir nous serions nous-mêmes victimes de sa colère. Attends la nuit, attends que les habitants de la ville soient rentrés chez eux, et je t’accompagnerai partout où tu voudras ; je suis à tes ordres, à ta discrétion. » L’avis me parut sage, je l’acceptai. A nuit close, je sortis avec cet homme et un autre de mes gardiens. Je me rendis chez le faguyh Mâlek et je lui annonçai la fuite de mon esclave ; j’avais les larmes aux yeux. Le faguyh parut prendre part à ma peine ; mais il me blâma d’avoir quitté ma prison et m’accusa d’imprudence. « Mon cher ami, me dit-il, si le sultan venait à apprendre que tu es sorti sans sa permission, il te le ferait peut-être payer bien cher, car tu sais combien il est irrité contre ton père. Du reste, si tu as besoin de mon secours pour quoi que ce soit, dis-le moi, et je m’empresserai de répondre à tes désirs. — Que faire ? lui répliquai-je, tous les malheurs m’accablent en même temps. — Ne t’inquiète pas, sois tranquille, je me charge de faire chercher partout ta belle esclave. — Mais il y a encore autre chose : mes provisions sont épuisées et les soucis ne me laissent de repos ni jour ni nuit. J’ai déjà été obligé de vendre une esclave pour avoir de quoi nourrir mes gens. Est-il bien vrai que le sultan me refuse la permission d’envoyer quelqu’un me chercher du grain ? Je suis aux abois. — Je me charge de te faire accorder la permission que tu désires, je te le jure par le Dieu de cette nuit obscure. » Je témoignai ma reconnaissance à Mâlek, et je sortis content de son accueil et de ses promesses. Je regagnai ma prison... J’attendis quelques jours ; vaine attente. Ne recevant pas de nouvelles de Mâlek, ni pour mon esclave perdue, ni pour la permission que je sollicitais, je vis bien que le faguyh m’avait leurré et que ses promesses n’étaient que mensonges et fausses couleurs. Je me décidai à lui écrire un billet, dans lequel, après lui avoir exprimé mes vœux et mes respects comme un fils à son père, je disais : « Les longueurs de l’attente engendrent le désespoir. Le fait d’un bon musulman est d’accomplir ses promesses. Il y a déjà quelque temps que j’attends l’effet de tes paroles, et je ne vois pas que tu aies encore rien tenté de ce que tu m’as annoncé. Notre saint Coran, le livre des principes immuables, dit : « O vous qui avez la vraie foi, pourquoi dites-vous des choses que vous ne voulez pas faire ? » Tu n’ignores pas que je suis à bout, que je n’ai ni vivres ni argent. Ce que j’ai retiré de l’esclave que j’ai vendue, est maintenant consommé, et je n’ai plus rien à manger, absolument rien. J’espère une prompte réponse ; par là tu calmeras les angoisses qui me tuent. »
Je fis porter cette lettre par un de mes gardiens ; il revint quelques instants après et me remit un billet de Mâlek qui, après les politesses d’usage, me disait : « On doit, en bonne prudence, mettre en réserve tout ce qu’on peut, pour s’en servir au moment du besoin. Arrange-toi comme tu l’entendras. J’ai demandé au sultan la permission que tu désires ; mais ma demande a soulevé sa colère, l’a rendu furieux, et il ne m’a pas donné de réponse directe. Attends que Dieu t’amène une circonstance favorable ; sa providence veille à tout. Et puis, sache que si tu n’étais pas du noble sang des chérifs, ton malheur eût été encore plus grand qu’il n’est. Salut. »
A la lecture de cette lettre, un feu subit se glissa dans mes veines, mais il fallut me résigner, je n’avais rien de mieux à faire. Quelques jours après, deux filles esclaves et un esclave mâle s’évadèrent de ma prison. Je me repentis alors de n’avoir pas vendu précédemment tous mes esclaves. J’étais désespéré de leur fuite et j’étais en proie à la plus poignante inquiétude.... Toute correspondance cessa avec le faguyh Mâlek ; je ne lui demandai plus rien.
Il ne me restait qu’une esclave borgne qui avait été concubine de mon oncle, une autre qui était la mienne, et deux esclaves mâles Sédâcy[81]. Un matin, je ne trouvai plus ma concubine ; elle s’était enfuie. Ce dernier coup me dérouta complétement ; et je fus comme l’oiseau qui ne voit plus aucun moyen de s’échapper de sa cage. J’appelai le chef de mes gardiens et je lui contai mes peines. Il s’attrista, s’attendrit, soupira, gémit, tout en s’efforçant de me consoler. A la nuit, je sortis pour aller trouver Mâlek et lui exposer quelle était ma situation. Nous marchions depuis un moment, lorsqu’une troupe de cavaliers se présenta tout à coup devant nous. Le sultan lui-même rôdait pendant les nuits dans la ville, y distribuait des patrouilles pour empêcher que des espions et des étrangers intrus ne s’établissent en observation à Tendelty. Tout inconnu qu’on rencontrait alors était tué sur-le-champ. Beaucoup d’individus furent ainsi mis à mort. L’expédition des Ouadayens contre le Tâmah motivait aux yeux du sultan la nécessité de ces rigueurs.
Lorsque nous fûmes rencontrés par les cavaliers du sultan, un d’eux nous cria : « Qui vive ? » Je répondis : « Le chérif, fils du chérif Omar de Tunis. — Arrête, » me dit le cavalier ; le sultan approche. Je m’arrêtai. La troupe du sultan vint en masse sur moi et m’entoura. Mon compagnon, au premier bruit du pas des chevaux s’était enfui comme fuit l’oiseau à tire-d’aile. Le sultan approche. Fort heureusement pour moi, il avait avec lui un de ses vizirs avec lequel j’étais intimement lié d’amitié ; c’était Soleymân Tyr. Le sultan s’arrête : « Qui es-tu ? me dit-il. » Le cavalier au qui-vive duquel j’avais répondu, et qui me connaissait, dit aussitôt : — « C’est l’homme dont le père est au Ouadây. — Qui t’a fait sortir à cette heure-ci ? » me dit le sultan. J’expose alors mes doléances au prince ; je lui parle de la perte de mes esclaves et de tout ce que je possédais. Les dents me claquaient de peur. « Mais, reprit le sultan, est-ce que je ne t’ai pas mis sous la surveillance d’une garde ? — Oui, prince ; et de là sont venus ma peine et mon malheur. On me tient en prison, mais on laisse fuir mes esclaves ; il ne m’en reste plus. J’ai voulu profiter des ténèbres pour sortir, et j’allais chez Mâlek lui exposer mon état de gêne et de détresse, espérant qu’il en instruirait Votre Majesté et qu’alors vous m’accorderiez ma grâce et ma délivrance, ou que vous ordonneriez ma mort. Car mourir me sera plus doux que de vivre ainsi dans les angoisses. — Comment cela ? — Prince des croyants ! je n’ai plus rien, ni provisions, ni esclaves ; j’ai passé plusieurs jours sans manger. J’ai tellement souffert de la faim que je ne puis plus avoir de sommeil. Dans un moment de fièvre, j’ai dérobé une poignée de doukhn du picotin d’un âne, et je l’ai dévoré comme ferait une bête de somme. Je suis au désespoir ; le malheur me tient les deux mains appliquées sur la poussière. » Alors Soleymân Tyr s’approche du sultan et lui baisant les genoux : « Que Dieu, lui dit-il, donne gloire à notre souverain ! Prince, cet homme n’a point mérité un tel châtiment ; il est pour moi comme un frère. Votre grandeur sait qu’il est chérif ; et vos aïeux, ainsi que vous, honoraient les chérifs, les traitaient avec bonté et bienveillance. Nous supplions votre grandeur de ne pas rendre mon ami responsable de la faute de son père ; jetez plutôt sur lui vos bienfaits et rendez-lui vos faveurs. »
A ces paroles, le sultan, entraîné par un élan de bonté et saisi d’un généreux mouvement : — « Nous supprimons tes gardes, me dit-il ; nous te rendons libre ; mais nous ne te permettons de partir de Tendelty que lorsque nous serons bien assuré que le sultan du Ouadây a renoncé à nous faire la guerre, et lorsqu’il sera de retour dans ses États. »
Ces paroles me rappelèrent à la vie et calmèrent mes soucis : je conçus l’espoir de voir bientôt cesser mes souffrances, et j’ajoutai : — « Je prierai encore Votre Majesté de me permettre de retourner à mes propriétés pour y prendre de quoi vivre. J’ai enduré tout ce qu’on peut endurer ; les parfums sont pour la nuit des noces, non pour les autres nuits (c’est-à-dire, ce que je désire, ce ne sont point les parfums après la nuit de noces, mais le simple nécessaire). Accordez-moi cette grâce, en attendant que vous me permettiez de partir. Dieu vous gardera glorieuse rémunération. » Le sultan acquiesça à ma demande : — « Je te donne, dit-il, main libre sur tes propriétés. »
Je m’en retournai plein de joie, heureux d’avoir atteint mon but et d’être délivré de ma prison ; depuis le commencement de ma captivité, il s’était écoulé plus de quatre mois. Je savourai les douceurs du calme après les amertumes de la crainte et de la douleur, et je me dis : « Ainsi se vérifie cette parole de notre saint Prophète : « Si la tristesse se glisse dans le trou du lézard, le contentement l’y suit et finit par le décider à sortir. » Et aussi cette parole du Dieu Très-Haut : « Avec une peine vient une consolation, puis une autre consolation encore, » C’est en ce sens que le divin Prophète a dit : « Toute peine sera chassée par deux joies. » (Voyez note 1.)
Je passai la nuit dans le calme le plus parfait. Le lendemain, un Falganâouy vint me trouver de la part de l’Ab-Cheykh Dagaça. Il emmena mes gardiens, et je fus débarrassé enfin de leur importunité.
Dans la matinée du même jour, j’allai chez le faguyh Mâlek et je lui annonçai ma délivrance. Mâlek m’en témoigna sa satisfaction, m’en félicita ; mais, dans le cœur, il était mécontent et tout à fait déconcerté.
J’envoyai ensuite, au village où j’avais mes propriétés, chercher du grain et des provisions pour moi et mes gens. Je demeurai au Fâcher jusqu’à l’époque à laquelle les pluies tombent par torrents. Alors, je reçus l’ordre de me rendre à Abou-l-Djoudoûl et d’y rester. Je partis immédiatement de Tendelty et je rentrai dans mon ancienne demeure. Je me remis à cultiver mes terres, surtout à semer du doukhn, qui est la principale nourriture des Fôriens. Mes semailles réussirent à merveille, et chacun me présageait une abondante récolte. Mes champs étaient superbes et faisaient envie à tout le village.
Quelque peu avant l’époque de la moisson, j’eus la visite d’un roi assez élevé du Dârfour ; il m’engagea avec instance à le suivre dans un voyage qu’il allait faire, et à être son compagnon intime pendant tout le temps qu’il serait hors de son pays. Je me laissai séduire par ses belles paroles. Je partis donc d’Abou-l-Djoudoûl dans l’espoir de me concilier la bienveillance de ce roi, et comptant qu’il serait fidèle à ses promesses. Après un jour de route, nous arrivâmes dans un pays où il avait plusieurs parents, et nous y passâmes la nuit. On retint encore le roi le jour suivant, et on le régala d’un repas des plus recherchés ; le roi me comblait d’égards et de politesses. Si j’appelais pour demander quelque chose, il me répondait : « A tes ordres. » Nous fûmes comme en une fête continuelle. Je respirais la joie et le plaisir lorsque, subitement, nous arriva un des courriers ou huissiers ordinaires du sultan, et appelés en fôrien Falganâouy. Il salue le roi et les assistants, et dit : « Qui de vous est le fils du chérif Omar ? — Moi, répondis-je, pour te servir. — Le sultan te demande ; prends la peine de venir au Fâcher. — Volontiers. » Je fus tout surpris et troublé de cet ordre ; on s’aperçut de mon émotion. Le roi me dit alors : — « Pourquoi cette crainte, ce trouble ? — C’est que j’ignore pourquoi le sultan m’appelle. — Alors, pourquoi prendre de l’inquiétude ? Il n’y a pas là sujet de te tourmenter. » (Voyez note 2.)
Quand la nuit fut close, je sortis comme pour un besoin naturel ; mais j’allai commander à mon esclave de seller de suite ma monture, de la conduire hors du village et d’attendre que je vinsse. L’esclave obéit. Je tins secret mon projet de départ, et lorsque tout le monde fut couché, j’allai rejoindre mon esclave ; j’enfourchai ma monture et nous nous mîmes en marche. Nous pressâmes le pas, et avant le jour, nous étions à Abou-l-Djoudoûl. Arrivé chez moi, on m’annonça que le Falganâouy avait passé la nuit précédente à la maison. Je pris des provisions, je donnai mes ordres chez moi, je me remis sur une autre monture, je forçai le pas, et j’allai jusqu’à Tendelty sans m’arrêter. Je me rendis de suite à la demeure de Mâlek ; je demandai et j’obtins la permission de me présenter à lui. Il me fit l’accueil le plus gracieux, puis : — « Le sultan notre maître, me dit-il, consent à ton départ ; tu es libre ; il te laisse à cet égard les coudées franches ; mais il ne t’accorde qu’un délai de huit jours pour te préparer. Retourne chez toi, prends vite ta famille et pars à tire-d’aile. — Mais, lui dis-je, j’ai mes champs ensemencés, et nous sommes à la veille de la moisson ; est-ce que le sultan ne me laisserait pas le temps de faire ma récolte ? — Écoute-moi. Le sultan notre maître va envoyer le faguyh Ahmed-Abou-Sârrah en ambassade au sultan du Ouadây ; le faguyh sera chargé de présents pour le prince Ouadayen. L’intention de notre maître est que tu partes avec cette expédition. Si tu veux profiter de la circonstance, prépare-toi de suite et pars. Songes-y bien ; si tu manques cette occasion, il ne faut plus espérer de sortir du Dârfour, et tu auras pour toujours le regret de ne t’être pas rendu aux désirs et aux ordres de ton père. Quant à ce que tu me dis de tes moissons, cela ne me semble pas un motif plausible pour prolonger ici ton séjour. Du reste, tu as assez d’intelligence pour te conduire : choisis ce qui te conviendra. — Je t’obéis comme un fils ; car tu es pour moi comme un père. Tes avis sont ma règle de conduite, et ta bienveillance est l’ombre où je me plais. J’ai besoin des lumières de ta prudence, et c’est d’après tes conseils seuls que je me déciderai. — Mon fils, me dit-il, je te parle en toute sincérité. Si tu as réellement dessein de partir, confie-toi à la garde de Dieu. Prononce-toi ici devant moi ; il faut que je sache de suite ta résolution ; je dois en informer immédiatement le sultan mon maître. — Je pars ; c’est une affaire résolue. Et puis, Ahmed-Abou-Sârrah est un excellent homme, qui me traitera comme son enfant. — Alors donc, fais tes préparatifs, et demande à Dieu de te préserver de toute malencontre et de tout accident. »
Je quittai Mâlek ; je me rendis aussitôt à Abou-l-Djoudoûl, et je disposai tout mon monde à partir. Je renonçai à profiter de mes récoltes ; je les laissai sur pied. Ce sacrifice était assez pénible, car à ce moment la vente pouvait être lucrative. En présence de témoins, je les abandonnai en toute propriété à un de mes serviteurs appelé Abd-Allah-Djourâb.
Je sortis d’Abou-l-Djoudoûl avec toute ma famille, et je retournai au Fâcher. J’allai chez Mâlek qui, aussitôt que j’entrai, me remit une permission de voyage signée du sultan, et me recommandant à tous les chefs des pays que nous avions à traverser. Nous eûmes des ordres particuliers pour le gouverneur de la province de l’Ouest par laquelle nous devions sortir du Dârfour. Il était enjoint à ce gouverneur de nous accompagner avec ses soldats jusqu’à ce que nous fussions tous en lieu de sûreté. — « Prends cet ordre, me dit Mâlek, et va de suite trouver Ahmed-Abou-Sârrah ; il t’attend à Kebkâbyéh. » Je pris le papier, je remerciai Mâlek, et je lui fis mes adieux.
Le lendemain matin j’étais en route. J’arrivai en deux jours au Kebkâbyéh. Je descendis à Sarf-el-Deddjâdj pour voir Syd-Ahmed, le jeune, fils de Syd-Ahmed-Bédaouy, avec lequel j’étais venu du Caire. Je restai chez lui une douzaine de jours, en attendant que nous eussions réuni assez de voyageurs pour le Ouadây. Nous partîmes ensuite, nous dirigeant sur la province de l’Ouest, c’est-à-dire sur la province des Maçâlyt ou Maslât. Nous y arrivâmes après cinq jours de voyage. Le sixième nous étions chez le roi de la province. Nous lui montrâmes notre firman ou ordre du sultan ; il nous reçut bien, et nous promit de nous accompagner avec ses troupes et de ne nous quitter que lorsque nous serions hors de tout danger. Mais cette promesse fut comme la parole de Dieu à Moïse, fils d’Amrân, que Dieu retint pendant trente jours. (Dieu dit à Moïse : « Tu veux aller sur le Sinaï ; mais, auparavant, jeûne pendant trente jours ; ensuite je t’y conduirai. »)
Nous exposâmes au gouverneur que trente jours de retard étaient un trop long délai, et que nous craignions de voir nos provisions s’épuiser en pure perte. — « Je dois, nous répondit-il, vous indiquer le véritable motif de ce retard. Je suis occupé pour tout ce temps, et je ne puis, à présent, vous conduire jusqu’où vous désirez. S’il vous convient d’attendre, attendez tranquillement ; sinon, ne comptez pas sur moi. » Alors nous le flattâmes, nous cherchâmes à l’amadouer, comme on cherche, en certains pays, à calmer les chameaux fougueux (mot à mot, nous lui roulâmes doucement le toupet et le poil du garrot). Mais il demeura rétif et ne voulut rien entendre. Le voyant si résolument décidé à s’en tenir à son délai mosaïque, nous dûmes nous résigner, et nous attendîmes. Quand les trente jours furent écoulés, nous priâmes notre homme de mettre fin à nos ennuis. Il nous remit encore à trois jours. Nous ne savions pas que nous avions à faire à un homme de mauvaise foi, à un madré personnage qui se jouait de nous. Trois fois trois jours se passèrent, outre les trente. Nous perdions patience ; nous résolûmes de nous en retourner. Alors il gronda, s’emporta, nous fit mille lamentations, mille histoires, et inventa mille prétextes spécieux afin de motiver ses retards. — « Pour cette fois, ajouta-t-il, dans trois jours, sans remise, nous partons. Dieu est l’espoir de tous, il lèvera mes embarras. »
Nous consentîmes encore, quoique à contre-cœur, à attendre. Après les trois jours, nous nous présentâmes chez notre gouverneur et nous lui dîmes : — « L’honnête homme exécute ce qu’il promet ; les nuages donnent la pluie après le coup de tonnerre. » Enfin cette fois il se mit en route, suivi de quelques troupes et de ses gardes. Il marcha ainsi avec notre caravane pendant trois jours qui, grâce à ses soins et à ses attentions pour nous, furent comme une fête, un rêve. Le quatrième jour, nous nous arrêtâmes dans une de ses terres, à l’extrémité de sa province. Il y passa une semaine entière à ramasser encore des soldats, cavaliers et fantassins. Nouveaux embarras, nouveaux retards ; nous craignîmes encore une fois de voir le voyage différé.
Cependant une foule d’individus se rendirent à son appel ; ils affluaient de tous côtés, ils formèrent bientôt une sorte d’armée ; la campagne en était couverte. Lorsqu’il eut tout son monde réuni et qu’il crut l’escorte suffisante en nombre, il donna l’ordre du départ et on chargea les bagages.
Nous nous mimes en route dans la matinée ; nous étions placés au centre de cette armée qui marchait serrée en une seule masse. Nous débouchâmes bientôt sur les terres inhabitées qui séparent le Dârfour et le Dâr-Ouadây, et qui sont la ligne de démarcation entre ces deux États. Nous rencontrâmes une quantité innombrable de bêtes sauvages, de lièvres, de gazelles, d’éléphants. Les lièvres épouvantés couraient se jeter au milieu même des soldats, se lançaient en aveugles de tous côtés, arrivaient tout fatigués à travers nos gens qui les tuaient presqu’à leurs pieds. Un bon nombre de gazelles et d’autres animaux, surpris et déroutés, furent tués sans grand’peine. On giboya ainsi jusqu’au moment de la forte chaleur du jour. Alors le roi campa à l’ombre des arbres, et nous suivîmes son exemple. On se mit à faire rôtir le gibier, puis on mangea. Le repas fini, on reprit la marche. Mais, quelque peu de temps après, notre roi ou gouverneur s’arrêta et se disposa à retourner sur ses pas. Moi seul j’osai m’opposer à son dessein. — « Si tu t’en retournes, lui dis-je, nous nous en retournons avec toi ; nous ne resterons pas ici sans escorte, au milieu de cette solitude. » Il chercha à s’excuser, toujours sous prétexte de nombreuses occupations. — « Ce que tu dois faire actuellement, répondîmes-nous, c’est de pourvoir à notre sûreté. » Alors il nous donna un individu de sa suite pour guide, avec une escorte de cinquante à soixante cavaliers, et il lui recommanda de nous accompagner jusqu’à ce que nous fussions en lieu de sûreté et que nous lui dissions de nous quitter. Il appuya fortement sur l’injonction qu’il exprimait à notre nouveau guide. Nous dîmes adieu au roi, qui aussitôt tourna bride et s’éloigna. Notre guide nous escorta jusqu’après l’asr, c’est-à-dire environ quatre heures après midi ; alors il voulut s’en retourner. Nous nous y opposâmes. Nous eûmes beau lui répéter qu’il ne devait pas nous quitter sitôt, que nous n’avions aucun moyen de défense, et que si nous rencontrions seulement quatre hommes bien armés c’en était fait de nous et de tout ce que nous avions ; que si malheur nous arrivait, notre sang lui retombait sur la tête ; nos paroles furent sans effet. — « Voyez donc, nous répondit-il, vous êtes tout près des terres cultivées du Ouadây, et nous, dans notre retour, nous avons à craindre d’être dépistés par des Ouadayens, nous, leurs ennemis ; s’ils nous aperçoivent, il s’ensuivra une attaque, du sang sera versé, et vous en serez la cause. » Nous le conjurâmes au nom de tous les saints, de tous les prophètes ; nous fîmes tous nos efforts pour le fléchir, pour le décider à nous accompagner encore. Il céda ; mais à peine nous eut-il escortés un quart d’heure, que lui et son escouade s’arrêtèrent tout d’un coup, et alors il nous dit : — « Maintenant je n’avancerai pas un seul pas de plus. » Et il nous jura que jamais il n’avait conduit aussi loin ses soldats en escorte. Il nous donna un guide, reçut nos adieux, et rebroussa chemin au galop, lui et sa troupe. La peur s’empara de nous ; chaque buisson, chaque bouquet d’arbres, nous semblait être des hommes ; l’inquiétude nous aveuglait ; la nuit approchait ; nous n’avions plus une goutte de sang dans les veines, tant nous étions terrifiés.
La nuit nous surprit dans une forêt. Nous fîmes agenouiller nos chameaux. Pour tenir les lions à distance, nous nous hâtâmes d’amasser du bois et d’allumer des feux autour de nous. Nous passâmes la plus triste nuit du monde ; nous fûmes constamment sur le qui-vive. Il n’y eut que quelques cervelles brutes qui purent dormir ; les rugissements des lions, les hurlements continuels des loups et des hyènes nous assaillaient les oreilles.
Nous vîmes dans ces forêts une quantité incroyable d’éléphants. Les dents d’éléphant, jaunies par le soleil, et déjà nuancées au noirâtre, étaient semées de tous côtés ; nous en remarquâmes d’énormes, dont une seule eût pu faire la charge d’un bon chameau. Nous en vîmes d’autres fendues en deux ou largement crevassées, et toutes en nombre incalculable.
Durant la nuit, nous fîmes bonne garde pour nos hardes et pour notre sûreté personnelle. Le lendemain, avant le lever du soleil, nous avions déjà chargé nos bagages, et bientôt notre caravane commença à allonger le pas en se balançant. Après environ trois heures de route, nous entrâmes sur un terrain qui nous parut être un terrain cultivé ; alors notre guide nous déclara qu’il lui était impossible de passer outre. Nous lui dîmes adieu, et il partit à grands pas, tremblant pour lui-même.
Nous marchions depuis à peu près un quart d’heure, lorsque tout à coup nous voyons venir droit à nous une troupe de cavaliers, armés de toutes pièces, portant lances à large fer et javelots en main. Ils nous lancent leurs javelots ; nous nous arrêtons : — « Paix ! paix ! leur crions-nous ; nous sommes de simples voyageurs, vos hôtes. — Ne bougez pas, répondent-ils ; restez-là : attendez que nous envoyions informer le gouverneur. »
Nous nous étions arrêtés au soleil ; nous ne pûmes pas même aller jusqu’à l’ombre de quelques arbres qui se trouvaient à peu de distance de nous. Nous mîmes pied à terre et nous nous assîmes à l’ombre de nos chameaux. Les cavaliers ouadayens se postèrent en face de nous, et ne nous permirent ni d’avancer ni de reculer. Ils dépêchèrent de suite un des leurs au gouverneur en question. Une demi-heure après, ce gouverneur ou roi parut accompagné d’une dizaine de cavaliers. Chaque cheval portait au cou une clochette qui rendait un son très-aigu. La troupe s’approcha assez près de nous ; les cavaliers descendirent de cheval, se mirent à l’ombre d’un arbre, et nous appelèrent à eux. Nous nous avançâmes, et lorsque nous fûmes vers eux, un des cavaliers se porta un peu en avant de ses compagnons et nous dit : « Le roi vous salue. » Il est d’habitude qu’un roi ouadayen ne s’adresse jamais directement à ceux qui se présentent à lui ; il ne communique avec eux que par l’intermédiaire de quelqu’un de sa suite. Nous rendîmes le salut, et le même cavalier nous dit : — « Le roi demande qui vous êtes, d’où vous arrivez, et ce que vous venez faire ici. — Nous arrivons du Dârfour. Notre caravane se compose de marchands, d’un envoyé du prince du Dârfour et d’un autre individu, simple voyageur, le chérif, fils d’Omar, de Tunis. »
On écrivit nos noms sur un papier ; le roi remonta à cheval, partit avec cinq de ses cavaliers, et laissa près de nous les cinq autres, avec les premiers qui étaient venus à notre rencontre. En s’éloignant le roi nous dit : — « Restez ici jusqu’à ce que vous receviez mes ordres. »
Nous fîmes agenouiller nos chameaux et nous nous assîmes à l’ombre d’un arbre. Nous demandâmes de l’eau, nous bûmes et nous attendîmes pendant à peu près deux heures ; puis nous vîmes venir une poignée de cavaliers, et nous entendîmes les clochettes cliqueter au cou de leurs chevaux. Ces cavaliers étaient vêtus d’une sorte de long et large vêtement, comme le beddâouy noir des femmes fellâh d’Égypte[82] ; ils étaient nu-tête. Chacun d’eux avait, un peu en arrière de chaque oreille, un renflement analogue en quelque sorte à un bubon de pestiféré. Ces renflements sont produits artificiellement par le moyen de ventouses que l’on applique derrière les oreilles, et dont on aspire fortement l’air avec la bouche afin de faire gonfler la peau le plus qu’il est possible. Ensuite on enlève ces ventouses ou cornes[83], on saisit avec les doigts la peau tuméfiée, et à l’aide d’une espèce de rasoir grossier on pratique deux courtes incisions semi-lunaires à peu de distance et en face l’une de l’autre, puis on coupe et abat le lambeau de peau compris entre les deux concavités des incisions ; on fait, sans désemparer, l’ablation de quatre ou cinq petits lambeaux derrière chaque oreille ; on réapplique ensuite les ventouses et on en aspire l’air ; on laisse écouler une bonne quantité de sang et on les enlève, mais on s’abstient de toute pression sur les gonflements, soit avec la main, soit de toute autre façon ; on se contente de placer du coton sur les petites blessures, et alors le sang s’arrête, retenu dans les parties tuméfiées, y maintient une tumeur assez dure, et de là il résulte une saillie mastoïdienne, comme une glande. Les Ouadayens attachent une grande importance à ces tubérosités, qu’on peut appeler bosses du courage ; qui ne les a pas est réputé lâche, est moqué et repoussé de tout le monde. En langage du pays, ces tumeurs portent le nom de dauma, par comparaison avec le fruit du daum (ou doummogl)[84]. Le Ouadayen méprise les étrangers parce qu’ils n’ont pas, comme lui, de dauma. — « Ce sont tous des poltrons, des lâches, dit-il ; s’ils avaient de la bravoure ils auraient des dauma. » Les Ouadayens sont persuadés que là est le siége de leur courage, et que le courage de tout étranger, quel qu’il soit et quoi qu’il fasse, n’est rien auprès du leur.
Tous les cavaliers qui vinrent à nous étaient tête nue, comme je l’ai dit, excepté leur chef, qui avait une taky ou arakyeh noire (calotte de toile noire). Il avait aussi sur les épaules un milâieh, appelé au Ouadây malhaf (couverture)[85]. Arrivés à une certaine distance de nous, les cavaliers mirent pied à terre et nous ordonnèrent de nous approcher. Nous approchâmes, et alors leur chef nous dit : — « L’aguîd (gouverneur) mon maître vous salue. » Nous répondîmes au salut et nous fîmes des vœux pour le chef de la troupe et pour le sultan. Ensuite le chef nous demanda : — « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire dans ce pays-ci ? » Nous répondîmes comme aux premières questions qu’on nous avait adressées. Après cela le chef nous appela par nos noms l’un après l’autre, et écrivit de nouveau chaque nom à part, avec l’indication de ce que chaque voyageur avait en chameaux, en marchandises, la désignation du pays et de la tribu de chacun, et l’énoncé de ce que chacun de nous venait faire au Ouadây. Cela terminé : — « Reposez-vous à l’ombre, nous dit le chef ouadayen, lorsque la grande chaleur sera passée vous vous rendrez avec nous chez l’aguîd. — Nous sommes à vos ordres, répondîmes-nous. »
Nous nous mîmes à l’ombre, nous mangeâmes, nous bûmes, nous fîmes une sieste, et quand l’ardeur du soleil fut baissée, les ombres étant déjà allongées, on nous dit de monter nos chameaux. Les Ouadayens se placèrent autour de nous et nous partîmes au grand pas. A la chute du jour nous arrivâmes à la résidence de l’aguîd. La demeure de l’aguîd avait une sorte de cour presque aussi grande que la place de Roumeileh au Caire[86]. On nous fit ranger sur un côté de la cour. Nous fîmes agenouiller nos chameaux, nous mîmes en ordre nos hardes et nos fardeaux, et peu après on vint nous appeler pour nous présenter à l’aguîd. Nous nous levâmes, et on nous conduisit vers la hutte principale, au centre de l’enceinte. On nous fit asseoir par terre auprès d’une sorte de cloison en roseaux de marhabeîb. Un individu parut et nous dit : — « L’aguîd vous salue. » Nous rendîmes le salut, et l’aguîd lui-même nous dit, de derrière la cloison qui le séparait de nous : « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire au Ouadây ? d’où venez-vous ? quelles marchandises apportez-vous ? » Nous répondîmes à ces questions comme nous avions déjà répondu. Ensuite il nous demanda quels étaient le nom, le pays, la famille et les marchandises de chacun de nous ; quel motif personnel amenait chaque individu de notre troupe au Ouadây. Nous satisfîmes à toutes ces questions. Et l’aguîd ajouta : — « Soyez les bien-venus ; vous êtes les hôtes du sultan notre maître. Retournez à votre place. Je vais envoyer au sultan la nouvelle de votre arrivée ; attendez la réponse. »
Nous retournâmes auprès de nos chameaux et de nos hardes. Au même instant, l’aguîd ordonna à un cavalier de se préparer à partir, et il lui remit une lettre pour le sultan, avec l’état de nos noms enfermé dans cette lettre. Le cavalier partit. Nous attendîmes son retour pendant sept jours. Tous les soirs l’aguîd Djâb-Allah (tel était son nom) nous faisait servir à manger. Djâb-Allah était l’aguîd El-Sabâh, c’est-à-dire gouverneur de l’Est ou de la province de l’Est.
Le huitième jour après le départ de l’envoyé, arriva une troupe de cavaliers précédée de cet envoyé même. Ils avaient un tambourin en bois, de la longueur du koûbeh ou daraboukkah d’Égypte, et dont le son s’entendait à une très-grande distance ; ils avaient aussi des trompettes ou conques droites longues d’au moins trois coudées (environ deux mètres) et donnant un son rauque et sauvage. En approchant du village la troupe fit hurler sa musique, tambourin et trompettes. L’aguîd Djâb-Allah, avec tous ses gens, alla au-devant de la troupe et la reçut, puis la conduisit avec lui à sa demeure. Les clochettes suspendues au cou des chevaux cliquetaient. Chaque cavalier avait son cheval couvert d’une sorte de housse en peau rouge. Cette partie du harnachement était la même pour le cheval de l’aguîd et pour celui du roi qui accompagnait la troupe.
Une fois arrivés chez Djâb-Allah, tous les cavaliers descendirent de cheval, et allèrent s’asseoir par terre à quelque distance. Un moment après, ils nous firent dire d’approcher ; nous obéîmes, et nous nous assîmes en face d’eux. Alors un individu de la troupe nous dit : « Le sultan vous salue. » Nous répondîmes à ce salut, nous récitâmes le fâthah (chapitre d’introduction du Coran) comme prière, et nous fîmes des vœux pour la prospérité et le succès des armes de Sa Majesté Ouadayenne. Ensuite le kamkolak Nâcer nous dit : « Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? que venez-vous faire ici ? quelles marchandises avez-vous ? » Nous répondîmes encore comme auparavant. Nâcer écrivit nos réponses et les collationna avec les états qu’avaient dressés l’aguîd et ceux qui, avant lui, nous avaient interrogés. Après avoir vérifié l’identité de ces pièces, il nous recommanda de nous tenir prêts à partir le lendemain matin. Nous passâmes tranquillement la nuit ; et le jour suivant, dès le matin, nous étions en marche. Le kamkolak et la troupe de cavaliers nous accompagnèrent. Nous voyageâmes deux jours et le troisième, au coucher du soleil, nous arrivâmes à Abâly, lieu où l’on met en expectation les voyageurs qui viennent d’un pays étranger au Ouadây. On les garde là, pendant trois jours, comme en quarantaine. C’est une imitation des quarantaines d’Europe et de celles qu’on exige aussi aujourd’hui en Égypte. Mais au Ouadây, le but en est presque insignifiant ; ce n’est guère qu’une vieille habitude conservée comme héritage du passé.
Nous fîmes agenouiller nos chameaux à Abâly. Ainsi séquestrés, nous nous résignâmes à notre sort. Environ une heure et demie après le coucher du soleil, arriva mon oncle Zarroûk ; il avait su que j’étais venu avec Ahmed-Sârrah ; mais mon père était parti pour Tunis, n’espérant plus de me voir arriver au Ouadây. Zarroûk avait demandé au sultan la permission de me retirer immédiatement d’Abâly, et le sultan avait consenti. Zarroûk s’était hâté de venir me rejoindre ; de suite il me fit charger mes chameaux et m’emmena à une maison qui appartenait à mon père et qui était située à quelques minutes seulement d’Abâly... Une bonne nuit de sommeil me fit oublier la fatigue.
Le lendemain matin, je remarquai la couleur rouge des murs de la maison ; je me rappelai alors le sableur Ishâc du Dârfour et ses merveilleuses prédictions. Zarroûk prépara en mon honneur un repas de bien-venue. Il invita un bon nombre de convives ; la réunion fut complète. Le soir, on nous apporta de la part du sultan de quoi faire un véritable banquet, les mets les plus recherchés du Ouadây. C’étaient douze batyéh, c’est-à-dire, en ouadayen, douze baquets de bois assez profonds, de forme carré long, ayant à chaque côté le plus éloigné deux trous en guise d’anses ou d’oreilles, munies chacune d’une chaîne. Chaque batyéh était portée par quatre esclaves. Il y avait donc quarante-huit esclaves pour nos douze batyéh, et ils étaient précédés par un jeune eunuque ou touayrah du sultan. Tout eunuque ou esclave envoyé en message spécial par le souverain est désigné par le titre de touayrah, ce qui correspond au nom de kôrkoa au Dârfour.
Le touayrah qui accompagnait le repas en question, me dit en m’abordant : « Le sultan te salue, fils du chérif Omar. Il t’envoie ce souper comme à son hôte. » Nous acceptâmes les mets avec reconnaissance, et nous fîmes des vœux pour le bonheur du sultan. Ces présents du prince étaient un hommage indirect rendu à mon père, qui avait été son vizir. Nous donnâmes une batyéh aux esclaves porteurs ; elle suffit à tous pour leur souper, et il en resta encore quelque chose. Toutes les batyéh étaient remplies ; il y en avait deux de riz cuit au miel comme le zerdeh d’Égypte ; deux de poules frites au beurre ; deux de jeunes pigeons ; quatre d’acideh ou bouillie épaisse parfaitement préparée, et d’autres ragoûts excellents ; une de foutîr ou espèces de galettes feuilletées, arrosées de miel et délicieuses ; une de viande cuite dans son jus avec du beurre. Du reste, les poules, les pigeons et la viande nageaient dans une telle abondance de beurre, qu’on eût pu en retirer une énorme marmite. Nous mangeâmes de ces mets et nous en distribuâmes à nos voisins, à nos esclaves, à nos domestiques, et il resta encore, après que tous furent rassasiés, une quantité considérable de poules, de pigeons et de viandes.
Le lendemain soir, le sultan nous envoya encore sept batyéh pleines ; de même le soir du surlendemain. Mais le troisième jour, le kamkolak Nâcer, accompagné du cheykh Mohammed, premier interprète du sultan, vint nous trouver. Les Ouadayens appellent tout interprète khachm-el-kélâm, c’est-à-dire la bouche du langage, de la conversation. Je donnai à Nâcer et Mohammed mes présents pour le sultan ; ces présents étaient fort modestes : dix rotls (livres de douze onces) de café de l’Yémen, en grain ; dix rotls de kab-et-tyb[87] ; dix rotls de savon, et deux anneaux de laiton pesant chacun deux rotls. Nâcer et Mohammed prirent note de ces différents objets et les emportèrent. Environ une heure après, ils revinrent. « Le sultan a accepté tes présents, me dirent-ils, et il te salue. » Ces dons, quoique de mince valeur, furent agréés du prince à cause de l’amitié qu’il conservait pour mon père.
Le soir du même jour, nous eûmes la visite d’un touayrah qui me remit, de la part du sultan, un paquet, deux jeunes esclaves de lit, l’une encore vierge, l’autre experta virum, mais beaucoup plus belle que la première et mieux parée. « Le sultan mon maître, me dit le touayrah, te fait présent de ces deux jeunes concubines et des habits contenus dans ce paquet. » Je rendis grâces au sultan ; nous fîmes des vœux pour lui, et nous récitâmes le fâthah à son intention. Le lendemain dans la matinée, un autre touayrah nous arriva accompagné de plusieurs individus. Ils m’apportaient de nouveaux présents, et conduisaient des chameaux chargés. Ils déposèrent le tout devant moi. « Le sultan, me dit le touayrah, t’envoie ces présents. » C’étaient cinq jarres de miel, dix jarres de beurre, deux charges de blé, une charge de poisson salé, une charge de tékâki (liasses de fil ou de coton dont on se sert comme de monnaie), un cheval gris tout sellé et bridé, conduit par un esclave de sept empans[88], et enfin deux femmes esclaves pour domestiques. Nous témoignâmes notre reconnaissance par les vœux les plus sincères pour le sultan. Nous ouvrîmes le paquet et nous en tirâmes des vêtements du tissu le plus fin, l’un blanc et l’autre noir, dont chacun valait au moins le prix de deux esclaves ; une pièce de calicot anglais. A tout cela on avait ajouté deux taureaux bons à tuer et une jeune chamelle à tuer.
De temps à autre, de nouveaux cadeaux m’étaient offerts de la part du sultan. Une fois il m’envoya deux petites couffes d’œufs de pintades, de cent œufs chaque couffe. Au Ouadây, les poules pintades vivent à l’état sauvage et pondent au printemps. Les paysans alors recueillent des quantités innombrables d’œufs. Il est d’habitude que tous les ans, au printemps, chaque canton en livre au sultan plus de cent charges de chameaux. L’année où j’arrivai au Ouadây, la rente des œufs fut expédiée au prince comme de coutume, et le sultan les distribua à ses courtisans ; chacun, selon son rang, en reçut plus ou moins, et moi j’eus aussi un lot de deux couffes.
J’étais depuis quatre mois au Ouadây, que je n’avais pas encore vu le sultan, et il ne m’avait pas vu non plus. Un accident fut cause qu’il me reçut. J’eus, ainsi l’a voulu le destin de Dieu, la main brûlée par une explosion de poudre. J’étais à marchander une paire de pistolets. Je voulus en essayer la batterie ; j’en pris un, je mis dans le bassinet un peu de poudre, que je tirai d’un sac en cuir où j’en avais une provision d’à peu près trois rotls. Je lâche la détente, l’amorce s’enflamme, une étincelle tombe sur mon sac, la poudre prend feu, détone, et me brûle la main droite et le bras presque jusque vers l’épaule. A côté de moi, Chems, ancien domestique de mon père, fut aussi blessé... J’endurai les plus vives souffrances et je pensai mourir. Le sultan fut informé de mon malheur et me donna une preuve d’intérêt. Il me fit apporter, pour me panser, un vase rempli d’huile d’olive que l’on conservait depuis le règne de son aïeul, c’est-à-dire depuis plus de soixante ans ; elle avait acquis, par le temps, une nuance rouge et était devenue amère. Cette huile fut mon salut ; par elle Dieu me guérit. Le vendredi qui suivit ma guérison, je montai à cheval et j’allai faire la prière à la mosquée où tous les vendredis le sultan va prier. Le sultan avait appris mon rétablissement et en avait témoigné sa satisfaction. Le soir même il m’envoya chercher par un touayrah. Je me rendis de suite au palais. Je trouvai le sultan seul dans son lieu d’intimité. Il m’accueillit avec bienveillance, m’obligea de m’approcher de lui et me fit les plus grandes démonstrations d’amitié. Il me recommanda de m’occuper d’études, m’exhorta au travail et m’engagea à m’attacher au cheykh Seyd-Ahmed-el-Fâcy, qui donnait alors, à Ouârah, des leçons de droit civil et religieux. Je me conformai aux désirs du sultan et je suivis pendant longtemps les leçons du cheykh. Nous étudiâmes d’abord le livre d’Abou-l-Haçan, qui est un commentaire du Riçalêh d’Ibn-Abou-Zeyd-el-Caraouany[89], du rite Mâlékite. Nous lûmes ensuite le quart du Traité des locations, commenté par le cheykh Ahmed-ed-Derdyr, et sur le texte du Précis de jurisprudence de Khalyl[90]. Alors Ahmed-el-Fâcy parut ne plus me voir d’un œil d’ami, et je renonçai à sa société et à ses leçons.
CHAPITRE II.
Le sultan Séleîh, dont le nom est aussi donné au Ouadây. — De l’origine des familles régnantes au Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây.
Le divin Créateur, dont l’essence est sans tache, dont les attributs sont purs et saints, dont les œuvres sont si différentes de celles de ses créatures, et auquel nul ne ressemble, ni par la manière d’être, ni par les qualités, ni par les actes, a diversifié les mœurs des nations et les usages des choses, a permis que les parures d’un peuple fussent un objet de moquerie pour d’autres peuples. S’il l’eût voulu, il n’eût constitué de tous les hommes qu’une seule nation. Mais en examinant les variétés que l’Éternel a établies dans les mœurs, dans les formes, dans la conduite des sociétés, l’homme d’intelligence et de pénétration reconnaît et comprend que c’est la Sagesse suprême qui a déterminé, pour chaque peuple, des coutumes spéciales, et que c’est chose presque impossible que de changer les habitudes, soit religieuses, soit mondaines. Cela posé, je dis :
Les mœurs et coutumes du Ouadây se rapprochent sur plusieurs points de celles du Dârfour, et s’en éloignent sur d’autres points. Les rapprochements sont surtout dans la nourriture, les vêtements des femmes, les parures ; il y a, dis-je, analogie remarquable, non identité rigoureuse. Quant aux différences, elles existent spécialement dans les noms des fonctions et des dignités, dans certaines formes administratives, dans les règles divaniques ou gouvernementales.
Rien n’égale les Ouadayens en libéralité. C’est une vertu générale chez les pauvres comme chez les riches ; chacun est généreux selon que le comporte sa condition.
Avant de parler des mœurs et coutumes des Ouadayens, des dignités et des emplois, je vais parler de l’établissement de l’autorité souveraine, de la famille sultanique ; ensuite je parlerai des droits d’hérédité au pouvoir suprême, et des idées sur lesquelles reposent ces droits.
Pendant mon séjour au Ouadây, lorsque j’étais à la mosquée pour la prière solennelle du vendredi, j’entendais toujours l’iman, dans l’allocution pieuse qu’il adressait aux fidèles, et en exprimant des vœux pour le sultan, dire : « Que Dieu accorde partout la victoire à notre sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Mohammed-Sâleh, fils du sultan Mohammed-Gaûdeh, fils du sultan Séleîh. » De là il me vint à la pensée de demander aux anciens du pays si on connaissait quels étaient les commencements du sultan Séleîh et de quel pays il était. Les réponses furent différentes. Les uns me dirent qu’il était Sennâouy d’origine, c’est-à-dire de la tribu des Sennâouïdes ou Sennâouyens, ainsi nommés du nom d’une grande montagne du Ouadây appelée Ab-Senoûn, et que les Sennâouïdes étaient la tribu la plus distinguée du Ouadây en noblesse et en renommée.
Ensuite je remarquai sur le sceau du sultan régnant ces mots : « Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Sâleh l’Abbâcide. » Je cherchai à savoir par quel lien de filiation la généalogie de ce prince pouvait se rattacher aux Abbâcides, comment ce nom de famille noble avait pu arriver chez ces peuples non arabes et s’implanter parmi eux. De ceux que je consultai, les uns m’assurèrent que cette filiation était erronée, que les sultans Ouadayens n’avaient aucun rapport de consanguinité avec les véritables Arabes ; d’autres prétendirent que la descendance était réelle, seulement qu’on en ignorait l’époque et les circonstances.
Je questionnai à cet égard l’aguîd Ahmed. Ahmed était un des plus hauts personnages de l’État ; il se distinguait par sa sagacité et ses connaissances. — « Lorsque les Tatârs, me dit-il, se furent emparés de Bagdad et eurent détrôné les Abbâcides, le khalifat se réfugia en Égypte et il s’y maintint jusqu’au moment où les Turks et leurs mamelouks y vainquirent les khalifes, c’est-à-dire jusqu’à l’époque des Fatimites. Les enfants des khalifes abbâcides, après le renversement de leur dynastie, se dispersèrent, et ils cherchèrent asile dans différents pays. Un d’eux se réfugia au Hedjâz et s’y fixa ; il y eut un fils, qu’il appela Sâleh.
« Sâleh, déjà mûri par l’âge, se trouva avec des ulémas du Sennâr qui étaient en pèlerinage. Sâleh était habile jurisconsulte et très-dévot ; il observait minutieusement toutes les pratiques de la religion. Les ulémas s’attachèrent à lui d’intime amitié. D’autre part, Sâleh faisait de fréquents voyages dans le Hedjâz. Les ulémas sennâriens lui vantèrent la beauté de leur pays et lui firent naître l’envie d’aller le visiter.
« Il partit avec eux. Mais il ne séjourna que peu de temps au Sennâr. Il y rencontra tant de libertinage et de débauche, que sa susceptibilité de conscience s’effaroucha, et il s’enfuit. Passant de contrées en contrées, il arriva au mont Ab-Senoûn, dans le Ouadây.
« Les habitants d’Ab-Senoûn étaient idolâtres, ne connaissant ni l’islamisme ni autre religion. Néanmoins il resta parmi eux. Il remplissait scrupuleusement ses devoirs de religion, priait, jeûnait, faisait le zikr[91], souvent à lui seul, et récitait le Coran. Il sut se concilier l’amitié des Sennâouyens. — « Pourquoi fais-tu toutes ces choses ? lui demandait-on fréquemment. — Pour rendre hommage à Dieu. — Qu’est-ce donc que Dieu ? — Dieu, c’est celui qui a créé les cieux et la terre, la nuit et le jour, le soleil, la lune et les étoiles, les arbres et les fleuves ; c’est celui dont la main gouverne tout cela. Voilà Dieu. »
Les Sennâouyens finirent par embrasser l’islamisme. Sâleh, qu’ils appellent Séleîh, leur expliqua plusieurs soûrat ou chapitres du Coran, leur enseigna à prier et à jeûner. Il continua cette œuvre de prosélytisme jusqu’à ce que la foi fût parfaitement établie dans le cœur des Sennâouyens, qui d’ailleurs formaient une population nombreuse. Sâleh fut choisi pour chef religieux d’Ab-Senoûn et du Ouadây. Il levait l’impôt sacré sur les riches pour subvenir aux besoins des pauvres ; et il disait à ses nouveaux prosélytes : « Dieu commande de faire la guerre aux infidèles. Unissez-vous à moi et allons convertir, à l’aide de la force des armes, ceux qui ne professent pas l’unité de Dieu. » Ses paroles furent accueillies ; bientôt une expédition fut dirigée contre une des tribus ou peuplades voisines. Sâleh se fit d’abord précéder par des émissaires, qui, en son nom, appelèrent la tribu à la foi islamique ; la tribu se convertit. Une seconde tribu, puis une autre, se rendirent à la voix de Sâleh et acceptèrent l’islamisme. En peu de temps, quatre tribus des plus considérables se soumirent : ce sont les tribus d’Ab-Senoûn, de Malangah, de Madabah et de Madalah. Aujourd’hui elles forment en quelque sorte la famille royale, c’est-à-dire qu’elles composent la peuplade à laquelle doit appartenir tout sultan du Ouadây. D’après la loi, un fils de sultan qui n’aurait pas pour mère une femme originaire d’une de ces quatre peuplades ou tribus, ne serait pas accepté par les Ouadayens pour régner sur eux.
Dans les tribus royales on comprend aussi la petite tribu des Ab-Darag ; mais elle est réputée inférieure en noblesse, et les Ouadayens ne consentent à reconnaître pour sultan un individu né d’une mère d’origine ab-daraguienne, que lorsqu’il ne se trouve pas d’enfant royal mâle né d’une mère qui soit de l’une des quatre premières tribus. La raison de l’infériorité nobiliaire des Ab-Darag est qu’ils n’ont adopté l’islamisme qu’après leurs frères des quatre tribus principales.
La guerre sainte fut ensuite portée chez d’autres peuplades. Celles qui se convertirent à la foi musulmane, sans résistance, reçurent le titre de tribus libres ; celles qui ne cédèrent qu’à la violence furent dites tribus esclaves. Quant aux Sennâouyens et aux trois autres peuplades qui les premières après eux accueillirent la foi islamique, ils forment, comme nous venons de le dire, la peuplade royale, la famille royale.
Lorsque les pays convertis représentèrent une étendue de territoire assez considérable, Sâleh fut investi du titre de sultan et la souveraineté fut inféodée à ses descendants.
J’ai entendu raconter par le chérif Sameîh que, dans le principe, le sultan du Ouadây, le sultan du Dârfour et celui du Kordofâl, étaient tous les trois fils d’un même père ; que Séleîh, Salon-Selmân et Mouçabba, étaient frères et originaires des arabes Fézârah. Tous les trois possédaient de grandes richesses, étaient bons et religieux. Chacun d’eux alla s’établir dans un pays : Sâleh ou Séleîh alla chez les Sennâouyens ; Salon (c’est-à-dire le Bédouin) -Selmân se fixa chez les Koundjârah au Dârfour. Là, Selmân se composa des forces assez considérables, et il enleva le pouvoir souverain des mains des Toundjour. J’ai déjà indiqué ce fait dans le Voyage au Dârfour.
La différence des récits traditionnels relatifs à l’origine des princes de ces contrées, tient à ce que l’on n’a point d’archives généalogiques, et que jamais les savants du Dârfour et du Ouadây n’ont écrit de chroniques de leurs pays. Ils vont comme des aveugles, comme gens marchant dans les ténèbres. Lorsqu’on les interroge, ils ne peuvent fournir que des traditions orales, des récits dans lesquels rien n’est bien constaté : Dieu seul sait ce qui en est.
Si l’on admet que le sultan du Ouadây est issu des Arabes Fézârah, et que sa famille, ainsi que celle du sultan fôrien et celle des Mouçabba, sont trois branches qui se rattachent à un même aïeul d’origine fézârienne, il en résulte que le premier sultan, aïeul des trois sultans actuels du Dârfour, du Kordofâl[92] et du Ouadây, forme le sixième degré généalogique en remontant la filiation ; dès lors, l’ascendance du sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn, que Dieu ait son âme ! est ainsi échelonnée : Mohammed-Abd-el-Kérym, fils de Mohammed Sâleh, fils du sultan Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân (ou l’Automne double)[93], fils du sultan Aroûs, appelé aussi Séleîh le Jeune, parce qu’il rappela, dans sa vie, les qualités et vertus de son père, le cheykh Séleîh, fils du premier Fézârien.
Pour le sultan fôrien Mohammed-Fadhl, il y aura également six degrés généalogiques, savoir : Mohammed-Fadhl, ou, comme prononcent les Foriens, Fodhel, fils du sultan Abd-er-Rahmân, surnommé Réchyd, fils du sultan Ahmed-Bekr, fils du sultan Soleymân, fils du sultan Salon-Salmân, fils du Fézarien. De même la généalogie du sultan Hâchem, souverain du Kordofâl, a ses six degrés. Mais je ne sais, des noms qui les représentent, que le nom de Mouçabba, fils du Fézârien, qui est la souche commune aux trois branches.
Si on accepte la filiation qui fait remonter aux Abbâcides le sultan du Ouadây, il est clair qu’on aura alors une lignée spéciale entièrement étrangère à la descendance des sultans du Dârfour et des sultans Mouçabba. Cette opinion semble s’accorder à priori avec la générosité de Séleîh, l’élévation de son caractère et ses éminentes qualités, la noblesse de son âme, sa piété profonde et solide, son amour du bien. Par ses hautes vertus il égala El-Mamoûn, fils de Réchîd l’Abbâcide ; il surpassa en libéralité Haroûn-er-Réchîd et les Barmécides ; s’il eût précédé Hâtem-Tây d’un jour, Hâtem n’eût jamais été le modèle de la générosité retracé tant de fois dans les récits et dans les vers des Arabes. Ce qu’il eut de bravoure, de persuasion dans la parole, est au-dessus de toute expression et de tout éloge. Combien loin aussi sont la lésinerie et la poltronnerie des Fôriens, de la valeur et de la facile hospitalité des Ouadayens ! Tout se transmet, par héritage, des pères aux enfants ; les différences de caractère et de qualités entre les deux peuples, prouveraient presque assez la différence originelle de leurs sultans ; car les peuples se modèlent sur leurs souverains, et sont en quelque sorte leur ouvrage.
Au reste, quelque opinion que l’on adopte sur l’origine des sultans actuels du Ouadây, du Dârfour et du Kordofâl, il est certain que l’établissement de ces trois États est d’une époque assez rapprochée et ne dépasse pas deux cents ans.
CHAPITRE III.
Conventions primitives de paix entre les Fôriens et les Ouadayens. — Rupture ; guerres. — Victoires des Ouadayens. — Deux sultans fôriens sont tués sur le champ de bataille. — Paix.
El-Hâgdj-Nasr, d’Ab-Senoûn, vieillard presque octogénaire, m’a raconté que Salon-Selmân et Séleîh se donnèrent jadis rendez-vous dans l’espace inhabité qui sépare le Dârfour du Ouadây, et que là ils se promirent par serment de ne jamais rien entreprendre l’un contre l’autre, et de vivre en paix. Ils mesurèrent l’espace interlimitrophe des deux États, en déterminèrent le milieu juste, prirent ensuite de très-gros et très-longs clous en fer, les plantèrent dans les plus gros troncs d’arbres, et marquèrent ainsi la frontière ou ligne de démarcation des deux royaumes ; puis ils se promirent encore de ne jamais franchir ces limites dans des vues hostiles. Enfin, ils récitèrent le Fâthah (ou premier chapitre du Coran), se jurèrent ainsi, sur le Livre sacré, de rester amis et alliés, et vouèrent à la colère du ciel celui qui tenterait de nuire à l’autre : « Que Dieu, dirent-ils, refuse la victoire aux armes de l’agresseur. » Ils prirent à témoins de leurs serments les grands qui les avaient suivis..., puis on se sépara.
Lorsque je passai du Dârfour au Dâr-Ouadây avec le faguyh Ahmed-Abou-Sârrah et l’escorte qui nous conduisait, je vis en effet au milieu de la forêt, à l’endroit où nous rencontrâmes un si grand nombre de lapins et de bêtes sauvages, une ligne d’arbres dont chacun avait une espèce de barre de fer enfoncée dans le tronc, et dont la pointe sortait hors de l’écorce, d’au moins un empan. Étonné, je demandai au faguyh Ahmed ce que signifiaient ces tiges de fer : « C’est ici, me dit-il, la frontière primitive des États du Dârfour et du Ouadây. » Chaque tige de fer me parut avoir au moins une coudée et demie de longueur ; car les diamètres de ces différents troncs étaient tels que la plus grande brasse d’homme n’aurait pu les embrasser. Chaque barre de fer était donc enfoncée de plus d’une coudée dans l’épaisseur du bois, car ce qui en était saillant au dehors n’avait guère qu’un empan. Et pour que les passants ne s’y accrochassent pas, on avait replié cette partie saillante, de manière à la ramener sur la longueur de l’arbre. Ces barres de fer, fichées ainsi depuis l’époque reculée du traité conclu entre les deux sultans, étaient tenues vigoureusement par le tissu du bois développé et accru sur elles ; les trous s’étaient comme cicatrisés, et les fers semblaient faire partie de l’arbre.
Après la mort des deux sultans, le souverain pouvoir passa à leurs enfants. Les nouveaux princes portèrent l’un sur l’autre un œil d’envie, et cédèrent bientôt au désir d’agrandir leurs possessions par la voie des armes et d’attacher à leur nom quelque relief et quelque renommée : coutume de rois.
Le sultan Ahmed-Bekr, lorsqu’il arriva au trône du Dârfour, était encore très-jeune. Il gouvernait en tutelle, et par conséquent n’avait aucun droit discrétionnaire. L’autorité réelle, ordres et défenses, était entre les mains des vizirs. Le sultan du Ouadây fut bientôt informé de cet état de choses ; c’était alors Aroûs. Il conçut le projet d’envahir le Dârfour et de s’en emparer. Les vizirs les plus éclairés et les plus sages de la cour d’Aroûs s’efforcèrent de le détourner de cette entreprise. Il rejeta leurs avis. « Je le veux, dit il, et je ne laisserai pas un enfant, à cet âge-là, maître d’un État comme le Dârfour. — Que Dieu nous conserve notre sultan ! dit un vizir ; que Dieu nous conserve notre maître ! Prince, n’est enfant que celui qui n’a pas d’hommes avec lui. Tant que des hommes aident et soutiennent un enfant, il est plus qu’un enfant. Que pensez-vous que nous ferions si Dieu vous appelait à lui, si vous laissiez un fils au milieu de nous, et qu’un ennemi vînt nous attaquer ? Ne le défendrions-nous pas au prix de tout notre sang ? Comment voulez-vous que les Fôriens nous laissent approcher de leur jeune souverain ? — Discours inutiles, reprit vivement Aroûs ; ce que je vous ai dit se fera. » Il fallut se soumettre.
On entra en campagne... Aroûs avait deux fils. Il confia au plus intelligent, celui qu’il aimait le plus, le gouvernement du Ouadây pendant la guerre, et il emmena l’autre avec lui. Il se mit à la tête de la moitié de l’armée, et laissa l’autre moitié dans le Ouadây pour maintenir l’ordre et pour soutenir un coup de main en cas de besoin.
Une fois arrivé sur le territoire du Dârfour, Aroûs défendit à ses troupes de faire le moindre mal aux habitants. « Ce sont, dit-il, des rayas, des sujets ; ce n’est point avec eux que j’ai à faire ; ce que je veux, c’est le sultan. »
L’armée d’Aroûs s’enfonça dans l’intérieur du Dârfour, et parvint bientôt à peu de distance de Guerly, alors résidence ou Fâcher du sultan. Les troupes fôriennes s’étaient retirées à l’approche des Ouadayens, et s’étaient rassemblées aux environs de Guerly. Les chefs allèrent trouver le jeune prince. « Les Ouadayens, lui dirent-ils, marchent contre nous et veulent s’emparer du Dârfour. — Que dois-je faire ? répliqua Ahmed-Bekr ; je suis jeune encore ; partant je ne puis supporter les fatigues de la guerre, et je ne saurais comment repousser cette invasion. — Tu n’as rien à craindre, dirent-ils ; tout ce que nous voulons de toi, c’est que tu montes à cheval avec nous et que tu restes au centre de l’armée. Nous nous chargeons de combattre, de te défendre et de défendre le pays. » Le jeune prince accepta ; il se leva et partit entouré de ses troupes.
Les vizirs, à la première nouvelle du danger, avaient écrit aux gouverneurs de toutes les contrées du Dârfour, leur ordonnant de lever des soldats pour chasser l’ennemi. Des forces considérables se réunirent de toutes parts et couvrirent monts et plaines ; les habitants mêmes des contrées que le sultan Aroûs avait laissées derrière lui et dont il avait dit : « Les habitants sont des sujets, ce n’est pas contre eux que je marche, » accoururent en foule ; une armée immense vint ainsi se joindre au jeune prince, et l’entoura comme l’anneau entoure le doigt.
On livra bataille ; ce fut un jour d’horreur. La trahison alors prépara un amer déboire au sultan Aroûs. Plusieurs Ouadayens allèrent trouver son fils et lui dirent : « Ton père, pour t’amener ici, a laissé ton frère gouverner à sa place. Par cette préférence injurieuse, le sultan prouve que son désir est que tu périsses dans cette guerre, et que ton frère reste sans concurrent à la souveraineté. »
Frappé par ces perfides insinuations, le fils d’Aroûs détache de l’armée la moitié des troupes, s’enfuit avec elles au Ouadây, et abandonne ainsi son père à toutes les conséquences d’une déroute. En effet, le péril s’accroît autour d’Aroûs ; le nombre des Ouadayens a diminué, celui des Fôriens se multiplie ; chaque jour ceux-ci deviennent plus forts, ceux-là plus faibles. Néanmoins, Aroûs jure par les serments les plus sacrés qu’il ne tournera pas la face de son cheval du côté de l’Occident ; aux yeux des Ouadayens, fuir est le comble de l’ignominie, surtout pour un sultan... Sept jours de suite la bataille dure. Le huitième jour, les Ouadayens sont rompus aux deux ailes de leur armée. Le sultan résiste vigoureusement au centre. Les tourbillons de poussière se renouvellent sans cesse sous les pieds des chevaux, obscurcissent l’air, et font du jour la nuit.
Les vizirs et les grands des Ouadayens voient toute la honte qu’il y aurait pour eux de s’enfuir et d’abandonner leur souverain au milieu de l’ennemi. Alors, sans qu’Aroûs s’en aperçoive, ils font tourner peu à peu son cheval du côté de l’Ouest. Durant tout le jour les Ouadayens battent ainsi en retraite, entourant leur sultan, soutenant avec intrépidité les charges incessantes de l’ennemi. Et toutes les fois qu’Aroûs demandait : « Dans quelle direction marche mon cheval ? — A l’Est, » lui répondait-on. Quatre jours de suite se passent ainsi. Le cinquième, les Fôriens ont abandonné les traces des Ouadayens. L’air est pur, sans poussière, et on n’aperçoit plus l’ennemi. Aroûs voit alors où il est ; il voit qu’il est en déroute et qu’il s’est retiré vers le Ouadây. « Vous m’avez trahi, Ouadayens, dit-il. — Non, non ; si nous t’avions trahi, nous nous serions enfuis et nous t’aurions abandonné à la merci de l’ennemi. Mais les bataillons fôriens s’agrandissaient sans cesse, se multipliaient devant nous ; nos masses s’éclaircissaient ; nous avons fait retraite avec toi, et ainsi nous t’avons sauvé avec nous. — Mais où donc est mon fils ? qu’a-t-il fait ? — Ton fils a pris la moitié de l’armée et est rentré au Ouadây. » Alors la colère du sultan s’allume, il se ronge les doigts... ; puis il s’écrie : « C’est bien !... et vous avez bien fait. »
Aroûs regagna le Ouadây. Arrivé à Ouârah, sa capitale, il trouve ses deux fils en deux camps ennemis. L’issue de cette rivalité était encore incertaine. Le jeune prince resté au Ouadây avait à sa disposition toutes les forces de réserve, armes, chevaux et hommes. Celui qui avait démembré l’armée d’expédition, avait aussi des troupes nombreuses. Les deux partis étaient assez puissants pour balancer longtemps les chances de la guerre.
Lorsqu’Aroûs approcha de Ouârah, la querelle des deux rivaux cessa subitement. Le jeune prince qui avait été laissé au Ouadây sortit avec ses troupes. Il se rangea d’un côté en ligne de bataille, et son frère se rangea en face sur une autre ligne. Ainsi placés sur deux colonnes opposées, ils reçurent leur père. Aroûs se rendit à son palais. Il appela ses deux fils, qui aussitôt se présentèrent devant lui. Puis s’adressant à celui qui avait abandonné l’armée : « Quel motif, lui dit-il, t’a déterminé à agir comme tu l’as fait ? — Le désir de régner et ton injuste préférence. — En quoi donc ai-je été injuste ? Vous laisser ici tous les deux au pouvoir en mon absence, c’eût été préparer, provoquer de graves désordres. Chacun de vous eût voulu prendre pour lui seul la puissance et eût causé tous les malheurs que peut engendrer une criminelle rivalité. Si j’eusse emmené ton frère avec moi et que je t’eusse confié l’autorité, ton frère aurait eu à me faire les mêmes récriminations que tu me fais aujourd’hui. Devais-je donc mettre à ma place un étranger, quand j’ai deux fils ? Quoi qu’il en soit, c’est toi qui as désobéi à mes ordres, toi qui as détaché et détourné une partie de mes troupes, toi qui as été cause de ma défaite et de ma retraite, toi qui as été la cause de la victoire et du triomphe de mes ennemis ; je te traiterai comme tu le mérites. » Et sur-le-champ Aroûs fit saisir son fils coupable, et ordonna qu’on lui brûlât les yeux en passant dessus des mirouéd rougis au feu[94]. Le malheureux, devenu ainsi aveugle, vécut dans la tristesse et la douleur.
Selon moi, ce jeune prince avait certainement mérité un châtiment plus sévère encore. Par sa conduite, il avait entraîné la déroute de l’armée, la retraite du sultan et la mort de tous ceux qui succombèrent lorsqu’il combattit contre son frère.
Après cette guerre, les deux États restèrent en paix jusqu’à la mort des deux sultans, celui du Ouadây et celui du Dârfour. Aroûs laissa le sultanat à son fils Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân, ou l’automne double. Ahmed-Bekr eut pour successeur son fils Omar. Omar régna en paix pendant huit ans ; après quoi, voyant ses troupes accrues et ses ressources augmentées, il résolut de faire la conquête du Ouadây.
Il entra en campagne malgré les représentations de ses vizirs. Arrivé sur le territoire ouadayen, il pillait les villages, brûlait les récoltes, dévastait les campagnes, tuait, égorgeait tout ce qu’il rencontrait d’habitants sur son passage. La terreur se répandit partout ; on courut en foule annoncer à Gaûdeh la nouvelle de ces désastres.
Gaûdeh monta à cheval au milieu des troupes qu’il avait à sa disposition, et envoya en même temps dans tout le Ouadây l’ordre de lever des hommes, d’amasser des armes, des chevaux et des chameaux. Les levées se firent immédiatement ; les troupes affluèrent vers lui, semblables aux torrents bruyants des pluies. Gaûdeh n’avait pas encore joint l’ennemi, que déjà tout autour de lui, et monts et plaines, était couvert d’hommes armés.
Les Fôriens s’étaient emparés d’un butin immense, et se regardaient comme à peu près maîtres du Ouadây. Les Ouadayens leur paraissaient incapables de résister, et le succès de l’invasion semblait presque immanquable. Mais voilà que soudain les Fôriens aperçoivent les crinières des chevaux ouadayens et les drapeaux de Gaûdeh. De nombreux escadrons s’avançaient par masses imposantes. Les cavaliers, en fondant sur les Fôriens, baissaient la tête vers le pommeau de la selle et se ruaient ainsi sur l’ennemi. Les Ouadayens, emportés par l’intrépidité que Dieu leur a donnée en partage, par l’ardeur qui les pousse à se précipiter au combat, eurent bientôt enveloppé et enfoncé les Fôriens ; car un Ouadayen n’hésite pas à aller de front contre dix Fôriens. Telle est l’audace du Ouadayen que, dans une attaque d’homme à homme, lorsque le Fôrien va lancer ses javelots, le Ouadayen lui crie : « Attends, ne lance pas ton javelot ; c’est inutile ; je te rejoins. » Et le Ouadayen lui court sus, saisit son adversaire au corps, l’enlace, et lutte jusqu’à ce que l’un des deux succombe.
Les Fôriens, accablés et vaincus, commencèrent à reculer ; les Ouadayens les serrèrent plus vivement et complétèrent bientôt la déroute. Le sultan Gaûdeh n’était pas encore arrivé sur le champ de bataille, que déjà les Fôriens étaient rompus de toutes parts.
Le sultan Omar fut tué, foulé aux pieds des chevaux, et il fut impossible de reconnaître son cadavre. Un grand nombre de chevaux et de bêtes de transport, d’abondantes dépouilles furent le fruit de cette victoire ; et les Fôriens, poursuivis pendant longtemps, perdirent encore une foule d’hommes tués ou prisonniers. Chassés subitement du Ouadây, ils rentrèrent en fuyards sur leur territoire. Peu après que les débris de l’armée furent revenus, on élut pour sultan Abou-l-Câcem, autre fils d’Ahmed-Bekr. Abou-l-Câcem gouverna en paix pendant sept ans.
Ensuite, poussé par une fatalité malheureuse, il résolut de prendre le talion sur les Ouadayens, c’est-à-dire de venger la mort de son frère Omar. Il rassembla des troupes et prépara les attirails de guerre. Il eut bientôt une armée tellement considérable qu’il en ignorait le nombre. Il partit et se dirigea sur le Ouadây. Dès qu’il en eut franchi les limites, il détacha un de ses vizirs et l’envoya du côté du Midi ou Haut-Ouadây, à la tête d’environ dix mille cavaliers, avec ordre de brûler tous les pays par lesquels il passerait, d’en massacrer les habitants, de tout piller et saccager. Le vizir se mit en marche, et exécuta les ordres de son maître.
Quant au sultan, il se dirigea avec le gros de l’armée, du côté de la capitale du Ouadây. Gaûdeh, informé de l’approche des Fôriens et des ravages qui signalaient leur passage dans l’intérieur du pays, sortit de Ouârah et se retira du côté du sud, comme s’il fuyait l’ennemi. Abou-l-Câcem ayant appris ce mouvement de retraite, se félicita de ces premiers avantages et se persuada que bientôt son ambition serait satisfaite. Il ne douta plus du succès de son entreprise. Il se hâta de pénétrer au centre du Ouadây. Gaûdeh, continuant sa marche du côté du midi, suivit cette direction pendant deux jours entiers ; ensuite il tourna à l’est par un assez long détour, et s’avança ainsi jusqu’à ce qu’il fût entre l’armée fôrienne et le Dârfour.
Lorsque la fuite de Gaûdeh fut connue dans le camp fôrien, Abou-l-Câcem s’imagina que le sultan avait abandonné Ouârah sans espoir d’y jamais rentrer. La plupart des vizirs d’Abou-l-Câcem, qui n’avaient pas l’expérience des ruses de la guerre, partagèrent l’opinion de ce prince. Un des vizirs les plus clairvoyants, homme d’esprit, distingué par sa pénétration et son habileté, était présent aux entretiens du conseil du sultan ; il connaissait les caprices de la fortune et les vicissitudes des choses humaines. Pendant que tous faisaient force discours sur la fuite du sultan ouadayen, lui restait muet et ne disait mot, ni doux ni amer. — « Pourquoi ce silence de ta part, lui dit Abou-l-Câcem. — Que Dieu vous protége, mon maître ! Quant à moi, mon opinion diffère entièrement de celle de vos vizirs. — Et pourquoi ? — Pourquoi ?... Gaûdeh est sultan du Ouadây, il a des soldats, une armée, et chacun de ses soldats a sa famille, femmes, enfants ; tous s’efforceront, fût-ce au prix des cils de leurs paupières, de les soustraire à l’ennemi. Jusqu’à présent, ils ne nous ont pas aperçus, et nous, nous ne les avons pas encore vus ni combattus. Dans un tel état de choses, si Gaûdeh fuit réellement, il faut dire qu’il a perdu la tête, qu’il est fou ; mais tel n’est pas mon avis ; et tout esprit un peu raisonnable aura la même persuasion. Du reste, si mon maître le permet, je lui prouverai ce que j’avance. — Et comment ? — Faites amener ici une chamelle à traire. » On amène une chamelle. « Qu’on la lave, dit le vizir, avec de l’eau de savon. » On la lave jusqu’à ce qu’il n’y ait plus sur son poil la moindre poussière et la plus légère saleté.
Le vizir demande ensuite un vase bien propre et un homme qui sache traire. Il dit à cet homme de se bien laver les mains. L’homme se lave, se met à traire et reçoit le lait dans le vase, qui ensuite, par ordre du visir, est placé, découvert, sur le haut de la tente du sultan. Un gardien est aposté tout auprès, afin de ne laisser toucher le vase par qui que ce soit. Le lendemain matin, le vizir se fait apporter le vase, et on trouve le lait tout noirci. Le vizir le porte au sultan : « Maître, dit-il, votre homme se prépare à nous combattre ; il a marché toute la nuit. — Comment le sais-tu ? — Voyez ce lait noirci. — Mais encore ! comment s’est-il noirci ? — La poussière soulevée par les pieds des chevaux a été poussée ici par le vent. » Parmi les vizirs, les uns crurent à cette explication, les autres s’en moquèrent. On attendait les Ouadayens du côté de l’ouest, en face ; et tout à coup on vit, à l’est, apparaître les crinières de leurs chevaux. L’armée de Gaûdeh avait tourné l’ennemi.
On m’a raconté que, dans cette expédition, de jeunes Fôriens, étourdis et insouciants comme des soldats novices, découvrirent un djourn ou fosse pleine de doukhn[95] auprès de laquelle était une pauvre vieille, et qu’ils donnèrent aussitôt ce doukhn à manger à leurs montures. Comme ils le gaspillaient et en perdaient une grande partie, la vieille toute contristée leur disait : « Ne le perdez pas ainsi. » On ne tint compte de ses paroles, on continua. « Faites, dit la vieille, faites tant qu’il vous plaira ! mais notre Kharif-el-Teimân viendra ; il saura réparer tout cela et me venger. Faites ! notre Gaûdeh ne vous laissera pas échapper ; il viendra, et il vous chassera comme le bétail que chasse le berger. » Les Fôriens se mirent à rire et se moquèrent de la vieille. « Ton sultan est bien loin, dirent-ils ; il a eu soin de se sauver, de se mettre en sûreté. Vous et votre pays vous êtes à nous. » Et la bonne vieille répétait ses prédictions.
Peu après, la cavalerie ouadayenne déboucha de loin. Dès que Gaûdeh aperçut les troupes fôriennes, il donna ordre à un de ses vizirs, l’aguîd ou gouverneur Foût, de se poster en embuscade, avec douze mille cavaliers, dans un endroit qu’il lui désigna. Gaûdeh recommanda à Foût de ne sortir et de ne se montrer que lorsqu’il le lui ferait dire, dussent les douze mille hommes périr jusqu’au dernier. Foût obéit et disposa l’embuscade.
Les deux armées en vinrent aux mains. Dieu ! quelle journée ! Non, il n’en fut jamais de plus terrible. Les tourbillons de poussière s’élevèrent, obscurcirent la lumière, et on vit les étoiles en plein midi.
J’ai traversé la plaine où se livra la bataille ; elle était encore stérile, desséchée, salie çà et là par le sang qui y était resté si longtemps stagnant. J’ai connu un Ouadayen qui avait assisté à cette journée de carnage ; il avait été tellement effrayé des horreurs qu’il eut alors en spectacle, qu’il en avait perdu subitement la puissance prolifique. Pendant tout le jour, les sabres, les lances frappèrent, massacrèrent. Lorsque la mêlée fut générale, Ouadayens et Fôriens ne se reconnurent plus, et le carnage fut épouvantable. Le sultan Gaûdeh, craignant alors que quelque Fôrien ne vînt se jeter sur lui et le tuer par surprise, envoya dire à Foût de sortir d’embuscade.
Aussi prompt que l’éclair, Foût accourt avec ses douze mille cavaliers, se précipite comme un torrent furieux, comme un tourbillon de sable roulant du haut d’une colline ; mais à la vue d’une mêlée aussi bouleversée, il ne sait où se porter, il s’arrête, tremblant de rencontrer des Ouadayens sous ses coups. Gaûdeh s’aperçoit de cette hésitation, de cette incertitude, et dépêche un message à Foût. « Charge ! charge ! ne crains rien ; frappe tout ce qui se trouvera devant toi, qui que ce soit. » Foût part au galop, se rue dans la mêlée... ; tout tombe devant lui... Enfin les deux armées sont séparées, la confusion et le désordre cessent. Les Ouadayens voyant l’ennemi reformé en corps, s’élancent de nouveau tout d’une masse, et avec eux Foût et sa cavalerie qui avait à peine partagé la fatigue de la bataille. On se prodigue en efforts inouïs contre les Fôriens. En moins d’un clin d’œil, ils sont mis en pleine déroute ; leur sultan est tué ; les grands qui l’entourent sont hors de combat, tués, blessés ou prisonniers. Le massacre se multiplie ; ne se sauva que qui eut pour moyen de salut l’agile jarret d’un bon cheval. Dans leur fuite, les Fôriens, éperdus, désorientés, couraient au couchant, à l’opposé de la direction du Dârfour.
Le sultan Gaûdeh leur dépêche alors des cavaliers qui leur crient : « Fôriens ! Fôriens ! votre route est au levant ; vous n’êtes pas dans votre chemin. » Les fuyards regardent, examinent..., et tournent du côté du Dârfour.
Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense en dépouilles, armes, chevaux, et de plus ils prirent les femmes du sultan Abou-l-Câcem ; car les princes du Soudan, Ouadayens ou Fôriens, ne se mettent jamais en campagne ou en guerre sans emmener avec eux un certain nombre de leurs femmes. — J’ai vu au Dâr-Ouadây deux vieilles Fôriennes d’environ quatre-vingt-dix ans, qui, à ce que l’on m’a assuré, avaient été faites prisonnières à la suite de la bataille où succomba le sultan Abou-l-Câcem.
Gaûdeh, vainqueur de ses ennemis, reprit le chemin de Ouârah, et rentra en triomphe dans sa capitale, accompagné de son armée chargée de butin.
Trois jours après la défaite des Fôriens et la mort de leur sultan, Gaûdeh apprit que le vizir qu’Abou-l-Câcem avait envoyé piller du côté du Haut-Ouadây, se dirigeait sur Ouârah. Ce vizir était persuadé que les Fôriens devaient avoir eu bon marché des troupes ouadayennes, et que Gaûdeh devait avoir été tué à la première rencontre. Il ignorait la mort d’Abou-l-Câcem et la déroute des Fôriens ; ce fut la cause de sa perte et de celle de ses troupes. Un des vizirs du sultan Gaûdeh partit à la rencontre de cet autre ennemi, l’arrêta court, lui livra bataille, le tua, et anéantit presque tout le corps d’armée ; à peine quelques Fôriens échappèrent aux coups de leurs vainqueurs... Guerre affreuse, qui fit oublier même la guerre de Baçoûs[96] ! guerre dont le souvenir glace d’horreur, trouble et bouleverse la pensée !
Je tiens de personnes dignes de foi qu’après l’épouvantable journée dont nous venons de parler, les cadavres accumulés sur le champ de bataille servirent pendant un long temps de pâture aux oiseaux de proie et aux lions, et qu’après que cessa l’infection des cadavres et du sang qui avait inondé la terre, Gaûdeh ordonna d’enterrer les restes qui jonchaient encore la plaine. Pour pouvoir en finir promptement, on ne vit d’autre moyen que de creuser une immense fosse, d’y entasser pêle-mêle les débris des cadavres et de les recouvrir de terre. — Le succès de cette guerre fut pour les Ouadayens un événement mémorable.
Dès que les Fôriens furent rentrés dans leur pays, on porta au sultanat Mohammed-Tyrâb. Ce prince, comme nous l’avons dit dans le Voyage au Dârfour, aimait les plaisirs, la débauche, les propos lubriques et libertins. Il régna trente ans, et jamais il ne songea à renouveler la guerre contre le Ouadây. Dès le commencement de son sultanat, Tyrâb conclut un traité de paix avec les Ouadayens, envoya des présents à Gaûdeh et en reçut de lui. Dès lors, les communications entre les deux États se rétablirent comme auparavant. Tyrâb, pendant tout son règne, ne fit que deux expéditions, celle du Kordofâl et celle des Arabes Rézeigât.
CHAPITRE IV.
Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn. — Sa jeunesse. — Ses qualités. — Il se prépare au sultanat. — Il s’empare de la demeure impériale, et se fait reconnaître souverain. — Prétentions de ses frères. — Guerre civile. — Sâboûn triomphe ; il brûle les yeux à un de ses frères. — Il prend l’autre par ruse, et le fait mettre à mort.
Mohammed-Abd-el-Kérym était l’aîné des enfants du sultan Mohammed-Sâleh, et sa mère était Sennâouyenne. Il eut deux frères, Ahmed et Acyl, mais d’une autre mère.
Abd-el-Kérym fut surnommé Sâboûn. Il était supérieur à ses deux frères en intelligence et en instruction, plus sévère dans ses mœurs, plus attentif qu’eux à ses devoirs religieux. Sa mère était délaissée, dédaignée du sultan ; celle d’Ahmed et d’Acyl en avait toutes les affections, toutes les tendresses. Sâboûn partagea avec sa mère l’indifférence et la haine du sultan. Toutefois, la sagacité, la pénétration d’Abd-el-Kérym, la justesse de son esprit et de son jugement avaient frappé Sâleh, qui pour cela laissait à ce prince la haute main dans la conduite des affaires.
D’autre part, le sultan, entraîné par son amour pour la mère d’Ahmed et d’Acyl, avait élevé les parents de cette femme aux premières dignités ; les uns étaient ses vizirs, les autres ses favoris particuliers, et leur parole avait force et puissance dans tout le Ouadây. Quant à Sâboûn et à sa mère, le sultan avait fini par les exclure de son palais, et il leur avait assigné un revenu dont ils vivaient à distance de la cour.
Sâboûn sut se créer peu à peu une position respectable ; lorsqu’il n’était encore qu’adolescent, il avait déjà d’assez nombreux partisans. Son caractère sérieux et réfléchi l’empêcha de s’abandonner aux jeux frivoles, aux plaisirs sensuels, à la débauche. Il dépensait tous ses instants à l’étude du Coran, à des conversations instructives, à la prière, aux pratiques pieuses. Le désir et l’espoir d’arriver un jour au sultanat préoccupaient sa pensée ; et pour pouvoir s’emparer de la souveraineté lorsque le moment favorable s’en présenterait, il se procurait, par tous les moyens, des armes, des chevaux, des hommes, des cottes de mailles, des sabres, etc.
Il eut occasion de connaître de quel avantage lui serait l’emploi du fusil. Il dut cette connaissance à quelques-uns de ces marchands mogrébins dont les caravanes vont parcourant le Soudan ; presque tous, dans leurs voyages, portent avec eux des fusils. Sâboûn demanda à ces marchands : « Quelle est donc cette arme dont vous ne vous séparez jamais ? — C’est l’arme offensive par excellence. — Offensive ! et comment ? cette arme ne coupe pas. De quelle manière vous en servez-vous ? — Nous y mettons de la poudre, puis nous visons ainsi. » Et ils montrent à Sâboûn comment on met en joue et comment on charge le fusil. Sâboûn, surpris de cette indication, veut aussitôt vérifier le fait.
Il va avec ces étrangers en pleine campagne ; on dresse un point de mire, on vise, on tire, on frappe le but. Le jeune prince demeura émerveillé. De ce jour, tous les fusils qu’il aperçut ou put trouver, il les acheta à quelque prix que ce fût. Il se procura aussi des chevaux, accapara des armes de toute espèce, soit étrangères, soit en usage au Soudan. Il s’amassa un nombre assez considérable d’esclaves qu’il fit dresser au tir par les Mogrébins dont il achetait les fusils.
Tout cela inquiétait les vizirs. Ils craignaient que Sâboûn, après la mort de son père, ne s’emparât du gouvernement. Ils réussirent bientôt à remuer dans le cœur du sultan le levain d’amertume qui l’avait aigri contre son fils. Enfin ils dirent à Sâleh : « Ton fils n’a plus, en vérité, qu’un pas à faire pour être sultan ; il ne lui en manque bientôt plus que le nom. Il s’entoure peu à peu de tout l’appareil et de toute la puissance d’un souverain ; il amasse, il rassemble des chevaux, des animaux de transport, des armes, des hommes ; il ne néglige rien, et probablement il ne tardera pas à se déclarer en révolte ouverte. » Ces paroles jetèrent l’indignation dans le cœur du sultan, et à l’heure même il ordonna qu’on lui amenât son fils. Les vizirs triomphaient du résultat de leur démarche, et se promettant déjà la perte de Sâboûn, ils dépêchèrent de suite à ce prince un des chefs ou rois des Turguenak avec une troupe de Turguenak, sorte de sbires ou alguazils appelés encore Ozbân. Les Turguenak sont les exécuteurs des colères du sultan ; lorsque le souverain ordonne de saisir quelque roi accusé ou disgracié, ce sont eux qui sont chargés de l’arrestation.
Le chef des Turguenak se rend donc avec sa troupe à la demeure de Sâboûn. Heureusement alors ce prince était assis sur son tirdjeh. Le tirdjeh est une élévation arrondie, un tumulus bâti à la manière des mastabeh, ou devants de boutique du Kaire, à la différence que ces mastabeh n’ont pas la forme ronde et qu’ils ne sont qu’un simple mur à demi-hauteur d’homme à peu près, et dont la partie supérieure est de niveau avec le sol de la boutique. Dans les habitations, au Ouadây, le tirdjeh est entre le zérybeh ou clôture extérieure et la clôture qui renferme la hutte proprement dite[97] ; car, en général, chaque demeure a deux enceintes, son enclos particulier, et plus au dehors, son zérybeh ; entre les deux est le tirdjeh, assez haut pour que celui qui est assis au-dessus, domine l’extérieur et aperçoive ceux qui passent auprès de la demeure et ceux qui se dirigent de son côté. Voy. fig. 1re. Au point A est le tirdjeh. (Il n’y a que le sultan et les fils du sultan qui aient le droit d’élever des tirdjeh dans leurs demeures. Le tirdjeh a ordinairement une hauteur de trois coudées environ. Le sommet est une plate-forme d’au moins neuf mètres de circonférence, et on y monte par un simple plan incliné. Les princes se reposent sur le tirdjeh avec des personnes de leur suite, et y passent souvent des heures entières à converser.)[98].
Sâboûn vit arriver de loin les Turguenak, et devinant le but de leur mission, il appela ses gens, ses esclaves, et leur ordonna de se ranger sur une ligne hors de sa demeure, d’arrêter à distance les Turguenak, et de leur demander d’abord ce qu’ils voulaient. La troupe de Sâboûn sortit de suite, les armes à la main, se mit sur un rang et se disposa à repousser la force par la force ; c’était comme un rempart élevé entre la demeure du prince et les envoyés du sultan. Ceux-ci, arrêtés par cette démonstration, se tinrent éloignés, et durent répondre aux questions de la garde de Sâboûn, et sur le motif de leur démarche. Ils déclarèrent qu’ils avaient ordre de saisir le fils du sultan. « Vous n’arriverez à lui, dirent les esclaves, qu’en nous passant sur le corps. »
Les Ozbân, surpris de cette résistance, allèrent raconter l’affaire à Sâleh, et lui demandèrent de leur permettre d’user de violence pour disperser les rebelles qui les avaient empêchés de s’emparer du prince. Le sultan, étonné et troublé, vit bien que s’il exigeait l’exécution de ses ordres à tout prix, il en coûterait la vie à plusieurs hommes, et que ce premier acte d’autorité allumerait probablement une révolte qu’il serait ensuite difficile d’éteindre.
Après quelques instants de réflexion, Sâleh envoya convoquer les ulémas, le câdi, le prédicateur et les mouftis. Lorsqu’ils furent arrivés, il les députa à Sâboûn, en leur recommandant de rappeler au devoir le prince indocile, de lui exposer quelles pouvaient être les conséquences d’une pareille insubordination, et de lui faire sentir que la meilleure voie à suivre pour lui, fils du sultan, était de se rendre au désir de son père.
La députation partit. Sâboûn écouta les représentations qui lui furent adressés et le conseil qui lui fut donné d’obéir aux ordres du sultan. « J’obéis, reprit Sâboûn, j’obéis humblement, et en tout, à Dieu, et j’obéirais de même à mon père, si l’ordre qu’il me transmet à présent était de sa propre inspiration. Mais comme cet ordre est la suite des perfides insinuations de ses vizirs, comme ce sont leurs mensonges qui, par leur influence malheureuse sur l’esprit de mon père, l’ont conduit à ordonner mon arrestation, et par conséquent à douter de mon innocence et de ma piété filiale, cette fois je n’obéis pas, je ne veux pas obéir. Qu’on me fasse connaître en quoi je suis coupable, et à l’heure même je me mets à la discrétion de mon père. Mais que sans raison, sans motif, j’aille ainsi me livrer, me laisser prendre pour le bon plaisir de ces lâches vizirs, cela ne sera jamais. Je répondrai à la violence par la violence ; s’il le faut, je mourrai, mais honorablement. »