PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE. (continued 4)
Dr. (Nicolas) Perron translation
On arriva au Fezzân. Le pays était gouverné par le sultan Mohammed-el-Mountacer. Celui-ci vit avec joie l’arrivée de la caravane, car la plus grande partie des revenus du sultan, au Fezzân, se compose des droits qu’il prélève sur les trafics que font les caravanes. Les marchands qui accompagnaient celle de mon père, vendirent leurs esclaves à Mourzouk (Marzik), capitale du Fezzân et siége du sultan. Mais mon père et le chargé d’affaires de Sâboûn ne voulurent rien vendre.
El-Mountacer, informé de cette circonstance, appela mon père : « C’est toi, lui dit-il, qui as déterminé Sâboûn à envoyer des esclaves à Tripoli au lieu de les faire vendre ici. — Ce n’est point moi qui ai conseillé Sâboûn à cet égard. Il a su que les esclaves avaient plus de valeur à Tripoli qu’à Mourzouk, et c’est pour cela qu’il expédie cette caravane dans la régence de Tripoli, sous la responsabilité d’un de ses serviteurs. — Ce n’était point là l’habitude de Sâboûn ; et ces indications viennent de toi. »
El-Mountacer prononça ces paroles avec colère, et si Dieu ne lui eut retenu la langue, El-Mountacer ordonnait l’arrestation de mon père. Mon père sortit tout ému ; il craignait que ce cupide sultan ne le fît tuer pour s’approprier les esclaves.
Sur le soir, Osmân, vizir d’El-Mountacer, vint trouver mon père et lui dit : « Tu peux arranger ton affaire en offrant un cadeau au sultan. C’est le seul moyen, je crois, de l’apaiser, de détourner de toi l’orage qui te menace ; car il médite contre toi quelque mauvais projet. » Mon père suivit le conseil d’Osmân. Il choisit six de ses plus belles esclaves et les fit présenter en don à El-Mountacer. Celui-ci d’abord les refusa ; puis, à la sollicitation d’Osmân, il les accepta, et l’affaire se termina ainsi. Mais il restait encore quelque ressentiment dans le cœur d’El-Mountacer.
Mon père, délivré de ses craintes, allait se mettre en route, lorsque le sultan l’appela, lui disant d’emmener avec lui le chargé d’affaires de Sâboûn, avec toute la pacotille d’esclaves. « Dieu me préserve de l’emmener ! répondit mon père. Qu’ai-je à faire avec lui ? Il a des ordres particuliers de Sâboûn, dont il est le serviteur. Moi, je suis étranger à cet individu ; rien ne me lie à lui. » El-Mountacer insista. Mon père jura que le Ouadayen ne l’accompagnerait pas, et il partit seul pour Tripoli, laissant son homme au Fezzân. Mais ils se retrouvèrent à Tripoli à quelques jours d’intervalle.
Youcef, pacha de la régence, instruit de la conduite d’El-Mountacer, et de la manière dont ce sultan rançonnait les caravanes et cherchait à les empêcher de se porter jusqu’à Tripoli, résolut de l’en punir. Le Fezzân est une dépendance des États tripolitains, et El-Mountacer avait reçu le gouvernement de cette province des mains de Youcef même. Après le fait dont nous venons de parler, le mécontentement du pacha fut tel, qu’il jura la perte d’El-Mountacer. Celui-ci fut en effet violemment dépossédé, et ensuite remplacé par Mohammed-el-Moukkény[127].
Revenons à Sâboûn. Une fois que le chemin d’Audjalah fut reconnu et ouvert, le sultan ouadayen achemina ses expéditions commerciales de ce côté. D’autres furent dirigées sur l’Égypte, et de là à Djâlau, puis à Ben-Ghâzy ; car, par la voie d’Égypte, le trajet pour arriver à Ben-Ghâzy est plus court que par la voie de Tripoli. Sâboûn sut que ses caravanes avaient facilement traversé l’Égypte, et que cette contrée était gouvernée par un prince juste et renommé. Le prince ouadayen envoya alors des présents et une lettre au pacha d’Égypte ; il lui demandait bonne et fraternelle amitié. Ibrahim-Pacha, le fils du vice-roi, et généralissime, envoya à son tour des présents à Sâboûn, et les fit accompagner par deux personnes de sa suite, avec un câoûch ou chef de dix cawâs. Une lettre d’Ibrahim annonçait à Sâboûn que Mohammed-Aly lui accordait volontiers son amitié. Les Zaghâouah du Dârfour apprirent que la caravane égyptienne allait passer assez près d’eux, et qu’elle n’était pas en force suffisante pour se bien défendre. Ils se disposèrent à la piller, et la pillèrent en effet.
Le câoûch échappa aux Zaghâouah et alla remettre la lettre au sultan Sâboûn. Le prince ouadayen le traita honorablement, lui et ceux qui étaient avec lui. Ensuite Sâboûn, après lui avoir fait des présents, le congédia, avec une caravane pour escorte. Cette caravane fut encore attaquée par les Zaghâouah à la hauteur du Dârfour. Ils tuèrent le câoûch, ainsi que tous les passagers qui firent résistance, et emmenèrent le reste avec les chameaux chargés. Sâboûn, informé de ce fait, envoya un corps de troupes punir les pillards ; et un grand nombre de Zaghâouah perdirent la vie.
Mohammed-Aly et Ibrahim-Pacha ne tardèrent pas à savoir aussi que la caravane égyptienne avait été détruite. Pour venger cet outrage, Mohammed-Aly arma des troupes et en confia le commandement à Mohammed-Bey, le Defterdâr, avec ordre de s’emparer d’abord du Kordofâl. Le Defterdâr partit, résolu de châtier Mohammed-Fadhl de la trahison et de l’audace de ses Zaghâouah.
Le bruit se répandit parmi les Fôriens qu’une armée égyptienne marchait directement sur le Dârfour. La terreur fut extrême. Le Defterdâr se dirigea sur le Kordofâl ; le sultan qui y gouvernait alors, envoya à la rencontre des Égyptiens un appelé Moucellem, esclave parvenu. Moucellem fut tué dans un combat. Les Égyptiens furent bien vite maîtres du Kordofâl et de ses dépendances, et aujourd’hui, en 1259 de l’hégire, il est encore sous l’obéissance du souverain de l’Égypte.
Le sultan Sâboûn, après son expédition contre les Zaghâouah, appareilla une nombreuse caravane pour le Maghreb. Le chérif Ahmed-El-Fâcy partit avec elle, emportant des richesses considérables. Elle eut ordre de prendre sa route par Audjalah. Une forte escorte de soldats la protégea dans sa marche jusque par delà la hauteur du Dâr-el-Zaghâouah, et même des stations des Bideyât. De là la caravane s’enfonça dans le désert. Elle s’égara. Les provisions d’eau s’épuisèrent, et l’on en fut au point qu’une gorgée d’eau potable se vendit 70 talaris (plus de 350 francs). On fut obligé d’égorger un bon nombre de chameaux qui allaient périr ; on exprimait l’eau des matières trouvées dans leurs entrailles, puis on l’exposait à l’air pour la laisser rafraîchir, et une ration de cette eau s’achetait jusqu’à 7 talaris (plus de 35 francs) ; c’est du moins ce que m’a raconté le marabout[128] Omar, de Misrâta, ainsi que ses compagnons de voyage. Je cite ce fait d’après eux. Une foule d’esclaves et beaucoup d’autres individus de la caravane moururent de soif ; plusieurs autres faillirent succomber.
Le chérif El-Fâcy avait d’abondantes provisions d’eau. Ses compagnons de route lui en demandèrent, seulement pour ne pas périr de soif. Il refusa. « Je suis, dit-il, chef d’une famille nombreuse ; cette eau est mon salut et celui des miens. J’ai de jeunes enfants ; je dois me conserver pour eux. S’ils meurent par ma faute, c’est moi qui, au jour du jugement, devrai en rendre compte à Dieu. Je ne veux pas être l’artisan de leur malheur. — Vends-nous de l’eau, lui dit-on, au prix que tu voudras, et prends de nous, par écrit, des obligations que nous t’acquitterons à notre arrivée. » Le chérif fut inflexible.
Cependant les souffrances de la soif devinrent de plus en plus vives ; la caravane ne voyait plus aucun moyen de salut. On vint en masse s’adresser de nouveau au chérif. « Tu vas, lui dirent les voyageurs, nous donner de l’eau, ou bien nous en prendrons de vive force ; décide-toi sur-le-champ. Il n’est pas juste, même aux yeux de Dieu, que tu aies ici de l’eau en surabondance et que nous mourions de soif. » Le chérif persista dans son refus. Alors, irritée et indignée de tant d’opiniâtreté, la caravane se précipita dans les tentes d’El-Fâcy, et l’eau fut enlevée de force et ensuite distribuée. Il ne lui en fut laissé qu’une quote-part égale à celle des autres voyageurs. Par suite de cette violence, tous les esclaves du chérif périrent de soif.
Dieu vint en aide à la malheureuse caravane. Elle arriva à Djâlau. Là, on loua des chameaux et on retourna à l’endroit où ceux de la caravane étaient morts. On en rapporta la cargaison, les balles de gomme, les dents d’éléphants, les plumes d’autruche, toutes les marchandises qu’on avait abandonnées dans le désert. On les transporta à Ben-Ghâzy, où elles furent vendues.
Le chérif Ahmed-el-Fâcy se rendit à Tripoli. Il consulta les ulémas sur le fait de violence exercée sur lui dans la traversée ; il leur demanda si la loi musulmane contenait quelque disposition sur laquelle ils pourraient lui délivrer un fatouah, ou consultation juridique écrite l’autorisant à se dédommager, sur ses compagnons de voyage, des pertes qu’il avait faites. Les ulémas examinèrent le texte de la loi, et répondirent que le détriment occasionné au chérif Ahmed par la mort de ses esclaves devait être à la charge de ceux qui composaient la caravane. Ahmed prit le fatouah et ne parla à qui que ce fût de ses intentions.
Il retourna au Ouadây. Le sultan le reçut avec bienveillance et le rendit aux fonctions de premier vizir. Ce fut alors qu’Ahmed, profitant du bénéfice de son fatouah, fit arrêter tous ceux qu’il put trouver des gens de la caravane, et s’empara de ce qu’ils possédaient. Il les faisait épier et prendre à mesure que chacun d’eux revenait, et, conformément aux termes du fatouah, il confisquait immédiatement leurs biens. Il doubla ainsi plusieurs fois la valeur de ce qu’il avait perdu. Mais plus tard, après la mort de Sâboûn, cette conduite fut la principale cause du malheur du chérif. Aussitôt Sâboûn expiré, comme Ahmed s’était toujours montré difficile, intraitable et brutal envers les rois du Ouadây, comme il avait toujours cherché à leur nuire et les accablait d’injures et d’outrages, comme enfin il n’avait jamais pris les intérêts d’aucun d’eux auprès du sultan sans s’être fait largement payer ou sans avoir reçu des présents, les Ouadayens résolurent la mort de cet ambitieux vizir. D’autre part, toutes les fois que les chefs de l’armée étaient venus le supplier et intercéder auprès de lui en faveur des marchands de la caravane qu’il avait emprisonnés et dépouillés, il avait repoussé dédaigneusement toute prière. Leur indignation s’était de plus en plus accrue et envenimée ; et lorsqu’enfin ils eurent décidé de se défaire du chérif vizir, ils vinrent de nuit assaillir sa demeure et l’assassinèrent. Tout ce qu’il possédait fut pris et versé au trésor du prince[129]. Je reviendrai sur cette histoire du chérif El-Fâcy.
CHAPITRE X.
Mort de Sâboûn. — Événements qui se succédèrent ensuite. — Le sultan Kharyfeyn. — Son extravagance. — Son empoisonnement. — Le sultan Râkeb. — On crève les yeux à ses frères. — Protestation armée. — La mère de Râkeb calme le kamkolak révolté. — Assassinat des meurtriers de Kharyfeyn. — Le kamkolak tué. — Substitution d’un jeune sultan. — Expédition contre les Malangais. — Installation du sultan actuel du Ouadây. — Choléra au Ouadây ; famine.
C’est au faguyh Délyl, grand câdi du Ouadây, qui passa au Caire, en 1257 de l’hégire (1841, ère chrétienne), que je dois les notions suivantes sur la mort du sultan Sâboûn et sur les événements qui surgirent ensuite.
Au Ouadây, on raconte de deux manières la mort de Sâboûn ; les uns prétendent qu’il mourut de maladie ; mais le plus grand nombre assure qu’il mourut de mort violente, et c’est ce que m’ont aussi raconté, au Caire, le faguyh Hilâly et ses compagnons de pèlerinage.
Un soir, à la tombée de la nuit, Sâboûn alla rendre visite à sa mère. Pour ne pas être reconnu, il sortit de sa demeure accompagné seulement de deux esclaves. Il arrive chez sa mère, au village de la Mômo, à environ un quart d’heure de Ouârah, dans la direction nord-nord-est de la ville. Il reste quelques heures auprès de sa mère, ensuite remonte à cheval et reprend la route de Ouârah. Chemin faisant, il aperçoit deux voleurs qui emmenaient une vache. Il fond sur eux, et les voleurs abandonnent la vache et s’enfuient. Il dit à ses deux esclaves de s’emparer de la bête, et il se met à la poursuite des larrons. Ceux-ci, effrayés, se séparent et s’éloignent l’un à droite, l’autre à gauche. Sâboûn s’attache à l’un d’eux, le presse, et va bientôt l’atteindre. Le voleur, se voyant serré de près, fait volte-face, et court sur le sultan en lui criant : « Que veux-tu de moi ? je t’ai laissé ma proie. — Je veux m’emparer de toi. — Je te conseille, moi, de retourner sur tes pas. » Sâboûn ne tient compte de l’avis et s’élance sur le voleur, qui se remet en course. Sâboûn va le toucher, le saisir. Le voleur le tourne, lui lance un trait et le lui plante dans les reins. Sâboûn chancelle sur son cheval et va tomber. Les deux esclaves accourent et le voient presque évanoui. Ils le soutiennent, quittent la vache, et reprennent ainsi à pas lents le chemin de Ouârah. Ils arrivent au palais, le prince avait perdu beaucoup de sang, et la blessure était mortelle, elle lui avait ouvert les reins à la hauteur des flancs ; selon d’autres, elle lui avait percé la poitrine. Trois jours après, Sâboûn expira.
Abd-el-Câder, son fils, lui succéda ; mais six mois après son installation, il tomba malade et mourut. Il eut pour successeur son frère Mohammed-Kharyfeyn.
Kharyfeyn, à son avénement, était trop jeune encore pour gouverner. Le maniement des affaires passa alors entre les mains de ses oncles, qui s’établirent ses régents et gardèrent le pouvoir jusqu’à ce qu’il eût atteint sa majorité.
Devenu maître absolu, Kharyfeyn usa d’abord de bienveillance envers ses oncles. Ensuite, l’habitude d’un pouvoir sans contrôle et sans bornes l’enivra et le porta bientôt à abuser capricieusement de son autorité. Il n’était fatigues et exigences fantasques dont il ne tourmentât ses officiers. Il conduisait en personne les expéditions pour la chasse aux esclaves chez les Djénâkhérah. Il alla même une fois au Dâr-Sila, punir le gouverneur ou chef de ce pays de n’avoir pas payé intégralement l’impôt qui avait été fixé. Au retour de cette excursion, au lieu de rentrer à Ouârah, il s’établit à Târah.
Là, il reprit le cours de ses bizarreries et de ses vexations. Lorsqu’il était assis devant sa demeure, et que la pluie survenait et tombait en abondance, au lieu de rentrer, il ordonnait à ses officiers de prendre un déreh, grand vêtement de toile, et de le lui tenir suspendu sur la tête ; quand la pluie avait cessé, il rentrait chez lui. S’il apprenait qu’il y eût une jolie femme, mariée ou non, dans quelque maison que ce fût, il envoyait la prendre. L’ivrognerie était aussi une de ses habitudes.
Tourmenter les gens était pour Kharyfeyn un besoin de tous les jours. Un officier revenait-il d’une expédition, il le faisait partir incontinent pour une autre. Ses actes de spoliation étaient pour ainsi dire incessants ; sans motif aucun, il confisquait les biens d’un individu pour les donner à un autre ; puis il les reprenait de celui-ci pour les rendre au premier, ou pour les transmettre à un troisième.
Tant de tyrannie et de folie lassa la patience. Deux kamkolak, l’un appelé Dèneh et l’autre Gaybeh, gouverneur des Bény-Salâmât, conspirèrent et résolurent de mettre un terme aux bizarreries cruelles du sultan, à tant de vexations et d’injustices, et de se débarrasser d’un souverain odieux. Un soir, ils pénétrèrent tout à coup dans la demeure de Kharyfeyn, pour l’assassiner ; mais les femmes emmenèrent subitement le prince et le cachèrent chez elles[130]. Les deux conjurés mirent le feu à la demeure.
Le lendemain matin, le sultan parut au milieu de ses troupes et des grands de sa suite. Il envoya à la recherche de Gaybeh et de Dèneh ; mais ils s’étaient enfuis, et nul ne connaissait leurs traces. Kharyfeyn confisqua leurs biens et fit égorger tous ceux qui avaient eu quelque relation ou liaison avec les conjurés. Il enveloppa dans cette injuste condamnation plusieurs hommes respectables, tels que le chérif Ahmed le Mogrébin.
Ces violences furent la cause d’une nouvelle conspiration. Environ un mois après la première tentative, l’émyn Chérif fils de Mourchidy, et qui avait les fonctions de koursy ou sous-chef d’administration, Djougourdy, intendant du dengâyé ou trésor, l’émyn Touchcha, l’eunuque Yangol, chef des marchands d’esclaves, Guerguer, premier eunuque du sultan, se réunirent en conciliabule secret. « Tant que Kharyfeyn vivra, se dirent-ils, il n’y a ni paix ni sécurité pour personne ; homme de sang et d’ivrognerie, il nous fera tous périr. Plus de retard ; tuons-le avant qu’il ne mette la main sur nous. »
Ils réussirent à empoisonner la liqueur avec laquelle Kharyfeyn s’enivrait ordinairement ; il avala le poison ; quelques instants après, il fut étourdi, il s’évanouit, et les conjurés l’assommèrent sur la place. Ensuite ils envoyèrent appeler, au nom du sultan, ses deux frères Idrys et Dâyog. Ces deux princes, en entrant, virent leur frère étendu par terre et son corps recouvert ; mais ils ignoraient qu’il fût mort. « Nous avons reçu du sultan, leur dirent les conjurés, l’ordre de vous crever les yeux. » Et les deux malheureux se laissèrent exécuter sans la moindre résistance.
Kharyfeyn avait plusieurs fils sous la direction de Yangol, qui leur enseignait à lire. On les fit venir ; on en choisit un appelé Râkeb, on le déclara sultan, on creva les yeux à tous les autres, et on les renvoya. Râkeb fut installé au palais et proclamé immédiatement sultan du Ouadây. On abandonna le cadavre de Kharyfeyn aux femmes du harem, qui le firent enterrer.
Râkeb fut soumis à une surveillance sévère de la part des conspirateurs ; ils se réservèrent le droit exclusif d’approcher de lui.
Le complot dont nous venons de parler avait éclaté et réussi sans le concours du kamkolak Yakoûb, qui alors était au Botayha. Yacoûb était Malangais d’origine. Lorsqu’il apprit la mort de Kharyfeyn, il rassembla ses troupes et marcha sur Târah ; mais il se fit précéder par des émissaires chargés de dire de sa part aux chefs de la conspiration : « J’arrive avec mes troupes ; venez au combat. — C’est à toi de venir, lui répondit-on ; nous te recevrons. »
Yakoûb parut, plaça son camp en face de Ouârah, et défia les partisans de Râkeb de venir se présenter en bataille. Son défi fut repoussé, et on lui dit qu’on l’attendait. Yakoûb arriva, pénétra dans Ouârah et inonda subitement le fâcher de ses cavaliers et de ses fantassins. L’épouvante, la consternation se répandit dans le palais. La mère de Râkeb calculant les conséquences de l’événement qui se préparait, dépêcha de suite à Yakoûb un exprès qui lui porta ces paroles : « Râkeb mon fils est aussi ton fils, et le sort des affaires est entre tes mains. Nous ne voulons point te combattre. Si tu consens à laisser le sultanat à Râkeb, tu en es le maître et nous en serons reconnaissants. Si tu as résolu de donner à un autre la souveraineté, nous l’acceptons à l’avance : proclame sultan qui tu voudras. » Séduit par ces paroles, qui flattaient son amour-propre, Yakoûb répondit : « Ton fils est pour moi comme un fils ; je suis, de plus, son humble esclave. J’accepte ce que vous déciderez. » Un nouvel exprès fut mandé à Yakoûb, et lui dit : « Le sultan t’accorde ses bonnes grâces, tu peux t’en retourner tranquille. »
Ensuite Yakoûb alla s’entretenir avec la mère de Râkeb, afin de combiner un moyen de se débarrasser de ses rivaux. « Penses-tu, dit-il à la mère du sultan, que ceux qui ont trahi et tué le père épargneront le fils ? — Je ne le crois pas. — Alors laisseras-tu donc en repos ces hommes dangereux ? — Que faut-il faire ? — Il faut les mettre à mort. — Tu as toute liberté ; agis comme tu voudras. »
Yakoûb affecta d’abord de traiter d’égal à égal les meurtriers de Kharyfeyn ; puis un jour il les rassembla tous les cinq, et, en présence des soldats réunis et armés, il fit exécuter les émyn Chérif, Touchcha et Guerguer, et traîner en prison Djougourdy et Yangol. Leurs fonctions furent immédiatement conférées à cinq nouveaux fonctionnaires.
Les choses restèrent ainsi un certain laps de temps. Mais la mère de Râkeb, redoutant l’importance croissante de Yakoûb, travailla à le perdre. Elle réussit à le surprendre, elle le fit saisir et assassiner. Quelques jours après, Râkeb tomba malade ; la variole se déclara, et il en mourut. Il fut enterré secrètement, pendant la nuit, au cimetière des sultans. (Les tombeaux des sultans sont dans une enceinte à part, au nord de Ouârah, tout près de la ville : cette enceinte est limitée par une haie ou zérybeh ; plusieurs arbres de heglyg s’élèvent à travers les tombeaux.)
Les partisans, proches et amis de Yakoûb, eurent connaissance du fait, et la nuit suivante ils se rendirent au cimetière et remarquèrent un tumulus fraîchement remué. D’autre part, les vizirs avaient incognito remplacé le jeune prince défunt par le fils d’un aguîd-djaramah[131] appelé Dougoury ; la substitution de cet intrus permettait de croire que Râkeb était encore vivant. Râkeb avait un faguyh qui venait lui apprendre à lire. On cacha et on enveloppa la figure du faux Râkeb pour le conduire au faguyh. (Il est d’habitude presque constante que les princes ne paraissent que la face entourée depuis le menton jusque vers les yeux, par l’extrémité de leur turban ou par une étoffe jetée sur la tête et sur les épaules, et revenant par un ou deux tours sur le visage. Cette sorte de déguisement est appelée lithâm par les Arabes.)
L’élève, ainsi caché et déguisé, parut devant son maître ; mais le faguyh, aux premières paroles, reconnut la substitution. Ce faguyh était de Malangah. Il informa de suite les principaux Malangais que l’élève qui lui avait été présenté comme étant le sultan ne l’était pas. Cette déclaration rappela à ceux d’entre eux qui avaient été attachés à Yakoûb, la tombe fraîchement fouillée au cimetière des sultans, et le rapprochement de ces deux circonstances leur confirma le fait de substitution. Ils résolurent de dévoiler et de punir cette supercherie ; car nul ne doit et ne peut recevoir le titre et l’autorité de sultan, s’il n’est du sang des sultans ouadayens et s’il n’a pour mère une femme d’une des cinq tribus privilégiées. Du nombre de ces cinq tribus sont les Malangais et les Ab-Senouniens ou Sennâouyens. Aux époques de rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un sultan, chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à l’État ; car le prince traite sa tribu alors avec une certaine déférence et y choisit la plus grande partie de ses officiers, de ses vizirs, etc.
Les vizirs du prétendu Râkeb songèrent à se débarrasser des principaux Malangais, qui leur portaient ombrage. Ils se rappelaient comment Yakoûb avait fini par mettre à mort les émyn partisans de Râkeb. Or donc, ils envoyèrent dire aux notables malangais de venir, selon leur coutume annuelle, réparer les dégradations de la demeure du sultan[132]. Le projet était d’attirer ces Malangais à Ouârah, de les saisir et de les égorger. Mais ils se doutèrent de la ruse, et refusèrent de se rendre à l’invitation qui leur était faite. Alors les vizirs expédièrent contre eux un corps de troupes, sous les ordres du djaramah Kéçâr et de Bilâl, aguîd ou gouverneur du Gaûz. Ces deux chefs marchèrent sur Malangah pour en saisir les notables. Les deux remplaçants de Yakoûb et de Dèneh marchèrent, chacun à la tête d’une troupe armée, contre les envoyés des vizirs, les battirent, leur tuèrent un grand nombre d’hommes, tuèrent aussi Kéçâr et Bilâl, et prirent une quantité considérable de chevaux et d’armes. Immédiatement après cette affaire, les Malangais expédièrent la nouvelle de leur victoire aux Sennâouyens ou Sennâouïdes, et leur expliquèrent quelle était la cause de ce débat sanglant et inattendu.
Il y avait alors chez les Sennâouïdes deux jeunes enfants du sang des sultans. On en choisit un, appelé Mohammed-Abd-el-Azyz-Dhahouyéh, et il fut proclamé sultan. Il régna quelque temps, et après lui l’autorité échut à Chérif, frère de Sâboûn. C’est ce même Chérif qui règne encore aujourd’hui au Ouadây (1259, ère musulmane ; 1843, ère chrétienne).
Des pèlerins ouadayens m’ont appris encore dernièrement, à leur passage au Caire (au commencement du mois de moharrem 1257, février 1841), que le Ouadây est gouverné avec justice par le sultan Chérif, descendant du sultan Sâleh, et frère de feu le sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Chérif s’enfuit du Ouadây lors de l’intronisation de son neveu Abd-el-Câder, et se réfugia auprès du sultan fôrien Mohammed-Fadhl, à qui il demanda des troupes pour rentrer à Ouârah. Fadhl lui en donna, un peu tard il est vrai, et à la condition d’un tribut annuel. Chérif accepta, et conquit la souveraineté du Ouadây sans rencontrer d’opposition.
Ensuite les Ouadayens se réunirent en masse, et représentèrent au nouveau prince que s’il voulait rester sultan, il devait être libre de tout engagement avec les Fôriens, dégagé de toute charge au profit du souverain du Dârfour. Chérif fut obligé d’écrire à Mohammed-Fadhl : « Je suis contraint, par la volonté de mes sujets, de rompre ma promesse. Il m’est impossible de demeurer fidèle aux conditions que j’ai acceptées précédemment. »
Peu après, Chérif fit une expédition dans le Bâguirmeh. Il s’empara de ce pays, qui fut soumis au Ouadây, comme il l’avait déjà été auparavant. Lorsque le sultan ouadayen vit sa force et son autorité affermies et accrues, il tenta une expédition contre le Kânum, s’empara de cette province et en chassa le vizir-gouverneur ou elifa[133]. Il en chassa aussi l’emyn, chef suprême de la province, le faguyh Mohammed, sous les ordres duquel était l’elifa. Chérif se trouva alors maître du Kânum, comme l’avait été son frère Sâboûn. Du reste, Dieu seul sait la vérité ; quant à moi, j’écris ces faits comme reçus de la bouche d’un étranger, et toute nouvelle reçue d’un homme peut être vraie aussi bien qu’elle peut être fausse.
Voici comment le faguyh Délyl, grand câdy du Ouadây, m’a raconté, ici au Caire, les circonstances de l’avénement du sultan Chérif.
Lorsque Sâboûn fut parvenu à la souveraineté, il gouverna avec justice et équité. Grâce à la sage administration de ce prince, les choses nécessaires à la vie furent en abondance et à vil prix. Sâboûn sortit glorieux et triomphant de toutes ses entreprises. Après sa mort le trône échut à son fils Abd-el-Câder, et celui-ci eut pour successeur son frère Kharyfeyn, encore en bas âge. Les oncles de Kharyfeyn s’emparèrent du maniement des affaires et les conduisirent assez mal. Tyrans capricieux, ils violaient les droits les plus sacrés des hommes. C’est alors que Dieu envoya contre le Ouadây un fléau terrible, le choléra, qui dévasta le pays. C’était en 1253 de l’hégire (1837)[134]. Après le choléra, Dieu envoya la disette et la faim. Les pluies avaient été peu abondantes ; et alors une foule de Ouadayens s’enfuirent dans les contrées voisines du Dâr-Séleih. Ceux qui restèrent furent en proie à la plus affreuse famine ; ils en vinrent jusqu’à manger les cadavres même des animaux immondes.
Un jeune frère de Sâboûn, appelé Chérif, s’était enfui lors de l’élévation de Sâboûn au sultanat. Il s’était retiré au Dârfour, et de là au Kordofâl. Il était dans cette dernière contrée lorsqu’il apprit quels malheurs accablaient le Ouadây, et comment la famine et la mort dépeuplaient le pays. Il repassa alors au Dârfour, et réussit à se faire présenter au sultan fôrien Mohammed Fadhl.
Chérif déclara ses intentions à ce sultan, et lui exprima le désir de recouvrer la souveraineté du Ouadây ; il fit voir que le moment était favorable, que le Ouadây était sans ressources et en partie dépeuplé. Fadhl envoya alors des hommes examiner l’état du Ouadây, et il sut bientôt qu’en effet le pays était dans la plus affreuse détresse, qu’il n’y avait pour ainsi dire plus dans Ouârah que le sultan et quelques aguîd. D’après ce que m’a assuré le câdy Délyl, il ne s’y trouvait que deux aguîd (ou chefs militaires et préfets de provinces) ; la famine les assaillait, et ils avaient à peine quelques soldats. Pour profiter de cette circonstance, Mohammed-Fadhl rassembla une armée, et en confia le commandement à Abd-el-Syd[135], un des esclaves élevés à la cour. L’armée partit ; Chérif la suivit. Il avait promis au sultan fôrien de lui payer un tribut annuel. Les conditions du traité une fois déterminées et consenties, Chérif avait écrit de sa main le traité par lequel il fixait ses obligations.
L’armée fôrienne pénétra dans le Ouadây sans rencontrer de résistance. Le sultan qui régnait alors fut tué ; Chérif fut investi de l’autorité souveraine et placé sur le trône de ses pères.
Les Fôriens, dès leur entrée au Ouadây, avaient pillé et détruit plusieurs villages, enlevé des femmes et des enfants. Les Ouadayens émigrés, informés de ce qui se passait, oubliant l’état de misère du Ouadây, rentrèrent à la hâte et vinrent examiner de près les circonstances de l’invasion des Fôriens. Mais déjà le sultan avait été tué, et Chérif était au pouvoir. Ils acceptèrent son autorité et se soumirent. Mais ils dirent au nouveau souverain : « Tu vas faire sortir promptement les Fôriens de notre pays, sinon nous les égorgeons tous. » Chérif fit faire à Abd-el-Syd ses préparatifs, et le congédia avec ses troupes.
A la fin de l’année, Chérif songea à s’acquitter de sa promesse envers Mohammed-Fadhl et à payer la dette qu’il s’était imposée. Mais les Ouadayens s’opposèrent à ce projet. « Nous ne souffrirons jamais, lui dirent-ils, que tu payes rien au prince fôrien. Nous ne te fournirons pas ce que tu veux lui envoyer ; nous ne reconnaissons pas ta dette. Si cette résolution de notre part ne te convient pas, nous ne voulons plus de toi. » Chérif, surpris de cette opposition énergique, dépêcha des ambassadeurs à Fadhl ; il les chargea d’exposer comment il était contraint dans ses volontés, et de montrer qu’il lui était impossible de résister à ce que réclamaient ses sujets.
De ce moment, l’inimitié s’éleva entre le Fôr et le Ouadây, et aujourd’hui encore, disait le cadi Délyl, elle est dans toute sa vigueur. C’est pour cela que la caravane des pèlerins du Ouadây s’est dirigée cette année (1257, hégire ; 1841, ère chrétienne) du côté du Maghreb, et a pris par Audjalah pour se rendre en Égypte. Ordinairement la caravane passait par le Dârfour pour aller traverser la Mer-Rouge.
Mais arrêtons notre plume, trop pressée de courir sur la carrière de ces événements historiques ; les trop longs détails engendrent la fatigue et apportent l’ennui. Dieu et le Prophète savent ce qui fut et ce qui sera.